1902 Le Manifeste communiste [Mehring]

Paru dans Le Mouvement socialiste du 8 février 1902.

On a affirmé, il y a quelques années, dans une revue viennoise, que l’étude minutieuse, faite par les marxistes, de l’évolution du marxisme était le symptôme le plus certain de la décomposition du marxisme. Nous laissons de côté le quiproquo qui s’est glissé sous cette observation spirituelle, et nous ne nous y reportons que pour établir qu’un fait complètement opposé se manifeste aujourd’hui : c’est que ce sont précisément les intelligences les plus distinguées et les plus solides du monde bourgeois qui se consacrent à une étude minutieuse de l’évolution du marxisme non pour l’anéantir, mais au contraire pour le comprendre. Dès lors il nous semble assez scabreux de vouloir démontrer ainsi le déclin du marxisme.

Nous voulons aujourd’hui signaler le commentaire critiqué du « Manifeste Communiste» qu’a publié récemment Charles Andler : le Manifeste Communiste, introduction, historique et commentaire (Paris, 1901) (1). Nous devons faire de fortes réserves sur ses conclusions, mais nous sommes d’autant plus disposés à reconnaître que c’est un travail sérieux, approfondi et qui fait honneur à l’écrivain. Le nouveau travail d’Andler montre un progrès tout à fait considérable sur son exposition du Socialisme d’Etat en Allemagne (2). Avec des adversaires comme lui, les problèmes du marxisme peuvent se discuter sérieusement. Le grand service rendu par de tels hommes est de faire sortir une question tout entière des régions obscures où les G. Adler, les Sombart et les Wenckstern s’amusent à causer plaisamment de choses et d’autres, pour les révéler au monde bourgeois.

Il est tout à fait utile de se poser la question comme l’a fait Andler, et il nous paraît d’une nécessité pressante de la résoudre. Plus le «’Manifeste Communiste » a de puissance révolutionnaire, plus indispensable est cette arme pour l’arsenal du prolétariat militant, plus il est nécessaire d’enlever la rouille qui Fa rongée par places dans le cours d’un demi-siècle.

Mais pour un document historique comme le «Manifeste» une simple critique de texte était insuffisante; ce n’était pas assez de biffer les passages parasites, d’étudier les interpolations provenant des ouvrages postérieurs de Marx cl d’Engels; il fallait encore un commentaire critique qui montrât, aussi bien clans la théorie générale que dans les applications particulières, ce qui est à conserver et ce qu’on peut abandonner. Pour prouver l’absolue nécessité de cette tâche, qu’on se rappelle simplement que Marx et Engels, dans le «Manifeste Communiste», se tenant encore sur le terrain de la loi d’airain, voient sous un jour absolument différent de celui sous lequel ils la virent vingt ans plus tard, l’importance de la législation ouvrière et de l’organisation syndicale pour la lutte de classe prolétarienne. Nous devons reconnaître qu’Andler s’est mis délibérément à l’œuvre, et ç’aurait pu être presque une honte pour la littérature allemande qu’un écrivain étranger l’ait devancée sur ce point.

Mais les Allemands ont peut-être une conception plus juste des grandes difficultés qui s’opposent à priori à la solution du problème. Une condition préliminaire, la réunion des écrits publiés par Marx et Engels entre 1840 et 1850, n’est pas encore complètement terminée (3). Alors seulement pourra commencer le travail proprement dit, l’examen de la littérature singulièrement vaste tant en France qu’on Allemagne et en Angleterre où Marx et Engels ont puisé. Andler est très éloigné du procédé plaisant de ces grands génies allemands qui, lorsqu’ils découvrent n’importe où, chez un auteur réactionnaire, libéral ou socialiste, une phrase qui de loin a une vague ressemblance avec telle phrase de Marx et d’Engels, poussent aussitôt un cri d’alarme: Ah ! voilà la source secrète de ces plagiaires !

Même lorsque par hasard Andler se rapproche de ces agréables enquêteurs, comme dans le passage où il admire courtoisement le livre de Lorenz Stein, « ce livre profond, bien connu de Marx et estimé de lui (4) », il; ajoute pourtant que Marx et Engels ont, pour la première fois, donné une ‘explication sociologique de ce qui chez Stein et les autres n’était qu’une simple observation.

Seulement, sur le problème de méthode dont il est ici question, Andler demeure très vague. Passe encore qu’il, ne tienne pas compte en général de la littérature anglaise! Mais il est déjà plus fâcheux qu’il soit tout à fait insuffisant sur la littérature allemande ; il ne connaît pas du tout la Sainte Famille de Marx et Engels! C’est en elle que l’on peut trouver, pour ainsi dire, l’acte de naissance du matérialisme historique, et si on ne la connaît pas, il est absolument impossible d’apprécier l’influence de Proudhon sur Marx: Et il est encore tout à fait regrettable que dans la littérature française, Andler cherche l’inspiration du «Manifeste communiste » là où elle n’est pas du tout. On ne peut la trouver que dans les matérialistes français du dix-huitième siècle comme dans Holbach et Helvétius, dans les histoires de la Révolution française et du Tiers-Etat, comme Michelet et Augustin Thierry, dans les grands utopistes comme Saint-Simon et Fourier.

Marx tient des premiers l’application du matérialisme à la révolution sociale ; des autres, l’importance de la lutte de classe comme moteur du progrès historique ; des derniers, la critique de la société bourgeoise. Andler cependant ne dit rien des uns ni des autres ; il cherche les origines du «Manifeste» dans la tradition babouviste et dans l’influence de Proudhon (sur quoi on pourrait discuter si Andler s’était occupé de la Sainte Famille) ; il les cherche en outre dans des emprunts faits à List et à Lorenz Stein, (ce qui peut passer pour un compliment, pas très bon, mais enfin innocent, à l’adresse des lubies de professeurs allemands), et surtout dans un groupe de petits bourgeois socialistes, de Sismondi, ses élèves Buret et Pecqueur et Vidal, l’élève de ce dernier.

Maintenant il n’y a pas de doute que Marx et Engels aient connu ces écrivains lorsqu’ils composèrent le « Manifeste Communiste », et on ne doit pas nier qu’ils ont pu en apprendre quelque chose. Seulement, avec tout ce qui avait ouvert la voie au «Manifeste Communiste» et qui, encore aujourd’hui, lui assigne sa place dans l’histoire, Sismondi et ses partisans n’ont absolument rien à faire!

Quand ils se rencontrent avec Marx et Engels, ou bien c’est le fait d’une tendance générale des esprits à ce moment, ou bien leur influence est expressément reconnue dans le «Manifeste». C’est précisément dans les différences entre Marx, Engels et ces écrivains que réside l’importance de ce document.

Étudions d’un peu plus près ces quatre écrivains auxquels Andler attribue une influence si considérable sur le « Manifeste Communiste ». C’est d’abord Sismondi, que le « Manifeste» lui-même appelle le chef du socialisme petit bourgeois. Le passage du « Manifeste » sur les crises commerciales procède de lui. « Nous savons qu’Engels est, par Buret, un disciple de Sismondi. C’est Sismondi qui avait donné une analyse, encore aujourd’hui classique, de la crise par surproduction (5). » Suivent quelques passages de Sismondi où sont décrits les symptômes extérieurs de la crise. « Ni Marx ni Engels n’ont rien pu ajouter à ce tableau où tout est à sa place et où rien ne manque. (6) »

Voilà jusqu’où va Andler dans son admiration! Tout d’abord, la théorie des crises de Sismondi n’était nullement de son invention ; il l’avait empruntée à Owen et à Malthus. Engels cite souvent ces deux écrivains et il les connaissait directement ; pourquoi serait-il un disciple de Sismondi, qu’il n’a cité ni à l’époque du « Manifeste Communiste » ni antérieurement ? Et ensuite Sismondi n’a jamais expliqué les crises par la surproduction, mais plutôt par la moindre consommation, ce qui constitue une notable différence.

Andler qui, dans son livre sur le « Socialisme d’Etat en Allemagne » (7), a fait une étude si complète de Rodbertus, aurait du se souvenir de cette différence. Le socialisme d’État de Rodbertus tout entier reposait sur la théorie de la moindre consommation de Sismondi, sur laquelle se fonde assez souvent Rodbertus, notamment dans ses premiers écrits. Si les crises proviennent de la moindre consommation des classes ouvrières, il suffit de donner un plus grand salaire à ces classes, comme le déduisait très logiquement Rodbertus de Sismondi, pour conjurer les crises.

Le «Manifeste Communiste», au contraire, ne considère pas la moindre consommation des classes ouvrières — qui n’est pas contestable en soi -comme une cause de crises ; il regarde comme accessoire ce qui semblait à Sismondi la cause principale. Ce n’est pas avec Sismondi, c’est avec Fourier qu’il voit dans les crises une crise pléthorique, la révolte des forces productives modernes contre l’organisation de la propriété bourgeoise, une épidémie insensée de surproduction qui ramène un état momentané de barbarie parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de vivre, trop de commerce, trop d’industrie. Le passage du « Manifeste Communiste » sur les crises a autant de rapports avec Sismondi que le socialisme d’État allemand avec la démocratie socialiste allemande! Que reste-t-il donc de toute l’influence de Sismondi sur le « Manifeste Communiste ». Rien, si ce n’est que Sismondi a décrit les symptômes extérieurs des crises, comme Marx et Engels après lui ou Owen et Malthus avant lui. C’est une idée commune à toute l’époque.

Buret était un véritable disciple de Sismondi ; en 1840, il avait publié un livre sur « la Misère des classes laborieuses en Angleterre et en France ». Engels ne le cite pas dans son ouvrage sur «lia Situation des ouvriers anglais », et il n’avait pas.de raison pour le faire puisqu’il s’est servi de ses observations personnelles et de rapports anglais authen tiques. Mais il loue à la môme époque le livre de Buret dans le Miroir de la Société qu’il a écrit en collaboration avec Hess. II le loue sans réserves, et déclare que le livre est écrit avec la conscience la plus exacte et que les sources y sont toujours scrupuleusement indiquées. En récompense de cette loyauté, Andler déclare que le livre d’Engels est une refonte et une mise au point du livre de Buret, quoique le titre même, des deux ouvrages révèle leur divergence de point de vue. Buret écrivait sur « la misère », Engels sur « la situation » des ouvriers anglais. En d’autres termes, Buret n’a su que décrire là misère du prolétariat, Engels, au contraire, a su déduire de cette misère la renaissance du prolétariat; en quoi, il a réalisé un progrès considérable sur Buret, Gaskeli, et ses autres précurseurs. Mais cette tendance elle-même est aussi celle du « Manifeste », et Buret n’en est pas plus responsable que Sismondi lui-même.

Ensuite, Pecqueur, particulièrement cher à Andler, et sur lequel Marx a fait le silence, dans le « Manifeste Communiste » pour des raisons de tactique, et non pour d’autres motifs. Je m’étonne, tout d’abord que Andler fasse de copieuses citations d’un mince intérêt, de deux ouvrages de Pecqueur (Des Intérêts du Commerce et Des Améliorations matérielles) que Marx ne mentionne nullement et que, par contre, il néglige un ouvrage de Pecqueur (Théorie nouvelle d’Économie, etc.) que Marx cite une fois dans le Capital et que, par conséquent, il a connu.

Si nous ouvrons le livre, nous y trouvons le passage suivant : « Ainsi donc, que l’individu reste isolé, que l’activité de l’amour reste libre et se borne exclusivement aux aumônes individuelles de ceux qui ont le monopole de la terre, et de ses fruits, comme le veut l’économie politique des Catholiques et des protestants, ou bien que les individus isolés s’associent, comme le prescrit la religion naturelle, qu’ils organisent l’égalité conditionnelle des biens, qu’ils cherchent la solidarité économique qui seule peut rendre féconde l’action de l’amour, en remplaçant l’aumône par la socialisation des instruments de travail et la transformation des propriétaires et des capitalistes en fonctionnaires publics : dans les deux cas, il reste vrai que la répartition positive de nos biens entre nos frères est le devoir religieux absolu». Voilà ce que dit Pecqueur, et que lit-on dans le Manifeste ? : « Le socialisme chrétien n’est qu’une eau bénite faite pour donner aux rancunes aristocratiques la consécration du prêtre (8). » Quelle admirable concordance !

Enfin, d’une phrase de Vidal dans le Miroir de la Société, donc d’une phrase que Marx et Engels ont incontestablement connue, quoique Engels à ce moment ne fut plus de la Rédaction, extrayons les citations suivantes : « La vérité est que le socialisme ne pousse point à la révolte… le socialisme aime la paix, l’ordre, et non la mine et la destruction… Les socialistes ont converti le peuple aux idées d’ordre que ni les organes de gauche, ni les journaux conservateurs n’ont pu leur donner. Ils ont relevé, ennobli le travailleur, rempli son coeur d’une abnégation enthousiaste. Ainsi, il est arrivé qu’il n’y avait plus de place pour la haine dans un coeur qui débordait d’espoir et d’un amour enflammé ». Il serait superflu de perdre un mot à étudier la relation intellectuelle de ces paroles pâteuses avec le «Manifeste Communiste».

Mais assez de ces détails ! Dans l’ensemble, la méthode suivie par Andler est si irrationnelle qu’elle bouleverse complètement les faits. Au lieu d’éclairer le « Manifeste Communiste », le commentaire a plutôt besoin d’être éclairé par le « Manifeste ». Ce qui appartient en propre à Sismondi, Buret, Pecqueur et Vidal, personne ne pourra le retrouver dans le livre d’Andler. Mais, si nous lisons le « Manifeste » lui-même, voici ce qu’il nous dit de leurs travaux :

« Le socialisme (celui des petits bourgeois) avec une extrême subtilité, fit l’analyse des contradictions inhérentes aux conditions modernes de la production. Il mit à nu l’hypocrisie qui est le fond des plaidoyers optimistes des économistes; il démontra d’une façon irréfutable les effets destructeurs du machinisme et de la division du travail, la concentration des capitaux et des propriétés foncières, la surproduction, les crises, la nécessité du déclin des petits bourgeois et des paysans, la misère du prolétariat, l’anarchie de la production, les disproportions criantes qui se révélèrent dans la répartition des richesses, la guerre d’extermination industrielle entre nations, les dissolutions des coutumes anciennes, des rapports de famille, des nationalités d’autrefois. (9) »

On voit que le «Manifeste» reconnaît pleinement les services rendus parle socialisme des petits bourgeois: toutes les allégations d’Andler sur l’oeuvre réelle de Sismondi et de ses compagnons, sont parfaitement admises dans les les lignes du «Manifeste». Il en résulte que les auteurs du « Manifeste » ont voulu certainement dire autre chose que ce qu’avait déjà dit le socialisme des petits bourgeois; il en résulte que l’importance historique de leur « Manifeste» ne réside pas dans les parties où pour le développement de leur pensée, ils reconnaissent le socialisme des petits bourgeois comme le précurseur qui leur a frayé le chemin.

Ils ne manquent pas non plus d’indiquer en quoi ils dépassent les limites de ce socialisme. Comme conclusion immédiate du passage cité, ils ajoutent : « Le contenu positif de ce socialisme, quel est-il? Ou bien il veut restaurer les anciennes méthodes de production et de communication, et avec eux le régime ancien de la propriété, toute la société ancienne; ou bien il veut enserrer de force les moyens actuels de production et de communication dans un régime de propriété suranné, dont précisément ils ont brisé le cadre, qui ne pouvait pas ne pas être brisé. Dans les deux cas, il est à la fois réactionnaire et utopique. Le régime corporatif pour la manufacture, le régime patronal pour l’agriculture, voilà son dernier mot.(10)» C’est ainsi que le «Manifeste» caractérise au point de vue négatif, Sismondi et sa petite école, à laquelle appartenait Buret.

Quant à celui que vise le «Manifeste» dans cette conclusion laconique : « Plus tard cette école finit dans la lâcheté d’un marasme désabusé, » il est indiqué dans les passages cités plus haut de Pecqueur et de Vidal. A la vérité le «Manifeste» ne mentionne point leurs noms, mais c’est pour d’autres raisons que des raisons de tactique.

Pour mettre en lumière l’erreur de méthode d’Andler, nous avons dû nous arrêter sur les erreurs de son travail plus longtemps qu’il n’eût été convenu. Néanmoins, remarquons encore une fois que la pensée en est haute et qu’il; n’y manque pas de détails intéressants. Il faut moins lui reprocher de n’avoir pas résolu une question provisoirement insoluble, que le remercier d’avoir abordé sérieusement cet important problème.

Franz MEHRING.

(Traduit par Camille Polack)

Notes:


(1) Société nouvelle de Librairie et d’Édition (Bibliothèque Socialiste n° 8, 9, 10).
(2) Paris, Alcan, 1897.
(3) La librairie Dietz, à Stuttgart poursuit, en ce moment, cette publication.
(4) Andler. Le Manifeste Communiste, II. p. 81.
(5) Ch. Andler. Le Manifeste Communiste. II. p. 99.
(6)  »  »  » II. p. 101.
(7) Paris, Alcan éditeur, 1897.
(8) Ch. Andler. Le Manifeste Communiste, t. p. 58.
(9) Ch. Andler. Le Manifeste communiste. 1. p. 59.
(10) Ch. Andler. Le Manifeste Communiste. I. p. 59 et 60.

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