1991 Dix jours qui ébranlèrent l’Irak [Wildcat]

La guerre du Golfe ne prit pas fin par la victoire de l’Amérique et des alliés. Elle prit fin par la désertion en masse de milliers de soldats irakiens. Le refus de combattre pour l’Etat irakien de la part des conscrits était si écrasant que, contrairement à toutes les prévisions, pas un seul soldat allié ne fut tué par des tirs hostiles lors de la phase finale de l’assaut terrestre pour reconquérir le Koweït. En effet, l’ampleur absolue de cette mutinerie est peut-être sans précédent dans l’histoire militaire moderne.

Mais ces troupes mutinées ne firent pas que s’enfuir vers l’Irak. Sur leur retour, beaucoup d’entre elles tournèrent leurs armes contre l’Etat irakien, allumant un soulèvement simultané à la fois dans le sud de l’Irak et dans le Kurdistan au nord. Seule la région centrale demeura fermement dans les mains de l’Etat dans les deux semaines qui suivirent la fin de la guerre.

Depuis le tout début, les médias occidentaux ont grossièrement déformé ces soulèvements. Le soulèvement dans le sud, centré à Bassorah, fut montré comme une révolte des musulmans chiites tandis que l’insurrection dans le nord était relatée exclusivement comme un soulèvement nationaliste kurde qui ne demandait rien de plus qu’une région kurde autonome au sein de l’Irak.

La vérité est que ces soulèvements au nord comme au sud de l’Irak étaient des insurrections prolétariennes.

Bassorah est une des zones les plus sécularisée du Moyen Orient. Presque personne ne va dans les mosquées à Bassorah. Les traditions radicales dans cette zone ne sont pas celles du fondamentalisme islamique mais plutôt celles du nationalisme arabe et du stalinisme. Le Parti Communiste Irakien est le seul parti bourgeois avec une influence signifiante dans la région. Les villes de Bassorah, Nasiriyah et Hillah sont connues depuis longtemps comme la région du parti communiste et ont une longue histoire de rébellion à la fois contre la religion et l’Etat. La classe ouvrière « irakienne » a toujours été une des plus remuantes dans cette région explosive.

Dans le nord, il y a peu de sympathie pour les partis nationalistes, le PDK et l’UPK, et leurs peshmergas (mouvements de guérilla) à cause des échecs répétés de leurs compromis avec l’Etat irakien. Cela est particulièrement vrai dans la zone de Sulaymaniyah. Les habitants de cette zone ont été spécialement hostiles aux nationalistes depuis le massacre de Halabja. Avant l’attaque chimique par l’aviation irakienne contre les déserteurs et les civils de la ville de Halabja en 1988, les peshmergas avaient d’abord dissuadé les gens de fuir et, ensuite, ils vinrent piller et violer ceux qui avaient survécu au massacre. En conséquence, de nombreux villageois ont depuis lors refusé de nourrir et d’abriter les peshmergas nationalistes. Comme dans le sud, le Parti Communiste et ses peshmergas sont plus populaires.

Le soulèvement dans le nord n’était pas nationaliste. A son début, les officiels baasistes et les membres de la police secrète furent exécutés, les dossiers de la police furent détruits et les prisons ravagées. Les gens étaient ouvertement hostiles aux politiques bourgeoises des nationalistes kurdes. A Sulaymaniyah, les peshmergas nationalistes furent exclus de la ville et le leader en exil de l’Union Patriotique du Kurdistan, Jalal Talabani, fut dissuadé de revenir dans sa ville natale. Quand le dirigeant du Parti Démocratique kurde, Massoud Barzani, vint à Chamcharnal, près de Sulaymaniyah, il fut attaqué et deux de ses gardes du corps furent tués. Quand les nationalistes diffusèrent le slogan : « Il est temps de tuer les baasistes ! », le peuple de Sulaymaniyah répondit avec le slogan : « Il est temps pour les nationalistes de piller les Porsches ! », signifiant que les nationalistes étaient uniquement intéressés par le pillage.

Un groupe révolutionnaire, « Perspective Communiste », joua un rôle majeur dans l’insurrection. Dans leur publication, « Prolétariat », ils défendirent la mise en place de conseils ouvriers. Cela provoqua la peur et la colère parmi les nationalistes aussi bien que parmi le Parti Communiste et ses groupes scissionnistes.

Confrontés à ces soulèvements prolétariens, les divers intérêts bourgeois dans la région durent suspendre les hostilités et s’unir pour les supprimer. Il est bien connu que l’Occident, mené par les USA, a longtemps soutenu le régime brutal de Saddam Hussein. Ils l’ont soutenu durant la guerre contre l’Iran.

En soutenant Saddam, la classe dirigeante occidentale reconnaissait aussi que le parti Baas, en tant que parti fasciste de masse, était la seule force en Irak capable de réprimer de manière impitoyable le prolétariat de la production pétrolière.

Toutefois, l’ultime stratégie de Saddam pour maintenir la paix sociale en Irak était une campagne de guerre permanente et la militarisation de la société. Mais une telle stratégie pouvait seulement mener à une ruine économique plus importante et à l’intensification des antagonismes de classe. Au printemps 1990, la contradiction était devenue explosive. L’économie irakienne était anéantie après huit ans de guerre avec l’Iran. La production pétrolière, la principale source de devises fortes, était réduite tandis que les prix du pétrole étaient relativement bas. Les seules options, une fois la paix revenue, pour tenir les promesses de prospérité faites en temps de guerre étaient une hausse du prix du pétrole ou une nouvelle guerre. Le dernier choix était bloqué par le Koweït et l’Arabie Saoudite. Le saut audacieux de Saddam pour sortir de l’impasse fut d’annexer le Koweït et ses riches champs de pétrole.

Cela donna à l’Amérique l’opportunité de réaffirmer son hégémonie politique, pas seulement au Moyen Orient, mais aussi dans le monde entier. Avec l’espoir d’exorciser le spectre de la guerre du Vietnam, le régime de Bush prépara la guerre totale. L’administration Bush espérait une victoire rapide et décisive qui expulserait l’Irak du Koweït tout en laissant le régime irakien intact. Toutefois, afin de mobiliser le front intérieur pour la guerre, Bush devait assimiler Saddam à Hitler et il s’engagea ainsi de plus en plus publiquement en faveur du renversement du leader irakien.

Avec cet engagement le gouvernement américain cherchait maintenant à imposer une telle défaite militaire au parti baasiste qu’il serait obligé de remplacer Saddam par quelqu’un d’autre. En effet, le régime de Bush invitait ouvertement les cercles dirigeants en Irak à remplacer Saddam Hussein à l’approche de la guerre terrestre en mars. Toutefois la désertion en masse des conscrits irakiens et les soulèvements ultérieurs volèrent le gouvernement américain d’une telle victoire commode. Au lieu de cela, il devait faire face à la perspective d’un soulèvement tournant à la révolution prolétarienne de grande envergure, avec toutes les conséquences terribles que cela pouvait avoir pour l’accumulation du capital au Moyen Orient.

La dernière chose que le gouvernement américain voulait, c’était être embarqué dans une occupation militaire prolongée de l’Irak dans le but d’en finir avec les soulèvements. Il était beaucoup plus efficace de soutenir l’Etat en place. Mais il n’était alors plus temps d’insister sur le renversement de Saddam Hussein. Il pouvait difficilement se permettre la perturbation que cela causerait. De là, l’hostilité de Bush au boucher de Bagdad s’évapora, presque du jour au lendemain. Les deux bouchers rivaux devinrent partenaires.

Leur première tâche fut d’écraser le soulèvement dans le sud qui était grossi par les énormes colonnes de déserteurs remontant en flots vers le nord depuis le Koweït. Même si ces conscrits irakiens en fuite ne constituaient pas une menace militaire pour les troupes alliées, ni pour l’objectif de « libérer » le Koweït, la guerre fut prolongée suffisamment longtemps pour qu’ils puissent être écrasés sous un tapis de bombe par la RAF et l’USAF sur la route de Bassorah. Ce massacre de sang-froid ne servait pas d’autre but que préserver l’Etat irakien des déserteurs mutinés et en armes.

Après ce massacre, les forces terrestres alliées, qui s’étaient emparées du sud de l’Irak pour encercler le Koweït, stoppèrent près de Bassorah et lâchèrent la bride aux Gardes Républicains, les troupes d’élite loyales au régime irakien, qui écrasèrent les insurgés. Toutes les propositions d’infliger une défaite décisive aux Gardes Nationaux ou à avancer vers Bagdad pour renverser Saddam furent vite oubliées. Lors des négociations de cessez le feu, les forces alliées insistèrent sur le maintien au sol de tous les avions mais l’utilisation des hélicoptères, vitaux pour la contre-insurrection, fut autorisée pour des « buts administratifs ». Cette « concession » fit la preuve de son importance dès lors que le soulèvement dans le sud fut écrasé et que l’Etat irakien put tourner son attention sur l’insurrection qui avançait dans le nord.

Alors que le soulèvement à Bassorah fut écrasé presque à ses débuts, le soulèvement au nord eut plus de temps pour se développer. Il commença à Raniah et s’étendit à Sulaymaniyah et Kût, et à son apogée, il menaça de s’étendre au-delà du Kurdistan vers la capitale. Le but originel du soulèvement était exprimé par le slogan : « Nous célèbrerons notre nouvel an avec les arabes à Bagdad ! ». La défaite de cette rébellion est due autant aux nationalistes kurdes qu’aux pouvoirs occidentaux et à l’Etat irakien.

Comme tous les mouvements nationalistes, les nationalistes kurdes défendent les intérêts des classes possédantes contre la classe ouvrière. La plupart des leaders nationalistes kurdes viennent de très riches familles. Par exemple, Talabani vient d’une dynastie mise en place à l’origine par les anglais et ses parents possèdent des hôtels de luxe en Angleterre. Le PDK fut créé par de riches exilés chassés du Kurdistan par les soulèvements de masse de la classe ouvrière en 1958 lorsque des centaines de propriétaires terriens et de capitalistes furent pendus. Ces évènements agités eurent comme conséquence une rencontre de bourgeois exilés à Rezaieh, en Iran, qui organisèrent des escadrons de la mort pour tuer des militants de la lutte des classes au Kurdistan irakien. Plus tard, ils se livrèrent à des meurtres racistes d’arabes. Durant la guerre Irak-Iran, très peu de déserteurs rejoignirent les nationalistes et l’UPK reçut une amnistie de la part de l’Etat irakien pour avoir réprimé les déserteurs.

Ces nationalistes kurdes, comme la bourgeoisie internationale, reconnaissaient l’importance d’un État irakien fort dans le but de maintenir l’accumulation du capital contre une classe ouvrière militante. Et ce à un tel point, en fait, qu’ils demandaient simplement le statut de région autonome à l’intérieur d’un Irak uni.

Durant le soulèvement, ils firent de leur mieux pour défendre l’Etat irakien. Ils sont activement intervenus pour empêcher la destruction des dossiers de la police et des propriétés d’Etat, y compris les bases militaires. Les nationalistes empêchèrent les déserteurs arabes de se joindre au soulèvement « kurde », ils les désarmèrent et les renvoyèrent vers Bagdad pour y être arrêtés. Ils firent tout ce qu’ils pouvaient pour éviter que le soulèvement ne s’étende au-delà des « frontières » du Kurdistan, ce qui constituait son unique espoir de succès. Quand l’Etat irakien commença à s’occuper du soulèvement au Kurdistan, les stations de radios nationalistes n’encouragèrent pas, ni ne coordonnèrent la résistance. Au contraire, elles exagérèrent la menace représentée par les troupes irakiennes démoralisées qui étaient encore loyales au gouvernement et conseillèrent aux gens de fuir dans les montagnes. Ce qu’ils firent finalement. Rien de tout cela n’est surprenant si l’on analyse l’histoire des nationalistes.

Bien qu’il y ait beaucoup d’hostilité envers les nationalistes kurdes, comme nous l’avons vu, ils furent capables de prendre le contrôle et de stopper l’insurrection au Kurdistan grâce à leur organisation et à leurs ressources matérielles importantes. Ayant été longtemps soutenus par l’occident, le PDK par les USA et l’UPK par la Grande-Bretagne, les partis nationalistes kurdes étaient en mesure de contrôler l’approvisionnement en nourriture et l’information. Cela était vital car après des années de privations, exacerbées par la guerre, la recherche de nourriture était un souci primordial. De nombreuses personnes furent satisfaites principalement par les pillages de nourriture plutôt que par le maintien d’une organisation révolutionnaire et le développement de l’insurrection. Cette faiblesse permit aux organisations nationalistes d’intervenir avec leurs importants approvisionnements en nourriture et leurs stations de radio bien établies.

La guerre dans le Golfe prit fin du fait du refus de combattre de la classe ouvrière irakienne et par les soulèvements qui en découlèrent en Irak. Mais ces actions prolétariennes furent écrasées par les efforts combinés de nombreuses et diverses forces bourgeoises nationales et internationales. Une fois de plus le nationalisme a constitué la pierre d’achoppement de l’insurrection prolétarienne. Il est important de souligner que la politique au Moyen Orient n’est pas dominée par le fondamentalisme islamique et le nationalisme arabe, comme cela est d’ordinaire affirmé par la presse bourgeoise, mais qu’elle repose sur le conflit de classe. Il faut dire également que les perspectives immédiates concernant le développement de la lutte de la classe ouvrière en Irak sont, pour l’heure, lugubres.

La guerre n’eut pas pour seul résultat la défaite de la classe ouvrière irakienne, elle révéla aussi l’état de défaite de la classe ouvrière aux USA et, à un moindre degré, en Europe. Le mouvement anti-guerre occidental ne se transforma jamais en une opposition massive de la classe ouvrière à la guerre. Il demeura opposé par une orientation pacifiste qui « s’opposa » à la guerre dans les termes d’un intérêt national alternatif : « La paix est patriotique ». Bien qu’il exprima de l’horreur pour l’holocauste des alliés, il n’y opposa rien qui puisse l’amener à une confrontation avec l’Etat. Au lieu de cela il se concentra sur de futiles protestations symboliques qui favorisèrent le sentiment d’impuissance face à la machine de guerre étatique.

A la suite de la défaite de l’insurrection, la déformation des faits par les médias occidentaux continua. Le prolétariat fut représenté par des victimes sans ressources, mûres pour la condescendance et la charité, reconnaissantes pour les spectacles de pop stars enfourchant une nouvelle fois le cheval du Live Aid. Pour ceux qui se souvenaient du soulèvement, un tee-shirt « Let It Be… Kurdistan » constitua la réponse évidente. Pendant que le soulèvement était défait, nous ne pûmes éviter que ses objectifs et la manière utilisée pour l’écraser soient déformés sans coup férir, d’où ce texte.

L’incapacité de la classe ouvrière à reconnaître ses propres intérêts de classe comme étant différents de « l’intérêt national » et à saboter l’effort de guerre peut seulement aboutir à approfondir, au sein de notre classe internationale, les divisions le long de lignes nationales. Nos dirigeants seront désormais beaucoup plus confiants dans la conduite, sans opposition, de guerres meurtrières ailleurs dans le monde, une confiance qui leur faisait défaut depuis que la classe ouvrière avait mis fin à la guerre du Vietnam par des mutineries, des désertions, des grèves et des émeutes.

L’opposition à la guerre en Irak

Il y a eu une longue tradition de lutte de classe en Irak, particulièrement depuis la révolution de 1958. Avec la stratégie de Saddam de mener une politique guerrière permanente en vue de maintenir la paix sociale, cette lutte a souvent pris la forme d’une désertion en masse de l’armée. Durant la guerre Irak-Iran, des dizaines de milliers de soldats ont déserté l’armée. Cela a grossi l’opposition de masse de la classe ouvrière à la guerre. Avec le manque de fiabilité de l’armée, il devint progressivement difficile pour l’Etat irakien d’écraser ces rébellions de la classe ouvrière. C’est pour cette raison que Saddam Hussein utilisa des armes chimiques contre la ville d’Halabja en 1988.

A la suite de l’invasion du Koweït, il y eut beaucoup de manifestations contre la poursuite de son occupation. Même le parti Baas dirigeant fut obligé d’organiser de telles manifestations sous le slogan : « Non au Koweït : nous voulons seulement Saddam et l’Irak ! », et ce dans le but de prendre la tête du sentiment anti-guerre. Avec la hausse dramatique du prix des produits de première nécessité – rien que les prix de la nourriture augmentèrent de 20 fois par rapport à leurs niveaux d’avant l’invasion – il y avait peu d’enthousiasme pour la guerre. L’attitude commune à travers l’Irak était le défaitisme.

Malgré une augmentation de 200% de la solde, la désertion de l’armée devint commune. Rien que dans la ville de Sulaymaniyah, on estimait à 30.000 le nombre de déserteurs. A Kût, ils étaient 20.000. La désertion était si répandue qu’il devint relativement aisé pour les soldats de soudoyer leurs officiers pour quitter l’armée. Mais ces conscrits de la classe ouvrière ne faisaient pas que déserter, ils s’organisaient. A Kût, des milliers d’entre eux marchèrent sur le commissariat local et forcèrent la police à mettre fin au harcèlement des déserteurs.

Deux jours après le début du conflit, des émeutes anti-guerre éclataient à Raniah et plus tard à Sulaymaniyah.

 

 


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