1895-01 Luxe et socialisme [Vérecque]

 

(Le socialiste, 22 janvier 1895)

Nombreux sont nos adversaires qui ne se donnant pas la peine de réfléchir ni d’étudier s’en vont partout colporter que dans la société socialiste que nous rêvons, le luxe sera supprimé.

Et sur cette absurde et inconcevable prédiction ils brochent en tas de considérations les unes aussi idiotes que les autres.

D’abord, disent-ils, dans la société présente le luxe est indispensable non seulement parce qu’il satisfait certains désirs, mais aussi et surtout parce qu’il fait vivre une grande quantité d’ouvriers des deux sexes.

Ensuite, dans votre société future, ajoutent-ils, comme certainement vous supprimerez le luxe, cette quantité d’ouvriers des deux sexes se trouvera naturellement privée de ses moyens de vivre.

On le voit, nos aimables contradicteurs ne sont pas bien forts. S’ils n’ont à nous opposer de semblables raisons, je les trouve bien inutiles et je les plains de disperser ainsi leurs efforts.

Voyons un peu cependant. Le luxe est utile ou il ne l’est pas. Le luxe, dites-vous, est indispensable parce qu’il fait vivre des ouvriers. Par cela vous reconnaissez simplement qu’il est utile parce qu’il fait vivre.

Tenir ce langage, c’est faire la glorification de la société capitaliste présente, car c’est reconnaître qu’elle n’a rien trouvé de mieux que de créer les industries de luxe dans le seul but de faire vivre les travailleurs.

C’est aussi prononcer contre la société présente la plus grande condamnation, car c’est reconnaître qu’elle est mal organisée.

D’autre part, journellement, n’entend-on pas des gens se flatter de ne pas croire à la religion, tout en prétendant qu’elle est utile parce qu’elle est une branche de commerce ? Ces gens-là ne voient dans l’œuvre des créateurs de statuettes religieuses ou de scapulaires que du travail payé et ils ne le trouvent utile parce qu’il est payé.

Ce n’est ni plus ni moins absurde.

Ce n’est pas un argument que de prétendre qu’un travail est utile lorsqu’il est payé et fait vivre des ouvriers et qu’il ne l’est plus lorsqu’il cesse d’être un moyen de vivre.

Que me répondriez-vous, par exemple, si je vous disais que dans la société future, des ouvriers seront occupés à construire des maisons, puis à les démolir, puis à les reconstruire et toujours ainsi jusqu’à la consommation des siècles ?

Vous me traiteriez de fou et vous auriez cent fois raison. Vous hausseriez les épaules, comme je les hausse devant vos objections.

Pourtant c’est ainsi que vous raisonnez.

Mais ce n’est pas ainsi, qu’on le sache bien, que les socialistes envisagent le luxe.

Nous autres socialistes, nous disons que le luxe est un complément ajouté au bien-être naturel de chacun résultant de la satisfaction des besoins matériels.

Pourquoi donc disparaîtrait-il ?

Loin de disparaître, il aura un développement inconnu aujourd’hui. Mais au lieu de profiter à quelques privilégiés, il profitera à tous.

La société socialiste n’aura d’autre but que de rendre la vie de ses membres aussi facile et aussi agréable que possible.

Quand la société rentera en possession des moyens de production (terre, mines, usines, etc.) les richesses, toutes les richesses créées appartiendront à tous les travailleurs.

Ces richesses seront d’autant plus nombreuses qu’il y aura plus de travailleurs employés à leur création et que les perfectionnements de toutes sortes apportés au machinisme seront plus nombreux.

Conséquemment, les loisirs créés seront aussi nombreux. Comme les travailleurs auront droit au produit intégral de leur travail (les charges sociales étant remplies) ils ne pourront tout dépenser pour la satisfaction seule de leurs besoins naturels. Un excédant leur restera et comme ils auront droit à sa libre disposition, ils l’emploieront comme cela leur conviendra.

Ils se livreront, si cela leur plaît, aux exercices équestres ou aux parties de bicyclettes comme ils pourront se livrer à l’étude des arts et des sciences. Personne n’aura rien à y voir.

Oui, dans la société socialiste les travailleurs auront droit à toutes les satisfactions du corps et de l’esprit, et ce sera l’honneur du socialisme d’être, à l’inverse de ce qui se passe de nos jours, l’épanouissement de toutes les facultés de l’homme.

Publicités

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :