1901-03 Pas d’illusion! [Vérecque]

Article de Charles Vérecque paru dans Le Socialiste du 17/24 mars 1901

Il demeure entendu que la prochaine révolution ne sera pas, à proprement parler, une révolution de classe, mais une révolution humaine, en ce sens que tous les hommes sont appelés à en bénéficier. En d’autres termes, la révolution que poursuivront et qu’accompliront les prolétaires, c’est-à-dire les sans-propriété, les déshérités de leurs propres richesses, sera la révolution pour tous. Ce sera la première révolution dont les conséquences d’affranchissement, de bien-être et de liberté s’étendront à tous les membres de la société sans distinction de sexe ni de race.

Toutes les autres révolutions, toutes les révolutions précédentes qui ont marqué un pas en avant dans la voie de la civilisation, dans le développement de notre espèce, se sont surtout faites dans l’intérêt, au bénéfice d’une partie de la société ou de l’humanité. Elles étaient des révolutions faites par et pour des classes. Elles aboutissaient chaque fois au triomphe d’une classe et ne pouvaient aboutir autrement, parce que les classes se présentaient comme une nécessité, étaient appelées à remplir des fonctions utiles. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’existence d’une classe dominante et exploitrice est devenue une chose qui ne peut s’expliquer. La grande industrie a rendu toute classe inutile en traçant le temps de travail de chacun et en permettant à tous des loisirs dont ils peuvent user en traitant des affaires générales de la société. L’existence d’une classe est devenue même un obstacle au développement social.

Pour la première fois au monde, la prochaine révolution brisera avec le passé, avec l’histoire. Avec elle, c’est toute la société qui triomphe, qui devient maîtresse de ses destinées, de ses forces productives et qui les emploie à la satisfaction de tous. On ne peut donc voir dans le triomphe de la révolution sociale le triomphe d’intérêts et de buts contraires à ceux de la société. Il semble, par conséquent, que pour l’accomplissement de cette grande oeuvre, les travailleurs puissent et doivent compter sur tous les hommes sans distinction d’heureux et de malheureux. La raison, la fameuse Raison de révolutionnaires d’avant et pendant la révolution bourgeoise, la raison le voudrait ainsi, mais la raison ne commande pas les hommes. Nous avons, d’ailleurs, l’histoire qui nous enseigne que les classes privilégiées se sont refusées de s’associer ou de coopérer à l’oeuvre entreprise par les classes souffrantes.

Les classes privilégiées sont tenaillées par leur propre situation ; elles sont prisonnières de leurs intérêts immédiats et apparents et ne se soucient guère des intérêts autrement réels que l’avenir doit leur réserver. Ainsi, les nobles, en 1789, avaient tout au monde à gagner à la révolution qui s’accomplissait. Ils étaient propriétaires des deux tiers de la France, et la révolution, en libérant la propriété de toutes redevances, en augmentait la valeur. Cette perspective n’a pas empêché, cependant, les nobles de se mettre en travers de la révolution qui devait leur être si profitable. Une partie, une très petite partie seulement, a compris que son devoir était de suivre le mouvement et de hâter la fin du régime féodal.

La classe capitaliste n’agira pas différemment de la noblesse. Appelée à bénéficier de la transformation sociale autant que la classe ouvrière, elle se cantonnera dans la conservation de ses intérêts du moment. Les privilégiés de l’ordre actuel, loin de hâter l’enfantement du monde nouveau, seront les contre-révolutionnaires que nous devrons combattre jusque dans leurs derniers retranchements. Messieurs les tenants du capitalisme n’auront pas à se plaindre. Nous nous trouverons vis-à-vis d’eux dans la situation où ils se sont trouvés vis-à-vis de la noblesse. Ils mirent d’accord la situation politique avec la situation économique, ils brisèrent tous les liens qui empêchaient l’industrie de se développer – et par cela même servirent l’Humanité dont ils incarnaient, alors, les besoins. A son tour, le prolétariat incarne les besoins, les aspirations de l’Humanité. Ses intérêts de classe sont aussi ceux de l’Humanité. Le moment venu, il renversera tous les obstacles et tous ceux qui tenteront de s’opposer à son passage.

Les socialistes n’ont jamais caché leurs intentions et l’attitude qu’ils prendront, selon les circonstances, à l’égard de leurs adversaires, le lendemain de leur prise de possession de la société. Comme les oiseaux de mer qui annoncent aux matelots l’orage prochain, nous prédisons les catastrophes inévitables qui engloutiront à jamais la classe bourgeoise, et nous avons la cruauté de lui dire que tous nos efforts seront faits pour la perdre. Que nos adversaires ne s’imaginent pas que, débordant d’enthousiasme devant notre victoire, nous les laisserons agir comme d’inoffensifs moutons, complotant le retour de leur domination perdue. Nous les considérons comme des loups contre lesquels il faut se mettre en garde.

Un devoir s’imposera, en effet, aux socialistes quand ils seront les maîtres de la situation : celui de maintenir cette situation acquise. Mais là, encore, nous ne ferons que suivre la route tracée par nos adversaires. Dès qu’ils furent maîtres de la situation, maîtres du pouvoir, maîtres de la société, les bourgeois révolutionnaires accomplirent, pour défendre une classe et la préserver dans l’avenir, un double tâche. D’abord, ils prirent des mesures pour empêcher le retour du passé, l’ancienne société féodale de renaître. Ensuite, contre le prolétariat qui naissait à peine et qui menaçait de devenir la classe distincte bataillant contre le nouvel ordre bourgeois, ils prirent d’autres mesures – dont la loi Chapelier est une des premières – propres à rendre impuissants les efforts des travailleurs.

Nous suivrons le même exemple, mais avec cette différence que les mesures que nous prendrons auront pour conséquence d’être utiles à tous – y compris nos adversaires. Les socialistes n’ayant en vue que le triomphe de la révolution émancipatrice ne se laisseront arrêter par aucune considération étrangère au socialisme, par aucune sympathie gênante. Ils combattront énergiquement les adversaires, si ceux-ci, trop imprudents ou trop ignorants, se transforment en contre-révolutionnaires et tentent d’empêcher l’instauration de l’ordre socialiste.

Car, il ne faut pas se le dissimuler : la révolution sociale aura ses adversaires comme la révolution bourgeoise a eu les siens.

Contre lui, le prolétariat aura naturellement, à l’état d’ennemie, la classe capitaliste. Quelques-uns de ses membres viendront bien se ranger à nos côtés, mais la masse ne tiendra pas à lâcher les cordons de la bourse, je veux dire un ordre social de qui elle tire une situation privilégiée. Quels que soient les avantages que leur procurera – à eux comme aux prolétaires, à la condition de se rendre utiles – la société de demain, les capitalistes resteront attachés à leurs intérêts présents, comme la tortue à sa carapace. Ce serait se leurrer grandement que de supposer, même un seul instant, de la part des capitalistes, un abandon volontaire de leurs richesses volées aux travailleurs. Une classe ne se suicide pas. C’est contre eux que la révolution se fera, c’est malgré eux qu’il faudra les amener à l’affranchissement général.

Le prolétariat est donc condamné à ne compter que sur lui-même. Il peut et doit préparer et accomplir la prochaine révolution en s’appuyant sur ses seules forces organisées et disciplinées.

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