1909-12 La Roumanie des boyards [Dunois]

Article paru dans la Vie ouvrière n°6 du 20 décembre 1909

Une courageuse étude de Bernard Lazare [1], parue en 1902 aux Cahiers de la Quinzaine, avait déjà jeté d’utiles clartés sur l’état économique et politique de la Roumanie, de ce royaume de six à sept millions d’âmes qui, à l’embouchure du Danube, en face du vieux monde oriental, prétend être le poste avancé de la civilisation d’Occident. L’étude de Bernard Lazare était, avant tout, consacrée aux Juifs de Roumanie. Poursuivant son œuvre de défense israélite, l’auteur y dénonçait les exécrables et lâches artifices par lesquels les maîtres d’alors de l’État roumain (maîtres d’alors et d’aujourd’hui) maintenaient dans l’oppression et la honte 289.000 Juifs, dont les quatre cinquièmes étaient des prolétaires.

Il y a là un fait monstrueux, et qui peut servir à montrer ce que valent les actes diplomatiques quand, par aventure, ils se mêlent de protéger les faibles et les opprimés.

En 1878, un article du traité international de Berlin, accepté par le gouvernement roumain, l’article 44, déclarait qu’en Roumanie, la distinction des croyances et des confessions religieuses ne pourrait être opposée à personne comme un motif d’exclusion ou d’incapacité en ce qui concerne, notamment, la jouissance des droits civils et politiques. Cet article n’avait d’autre objet que de relever les Juifs de Roumanie de la condition d’infériorité où les avait réduits l’antisémitisme de la législation existante.

Que fit alors la Roumanie ? Soucieuse de ne pas s’attirer d’histoires avec l’Europe, elle s’empressa d’abroger l’article de sa constitution qui excluait de la neutralisation les étrangers de rite non chrétien. Avec ostentation, elle naturalisa même en bloc 900 Juifs ayant pris part à la guerre de l’Indépendance, et dont, au reste, 700 avaient trouvé la mort sur le champ de bataille.

Depuis cette époque, deux cents autres Juifs environ ont été admis au bénéfice de la naturalisation. Tous les autres ont été considérés comme des étrangers d’une sorte particulière : des étrangers non soumis à une protection étrangère, « c’est-à-dire, expliquait Bernard Lazare, que l’on peut vexer impunément, sans redouter les représentations des consuls, les notes des diplomates, les interventions des puissances. C’est là la caractéristique du mouvement antijuif roumain : le mensonge et l’hypocrisie [2]. »

De la Roumanie, Bernard Lazare n’avait traité à fond que la question juive. Nous avons aujourd’hui, sur l’ensemble des « questions » qui se posent depuis un tiers de siècle, dans le royaume de Carol, un travail du citoyen C. Racovski, délégué au Bureau socialiste international pour la Roumanie. Ce travail [3]Émmanuel Lévy et de la Revue du Droit international privé. — Une grande Broch. in-16 de 74 et 96 pages, Paris (chez Giard et Brière), et Bucarest, 1909. »> n’a certainement pas les qualités de facture de celui de Bernard Lazare : il est un peu touffu, un peu désordonné, il embrasse en un trop petit nombre de pages un trop vaste sujet ; on y voudrait des références précises. Tel qu’il est, il constitue, contre la monarchie moldo-valaque, et contre les propriétaires fonciers sur lesquels s’appuie cette monarchie à demi orientale, un acte d’accusation terriblement accablant.

On connaît les démêlés de l’auteur avec son gouvernement. Le Dr C. Racovski, né citoyen bulgare (ou plus exactement sujet ottoman, étant né cinq ans avant l’émancipation de la Bulgarie), est devenu Roumain par le fait de l’annexion à la Roumanie de la Dobroudja, où sa famille s’était fixée. Or, le gouvernement du roi Carol, pour punir Racovski de sa propagande socialiste, lui dénie, sous de misérables prétextes, la nationalité roumaine et a pris contre lui, en août 1907, un arrêté d’expulsion. En même temps, son mandat de conseiller général était annulé et, officier de réserve, il était exclu de l’armée. C’est en vain que, depuis deux ans, notre camarade a usé de tous les moyens juridiques pour faire rapporter cette mesure scandaleuse ; en vain que deux professeurs de droit international privé se sont élevés contre l’iniquité de cette mesure ; en vain que Racovski a tenté récemment de franchir la frontière roumaine pour se faire appréhender comme contrevenant (seul moyen qui lui fut laissé d’attaquer l’arrêté d’expulsion) ; rien n’y a fait : la Roumanie est demeurée pour Racovski une terre interdite.

Cette histoire d’un homme que son gouvernement condamne au rôle ingrat de sans-patrie malgré lui est contée tout au long dans la seconde partie de la Roumanie des Boyards. Occupons-nous maintenant de la première partie : elle a trait à la Roumanie politique et sociale et au soulèvement paysan de 1907.

* *

La Roumanie est restée, au seuil du XXe siècle, un pays à peu près purement agricole et de grande propriété. La question ouvrière y tient encore une place minime, mais la question agraire y a pris, comme en Russie, les formes les plus redoutables. La jacquerie est, en Roumanie, un feu qui ne s’éteint jamais complètement.

Le paysan manque de la terre nécessaire pour le faire vivre et meurt littéralement de faim. En 1905, 4.000 grands propriétaires possédaient 47 % du territoire arable, alors qu’un million de petits détenteurs n’en possédaient que 41 %. Soixante-six grands propriétaires usurpaient à eux seuls le seizième de l’étendue cultivée, — plus de 520.000 hectares !

Ces grands propriétaires n’exploitent, autant dire jamais eux-mêmes. Ils ont des intendants ou des fermiers. Il existe une classe de grands fermiers comme nous n’en connaissons pas en France. On a vu certains d’entre eux, associés ou indépendants, affermer jusqu’à 200.000 hectares !

Le servage auquel les boyards avaient peu à peu réduit les libres paysans d’autrefois, a été supprimé seulement en 1864. Cette loi de 1864 créa 467.000 petits propriétaires possédant ensemble 1.766.000 hectares. Mais qu’est-ce qu’une propriété quand on n’a pas les moyens de la faire valoir ? Pour lutter contre le morcellement fatal, le gouvernement déclara que les terres concédées seraient inaliénables jusqu’en 1916. Mais cette mesure eut pour conséquence de lier le paysan à son bien et surtout de le mettre à la merci de son voisin, le grand propriétaire ou le grand fermier.

On vit apparaître alors des contrats agricoles qui ne sont pas loin, peut-être, de dire le dernier mot de l’exploitation de l’homme par l’homme. Racovski a cité un de ces contrats. On y voit ceci : un propriétaire qui s’engage à donner aux paysans d’un certain village des terres pour la culture du maïs, et des paysans qui s’obligent en retour à donner au propriétaire : 1° la moitié du produit total de la terre ; 2o un boisseau de grains par pogone [4] et encore un boisseau par trois pogones ; 3o à exécuter au profit du propriétaire des corvées dont la valeur — calculée selon des tarifs variables — est ici de 10 francs par pogone. Ce n’est pas tout. Ils s’obligent en outre, 4o à payer 7 francs en argent par quatre pogones, et, 5° à faire la culture complète d’un quart de pogone au bénéfice du propriétaire. Ceux mêmes d’entre eux qui loueraient plus de quatre pogones devraient, par-dessus le marché, moissonner un quart de pogone. Tous ces travaux doivent être faits au premier appel de l’intendant. « Et pour que le propriétaire puisse obliger les paysans à exécuter tous ces travaux, il possède un moyen infaillible : l’interdiction qui leur est faite de rentrer leur récolte avant l’acquittement de toutes leurs dettes et obligations [5]. »

On comprend, après ces détails, que Bernard Lazare ait pu représenter le paysan roumain comme le plus maltraité, le plus misérable des hommes : « L’homme de la glèbe, dans ce pays, est proche encore du serf antique ; il a été émancipé nominalement, mais effectivement il est resté l’esclave du boyard, qui le maintient dans l’ignorance et dans la crasse, qui considère ses fils comme sa chose, sa fille ou sa femme comme son jouet… Tel le Juif, son frère de douleur, il meurt de faim sur son champ, dans sa maison sordide où l’air lui est mesuré [6]. »

Trois cent mille paysans n’ont pour tout domicile que des souterrains qu’on dénomme bordei. Des constructions paysannes proprement dites, plus de la moitié (583.000) sont en argile ; 226.000 sont en bois, 74.000 seulement en pierre. Rien d’étonnant, on le voit, si ces malheureux paysans, réduits à ne manger jamais que du pain de maïs et des légumes, sont la proie de la pellagre, du paludisme, de la tuberculose et de la syphilis.

L’état politique vaudrait, lui aussi, d’être décrit avec soin, ce que je ne puis faire en ces notes rapides. Racovski a stigmatisé sans pitié ce régime roumain, qui, sous les dehors d’un libéralisme et d’un modernisme trompeurs, recèle toutes les tares, toutes les hypocrisies, toutes les violences. Il a dit le gaspillage effronté des deniers publics par des dynasties de politiciens sans vergogne, la corruption et la fraude érigées en procédés de gouvernement et d’administration [7] ; l’incapacité notoire, l’immoralité scandaleuse des gens en place.

La Constitution roumaine est vraiment libérale, mais tous les partis sont d’accord pour la violer continuellement. « Notre anarchique Constitution croulerait, écrivait tranquillement un journal, si elle était appliquée littéralement » ; et un autre : « Si on prenait [le droit d’association, reconnu par la Constitution] au sérieux, cela signifierait qu’on peut mettre le feu aux quatre coins du pays. »

Admirable contrée !

Quant au régime électoral, il a été établi de manière à installer au pouvoir quelques grandes familles, toujours les mêmes (les Cantacuzène du côté conservateur, les Bratiano du côté « libéral » [8], sans la moindre menace, pour elles, de contrôle ni d’éviction.

Sur 173 députés, il y a 83 grands propriétaires et 62 avocats !

« La jacquerie, a écrit B. Lazare, reste la terreur redoutable des gouvernants et des budgétivores roumains. Ils ont déjà vu, en 1888, l’émeute dans les campagnes, ils ont vu les pacants soulevés envahir les propriétés, jeter les récoltes dans les rivières, détruire tout sur leur passage. La bourgeoisie des agrariens et des fonctionnaires a férocement réprimé la révolte, tuant et emprisonnant les insurgés. Elle n’a pas résolu ainsi le problème. Si demain elle s’apprête à charger de nouveau d’impôts son corvéable, elle rallumera la torche [9] »

Paroles prophétiques. La torche s’est rallumée en février-mars 1907. La récolte du précédent avait été fort abondante, aussi les paysans, se sentant des réserves, avaient-ils refusé de signer, à l’automne, les contrats agricoles dont nous avons parlé. À quoi les propriétaires avaient riposté en se refusant à dîmer le maïs, si bien que le grain avait dû rester tout l’hiver aux champs, « à la merci des pluies et des souris [10]. Notons aussi qu’un nouvel impôt de 5 francs par chef de famille avait mis le comble à l’exaspération.

Ce fut une véritable explosion de jacquerie moyenâgeuse d’une indicible brutalité [11]

Les paysans, par bandes, envahissaient les domaines, pillaient les châteaux, incendiaient les greniers et les écuries. À l’origine — on ne sait trop sous quelle influence secrète, — le mouvement de fureur n’avait atteint que les seuls fermiers juifs, mais bientôt, entre Juifs et chrétiens, nulle distinction ne fut plus faite. En Valachie, où la révolte éclata le 24 mars seulement, il n’y avait pas de fermiers juifs, et le mouvement fut nettement économique.

Les « Jacques » allaient devant eux sans but, la hache ou la torche à la main. Que voulaient-ils au juste ? Leurs revendications étaient aussi diverses qu’imprécises. Dans certains endroits de la Moldavie, on alla jusqu’à réclamer, dit-on, une sorte d’expropriation des boyards. Le plus souvent, on se contenta de demander la réduction du prix de location des terres. Ailleurs, on demanda le rétablissement de la dîme sous sa forme ancienne [12], « quand elle ne représentait que la dixième partie de la récolte ». Et pour prévenir tout retour aux pratiques abhorrées, on exigeait que ces réformes fussent consacrées par des contrats à long terme, de 15 et de 20 ans.

Terrorisés, fermiers et propriétaires signèrent tout ce qu’on voulut. Puis l’armée entra en scène et se montra sans retard, pour parler comme le roi Caro, à la hauteur de sa mission. La répression ne fut qu’un atroce carnage. En quelques jours, 11.000 paysans, d’autres disent 15.000, jonchèrent le sol de leurs cadavres. Parmi les survivants, 15.000 furent arrêtés, pour être déférés à la justice. Mais le gouvernement eut peur du spectacle que ces innombrables procès de meurt-de-faim donneraient au monde. Les cours d’assises, d’ailleurs, prises de pitié pour d’aussi lamentables accusés, acquittaient systématiquement. Quand le ministère « libéral » se décida à l’amnistie, « il n’y avait que 87 condamnés, tandis que 1.066 étaient acquittés. Mais il y avait 7.807 accusés qui attendaient leur tour pour être jugés et 6.654 dont les procès n’étaient pas encore instruits [13]. »

Le gouvernement comprit qu’il fallait porter remède à des souffrances trop fortes. En fait de réformes agraires, la seule qui s’impose à la Roumanie, c’est l’expropriation des détenteurs actuels. Racovski remarque fort bien que la grande propriété. roumaine représente un type économique des plus arriérés. « Si elle vit, c’est seulement en étouffant la petite propriété, dont la productivité est diminuée de moitié ; c’est en exploitant, au-delà de toute imagination, le travail des paysans ; c’est en semant la misère, la maladie et l’ignorance [14]. » Cette grande propriété doit disparaître pour faire place à des formations économiques nouvelles.

Mais l’expropriation eut frappé au cœur les classes parasitaires, et le gouvernement n’en a pas voulu. Il s’est borné à des mesures de détail, telle qu’une réforme des contrats agricoles qui prévoit un minimum de salaire et un maximum de rente, et que l’établissement d’une Banque paysanne, chargée, comme celle qui fonctionne en Russie, d’acheter des terres pour les revendre par lots aux paysans mais qui, limitée dans ses moyens, ne jouera, dans l’économie agraire, qu’un rôle des plus médiocres.

Le travail de Racovski, comme autrefois celui de B. Lazare, se termine par la prévision formelle d’une catastrophe nouvelle. Racovski ajoute que seule la conquête du suffrage universel par les ouvriers des villes, conquête que suivrait sûrement la réforme agraire, pourrait empêcher l’explosion de se reproduire. C’est sans doute attendre du suffrage universel plus qu’il ne peut donner. J’aimais mieux la façon dont concluait Bernard Lazare, du point de vue de la question juive, quand il disait : « Peut-être si [la bourgeoisie] désespère le Juif, si elle le pousse à bout, celui-ci, malgré sa passivité, malgré les conseils de ses riches timorés, s’unira-t-il au travailleur des champs et l’aidera à secouer le joug. Mais, même s’il ne se joint pas à lui, c’est un jour le paysan roumain révolté qui, directement ou indirectement, résoudra en Roumanie l’actuelle question juive, en se libérant lui-même et en libérant le Juif [15]. »

Mais la révolte paysanne ne saurait aboutir sans qu’une période d’organisation préalable n’ait transformé là-bas les conditions et les consciences. À l’œuvre donc, socialistes et syndicalistes roumains !

Amédée Dunois

Notes

[1] Bernard Lazare, l’Oppression des Juifs dans l’Europe orientale : les Juifs en Roumanie, Paris, février 1902.

[2] Id., ibid., p. 55.

[3] La Roumanie des Boyards (contribution à l’histoire d’une oligarchie), par C. Racovski, avec une lettre de Francis de Pressensé et des avis juridiques du prof.

[4] Le pogone vaut 50 ares.

[5] Racovski, op. cit., p. 12.

[6] B. Lazare, op. cit., p. 102.

[7] Les fonds secrets sont, cette année, de 1.710.000 francs, alors que le budget de l’enseignement primaire atteint à peine 6.000.000. Tout le régime est dans ces deux chiffres !

[8] Les conservateurs représentaient à l’origine la vieille propriété foncière ; les libéraux la nouvelle, ainsi que l’industrie naissante. Actuellement, ces dénominations n’ont plus de fondement réel. Libéraux et conservateurs forment deux blocs également réactionnaires.

[9] B. Lazare, op. cit., p. 103.

[10] Les paysans ne peuvent enlever la récolte qu’après le prélèvement par le propriétaire de sa part (la dîme).

[11] Une poésie populaire dont Racovski cite un fragment montre bien quelle haine farouche le paysan ressent à l’égard des boyards et des tchokoï (propriétaires d’origine récente) : « O notre seigneur, veuille bien punir les tchokoï, comme ils nous punissent eux-mêmes ;

« Fais en sorte qu’ils errent à travers les plaines et les bois, mourant de faim et grelottant de froid. », etc. (p. 56).

[12] C’est-à-dire en nature.

[13] Racovski, op. cit., p. 69.

[14] Id., Ibid. p. 70.

[15] B. Lazare, op., cit., p. 103

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