1910 Cartels et crises [Hilferding]

Extrait de Le Capital financier (Hilferding, 1910)

Des changements dans les phénomènes des crises doivent aussi intervenir du fait des progrès de la concentration capitaliste. Avec les dimensions de l’entreprise individuelle croît sa force de résistance. Plus l’entreprise est petite, plus il est vraisemblable que l’effondrement des prix aura pour conséquence une faillite complète. Le petit entrepreneur perd peut-être tous ses débouchés ; la chute des prix et l’arrêt du travail rendent impossible la conversion de son capital-marchandises en capital-argent. Il ne peut pas s’acquitter de ses dettes, car il ne possède pas de capital de réserve et, surtout en période de crise, n’obtient aucun crédit. La crise mène ainsi à un effondrement en masse des petites entreprises capitalistes, par refus de crédit, à des faillites en série, des cessations de paiements, des krachs bancaires, une panique générale. A quoi il faut ajouter que les différences techniques sont aussi plus grandes. A côté d’entreprises modernes, il y a des entreprises encore partiellement artisanales ou appartenant à l’époque de la manufacture, auxquelles la chute des prix ne permet pas de se maintenir. Mais leur effondrement en masse mène aussi à la ruine des entreprises parfaitement viables au point de vue technique [2].

Tout autre est la situation de la grande entreprise moderne en face de la crise : sa production est si considérable qu’une partie peut se poursuivre même pendant la crise. Le trust américain de l’acier peut être contraint de réduire sa production de moitié, mais il n’a pas besoin de la réduire au-dessous d’un certain seuil. Avec la concentration des entreprises croissent ainsi les dimensions dans lesquelles la production peut être maintenue.

Le développement de la production capitaliste entraîne par conséquent, d’une façon tant relative qu’absolue, l’accroissement de cette partie de la production qui se poursuit en toutes circonstances. Par là s’accroissent également les dimensions de la circulation des marchandises qui n’est pas affectée par la crise mais aussi le crédit de circulation fondé sur elle. L’effondrement du crédit n’est donc bas aussi complet que dans les crises de la période de début du capitalisme. Toutefois, l’évolution de la crise de crédit, d’une part, vers la crise bancaire, de l’autre, vers la crise financière, est rendue difficile par les changements intervenus dans l’organisation du crédit, d’une part, et les rapports entre le commerce et l’industrie, d’autre part.

La crise du crédit se transforme en crise financière quand l’effondrement du crédit crée une pénurie soudaine de moyens de paiement [3]. Mais cette pénurie se manifeste d’autant plus difficilement que sont plus grandes les dimensions de la production qui se maintient en toutes circonstances. Car l’argent-crédit peut continuer à remplir ses fonctions dans la même mesure. Ainsi, plus grandes sont les dimensions des transactions à régler à l’aide du crédit, plus le crédit commercial est remplacé par le crédit bancaire. Car il est plus difficile d’ébranler le crédit bancaire que celui d’un industriel isolé. Mais le facteur déterminant est que la pénurie de moyens de paiement ne se manifeste pas, parce que le développement du crédit réduit même pendant la crise les besoins de moyens de paiement et que, par exemple, le mouvement des chèques et des instituts de clearing se poursuit. Mais ces moyens de paiement peuvent être mis à disposition par les banques d’émission dont le crédit, même pendant la crise, reste intact. Nous avons vu que la circulation des billets est fondée sur la circulation des traites. Celle-ci diminue parce que sa base, la circulation des marchandises, diminue. Mais la circulation des billets diminue plus fortement que cette dernière parce que le crédit commercial est ébranlé. La banque remplace maintenant celui-ci par le sien propre, dans la mesure où la véritable circulation des marchandises le permet. Elle peut, par conséquent, mettre son argent-crédit à disposition pour les véritables besoins de la circulation et satisfaire la demande de moyens de paiement. Mais, par là, elle réduit cette demande de moyens de paiement à ses besoins, véritables nécessaires pour la circulation et empêche cette demande quasi illimitée qui, née de la crainte de ne pas détenir de moyens de paiement même en échange des meilleures garanties, dépasse les besoins véritables et mène à l’accroissement de l’accumulation, par conséquent de nouveau à la diminution des moyens de paiement. Pour que la banque d’émission puisse accomplir cette tâche, il est nécessaire, d’abord, que son crédit soit intact, ce qui, si elle est bien dirigée, est une condition facile à remplir, ensuite que l’émission de billets accrue ne mette pas en danger leur convertibilité. Cette condition est remplie par le soin, dicté à la banque par son propre intérêt, de n’accorder ses billets pendant la crise qu’en échange d’une sécurité absolue, ce qui lui donne la garantie qu’elle n’agit que pour les besoins véritables de la circulation dans les limites données par la crise. Ensuite, que cette convertibilité soit protégée contre des hasards imprévus par une réserve suffisante d’argent liquide, avant tout par de l’or. Mais cette condition est remplie, avec le développement du régime capitaliste, par l’accroissement de la production d’or, l’accumulation de l’or dans les banques et la limitation de la fonction de cet or au rôle de réserve. Par le développement du crédit, l’or est de plus en plus strictement consacré à équilibrer la balance internationale des paiements. Quoique les proportions des paiements internationaux s’accroissent d’une façon colossale, grâce au développement de l’argent-crédit fonctionnant sur la base internationale, le solde à régler en argent liquide ne s’accroît pas dans les mêmes proportions que la réserve d’or accumulée dans les pays de développement capitaliste avancé, ce qui permet aux banques d’émission de satisfaire aux demandes accrues pendant la crise. A condition, bien entendu, qu’elles ne soient pas entravées dans leurs fonctions économiques par les contraintes légales, comme c’est le cas en Angleterre par les « Actes de Peel » et aux Etats-Unis par les prescriptions absurdes de couverture qui y ont provoqué des crises financières au sens le plus typique du terme.

Mais l’absence de la crise financière préserve le crédit d’un effondrement complet et constitue par là un moyen préventif contre le déclenchement de la crise bancaire. La ruée sur les banques ne se produit pas, le retrait des dépôts ne prend pas un caractère dramatique, et les banques, pour peu qu’elles soient solvables, peuvent faire face à leurs obligations. Cependant, dans la mesure où la crise bancaire n’est pas la conséquence de la crise de crédit et de la crise financière, mais provient de l’immobilisation des ressources bancaires et des pertes provenant des allocations de crédit, le développement capitaliste manifeste ici aussi des tendances qui ont pour résultat une atténuation de la crise pour le capital.

Le rôle le plus important revient ici à la concentration bancaire. Elle permet, grâce à l’énorme extension des affaires dans des domaines économiques nationaux comportant des phases différentes de développement capitaliste, une beaucoup plus grande répartition du risque. Mais, ainsi, cette concentration croissante des banques va de pair avec un changement de leur position à l’égard de la spéculation, du commerce et de l’industrie. Avant tout, la concentration des banques signifie un déplacement de force en leur faveur du fait de leur grande puissance financière. Non seulement cette puissance est quantitativement plus considérable que celle des débiteurs de la banque, mais cette supériorité est aussi qualitative, en ce sens que la banque dispose du capital sous sa forme toujours prête à servir, celle d’argent. Cette supériorité empêche qu’une grande banque bien dirigée devienne à ce point dépendante du sort d’une ou plusieurs entreprises où elle aurait placé ses fonds qu’elle soit entraînée dans leur faillite.

Si l’on examine en détail les causes qui empêchent le déclenchement de la crise bancaire, on constate tout d’abord que la spéculation a beaucoup perdu en extension et en importance, aussi bien la spéculation sur les marchandises que celle sur les valeurs. Par spéculation sur les marchandises, nous entendons ici, non seulement la spéculation boursière, mais avant tout celle du commerce des marchandises, la demande de marchandises de la part des commerçants dans l’attente que les prix monteront, et l’accumulation de grands dépôts de marchandises pour faire monter les prix en réduisant l’offre. Cette spéculation recule avec l’élimination du commerce en général, l’accroissement des rapports directs entre producteurs et consommateurs et la transformation des commerçants en agents appointés des syndicats et des trusts. Cela empêche jusqu’à un certain point qu’en période de haute conjoncture les prix soient portés d’une façon spéculative très au-dessus du niveau fixé par les producteurs et qu’on fasse croire encore à des ventes abondantes au moment où en réalité elles ont déjà commencé à s’arrêter [4].

Mais là où le commerce de gros – et il ne s’agit ici que de ce dernier – a réussi à maintenir ses positions en face de l’industrie ou des sections commerciales des grandes banques, il manifeste lui-même une forte concentration et réduit considérablement la participation d’éléments plus faibles ou indépendants. Là où, par contre, en raison de conditions particulières, le commerce des marchandises en Bourse joue encore un rôle spécial, les mouvements de la spéculation sont de plus en plus contrôlés par les banques, auxquelles le développement de l’organisation donne de plus en plus la disposition de tout le capital-argent et qui sont ainsi en mesure de maintenir la spéculation à l’intérieur de certaines limites.

Enfin, ce qui a pour effet de restreindre la spéculation sur les marchandises, c’est le développement des moyens de transport, qui a raccourci les distances séparant du marché les marchandises faisant particulièrement l’objet de la spéculation, ainsi que celui du service d’informations, chargé de fournir à tout moment des renseignements sur l’état du marché. L’accumulation de produits invendables sur des marchés lointains, pendant que sur les lieux de production celle-ci se poursuit à l’ancien rythme ou à un rythme accru, est devenue beaucoup plus difficile. En outre, du fait de la diminution de la part relative des moyens de consommation, la spéculation sur les produits coloniaux qui, dans les crises anglaises d’autrefois, jouait un rôle si néfaste, a perdu beaucoup de son importance grâce à la sécurité et à la régularité des importations, la précision et la rapidité des informations sur l’état du marché. A quoi il faut ajouter que la spéculation sur les marchandises perd de son importance avec les dimensions croissantes que prennent les industries de moyens de production, dont les produits ne sont pas objet de spéculation, parce que destinés à une clientèle spéciale et bien déterminée.

Conjointement agissent les changements intervenus au cours des phénomènes de crise dans l’industrie et le renforcement du contrôle des banques sur l’industrie. Nous avons vu que la concentration croissante des entreprises industrielles renforce leur capacité de résistance quant à la conséquence ultime de la crise, la faillite. Capacité de résistance encore renforcée par la forme d’organisation de la société par actions qui, nous l’avons vu également, accroît considérablement l’influence des banques sur l’industrie. Car la société par actions permet à l’entreprise de poursuivre la production sans profit et même avec pertes, parce que les placements de capitaux sont ici plus faciles que pour l’entreprise individuelle. En outre, il est plus facile à la société par actions d’accumuler des réserves et de se prémunir dans les bonnes années contre les mauvaises. Enfin l’utilisation des ressources et avant tout du capital emprunté est soumis à un contrôle plus facile, donc plus strict. Les banques contrôlent directement les dépenses des sociétés qu’elles soutiennent avec leur crédit. Ce contrôle est appliqué d’autant plus systématiquement que la tendance va vers l’assujettissement des entreprises industrielles aux banques. Celles-ci interdisent l’emploi du crédit à d’autres objectifs que ceux de l’entreprise elle-même. Dans les crises d’autrefois, le fait que les entrepreneurs individuels participaient à des opérations spéculatives en utilisant le capital destiné à l’entreprise, et en faisant marcher celle-ci avec du capital emprunté, jouait un rôle considérable. Aujourd’hui le contrôle de la banque interdit de telles pratiques.

C’est par conséquent une conception erronée de vouloir s’opposer à la pénétration, nécessaire et inévitable, parce que découlant des lois du développement capitaliste, des banques dans l’industrie, comme constituant un danger pour les premières, et de considérer en revanche le système bancaire anglais retardataire, avec sa division du travail en banque de dépôts et banques d’affaires, comme l’idéal qu’il faut atteindre, au besoin par la contrainte légale. Cette conception prend l’apparence de ce système pour la réalité : elle ne voit pas qu’en Angleterre également les banques mettent leurs fonds à la disposition de l’industrie, du commerce et de la spéculation. Que cela se fasse en Angleterre à l’aide d’intermédiaires, en Allemagne, et sous une forme un peu différente aux États-Unis, d’une façon directe 5, s’explique par des causes historiques déterminées. Mais le procédé anglais est arriéré et du reste en voie de disparition, parce qu’il rend difficile le contrôle du capital prêté par les banques et interdit par là même l’extension du crédit bancaire.

Enfin, et ici nous pouvons nous référer à ce qui a été dit dans le chapitre sur la Bourse, la spéculation sur les valeurs joue, en tant que facteur de la crise bancaire, un rôle de plus en plus faible. A mesure que les banques accroissent leur puissance, les mouvements de la spéculation sont contrôlés par celles-ci et non le contraire. Et à mesure que le rôle de la Bourse en général décroît, son importance en tant que facteur d’aggravation de la crise décroît encore plus rapidement.

En même temps que l’influence de la spéculation diminue, on constate un changement dans la psychologie du public capitaliste. Ce changement d’attitude de la part du spéculateur, aussi primitive que soit, en réalité, la psychologie de ce dernier, en dépit des facultés divinatoires et des plans romantiques d’amélioration du monde qu’on lui prête, trouve son explication dans ce lieu commun propre à l’homme capitaliste : l’expérience rend… moins bête. Ces psychoses de masse, telles que la spéculation en provoque au début de l’ère capitaliste, ces temps heureux où chaque spéculateur se sentait comme Dieu le Père, qui tire un monde du néant, semblent passés irrémédiablement. L’escroquerie des tulipes avec son fond idyllique d’amour poétique des fleurs, celle des mers du Sud avec ses visions d’aventures et de découvertes merveilleuses, les projets de Law avec leurs visées de conquête mondiale, font place à la chasse au gain différentiel, qui prend fin avec le krach de 1873. Depuis, la foi en la puissance merveilleuse du crédit et de la Bourse a disparu, le beau culte catholique a, malgré Bontoux, succombé devant la froide réflexion qui ne veut plus croire à l’Immaculée Conception par l’Esprit de la spéculation, mais prend le naturel pour ce qu’il est et laisse la foi aux imbéciles. La Bourse a perdu ses croyants et conservé uniquement ses prêtres, qui font leur affaire de la croyance des autres. Etant donné que la croyance est devenue une affaire, l’affaire de la croyance devient de jour en jour moins rentable. L’aimable et fructueuse folie est passée, les tulipes depuis longtemps fanées, le caféier donne encore un profit commercial, mais plus de véritable bénéfice de spéculation. La prose a tué la poésie du gain.

Les indications ci-dessus font apparaître les causes qui provoquent un changement dans les phénomènes de crises, dans la mesure où elles sont dues au nombre considérable des faillites, à la gravité de la crise boursière, bancaire, monétaire, financière, etc. Elles n’excluent absolument pas l’apparition de telles crises, mais elles expliquent pourquoi elles éclatent plus difficilement. Qu’elles éclatent dépend de la gravité des perturbations et de la soudaineté de leur apparition. Qu’elles soient si graves qu’elles puissent mener à la ruine une des grandes banques d’Allemagne, à direction normale, bien entendu, est une question de fait et non de théorie. Mais toutes ces indications ne concernent pas l’apparition de la crise industrielle elle-même, le passage de la prospérité à la dépression. La question est de savoir si le changement qui s’est produit dans la forme d’organisation de l’industrie, si le monopole, grâce à sa prétendue suppression de la force régulatrice du mécanisme capitaliste, la libre concurrence, peuvent amener des changements d’ordre qualitatif dans les phénomènes de conjoncture.

Nous savons que les cartels peuvent provoquer un changement du niveau des prix. Ils créent un niveau différent du profit dans les branches de production cartellisées et celles qui ne le sont pas. Sur cette base différente se déroulent ensuite les phénomènes de conjoncture, qui connaissent eux-mêmes certaines modifications du fait des cartels. Mais on a attribué et on attribue encore maintenant en partie un autre effet aux cartels. Non seulement ils auraient pour résultat de modifier l’effet des crises, mais ils seraient en mesure de les supprimer complètement, du fait qu’ils règlent la production et peuvent adapter à tout moment l’offre à la demande.

Cette opinion ne tient absolument pas compte de la nature interne des crises. C’est seulement si l’on voit la cause de la crise simplement dans une surproduction de marchandises due à l’ignorance de la situation du marché qu’on peut croire que les cartels peuvent supprimer les crises en restreignant la production.

Que la crise soit identique à la surproduction de marchandises ou qu’elle ait celle-ci pour « cause » paraît comme une certitude irréfutable. Cela semble évident. Les prix sont bas parce que l’offre dépasse la demande, donc parce que, précisément, il y a trop de marchandises, et un simple coup d’œil sur les cours des halles montre que les entrepôts sont bondés, les marchandises invendables et que par conséquent il y a surproduction de marchandises. Mais les cartels sont en mesure de restreindre la production pour toute la branche d’industrie en question : ce que faisait autrefois la loi aveugle des prix, qui amenait toute une série d’entreprises, par la baisse des prix, à la faillite. Cette restriction bénie de la production est assurée maintenant d’une façon plus rapide et moins dramatique par l’intelligence associée des dirigeants cartellisés de la production. Bien plus, comme le cartel peut fixer les prix, veiller à tout moment à accorder l’offre et la demande, qu’il exclut la spéculation, contrôle et surveille le commerce, quand il ne s’en charge pas directement, pourquoi ne lui serait-il pas possible, en adaptant strictement la production aux besoins, de supprimer complètement les crises, d’empêcher rapidement et sans difficulté de petites perturbations de la vie économique ?

Ce serait trop beau. Identifier purement et simplement crise avec surproduction de marchandises, c’est oublier le principal, à savoir le caractère capitaliste de la production. Les produits ne sont pas seulement des marchandises, mais des produits de capital, et la surproduction pendant la crise n’est pas seulement surproduction de marchandises, mais surproduction de capital. Ce qui signifie ceci, que le capital est investi dans la production dans une mesure telle que ses conditions de mise en valeur sont entrées en contradiction avec ses conditions de réalisation, de telle sorte que l’écoulement des produits ne donne plus le profit qui seul rend possible une nouvelle expansion, une nouvelle accumulation. Par conséquent, identifier la crise capitaliste tout simplement avec la surproduction de marchandises, c’est ne voir que la surface des choses. Qu’il ne peut s’agir d’une simple surproduction de marchandises c’est ce qui ressort du fait que, quelque temps après la crise, le marché se révèle capable d’absorber une quantité beaucoup plus grande de marchandises. Chaque nouvelle période de prospérité dépasse considérablement la précédente, quoique ni l’accroissement de la population ni celui du revenu mis à la disposition de la consommation ne puissent expliquer un tel phénomène. Mais il s’agit en réalité de tout autres facteurs que la simple capacité de consommation.

Les perturbations dans le règlement des prix qui mènent finalement aux rapports de disproportionnalité et, par là, à la contradiction entre les conditions de mise en valeur et les conditions de réalisation, ne sont pas atténuées, mais au contraire aggravées par les cartels.

Ces derniers ont pour résultat que la concurrence au sein d’une branche de production déterminée cesse, ou plus exactement, devient latente, que l’effet de la concurrence tendant à la baisse des prix n’agit pas a l’intérieur de ce secteur et en outre que la concurrence des sphères cartellisées sur la base d’un taux de profit plus élevé se poursuit contre les industries non cartellisées. Mais ils ne peuvent rien changer à la concurrence entre les capitaux pour les sphères de placement, aux effets de l’accumulation sur la formation des prix, et par conséquent n’empêchent pas l’apparition de rapports de disproportionnalité.

Nous avons vu que pendant la période de prospérité la concurrence à l’intérieur de la même sphère de production ne fait pas baisser les prix ; la demande dépasse l’offre et, dans ce cas, il y a concurrence entre les acheteurs, non entre les vendeurs.

C’est seulement quand l’offre dépasse la demande qu’il y a concurrence entre les vendeurs et que les prix commencent à baisser. Mais que les cartels suivent la formation des prix et ne la déterminent pas, c’est ce qui ressort du mécanisme même de la production. Supposons que les cartels maintiennent dans la période de prospérité leurs prix bas ; il n’y a pas alors augmentation du profit, pas d’accumulation accrue. Si les prix des industries cartellisées restaient bas, pendant que ceux des industries non cartellisées montaient, le capital quitterait l’industrie cartellisée et il y aurait bientôt surproduction de capital dans les industries non cartellisées, sous-production dans les autres, disproportionnalité très forte qui mènerait à une crise générale car la crise est possible également avec une production non élargie ou même restreinte. En réalité, le cartel aurait été brisé depuis longtemps, car la soif de profit n’aurait pas été satisfaite, mais au contraire aggravée, ce qui aurait fait disparaître la raison d’être du cartel. Le règlement partiel, c’est-à-dire le groupement d’une branche d’industrie en une seule entreprise, reste précisément sans effet sur les rapports de proportionnalité de l’industrie tout entière. L’anarchie de la production n’est pas supprimée par une diminution quantitative des différents éléments avec renforcement simultané de leur efficacité et de leur intensité ; elle ne peut pas être supprimée par termes ou graduellement. Production réglée et production anarchique ne sont pas des oppositions quantitatives, de telle sorte qu’en ajoutant petit à petit toujours plus de « règlement », l’anarchie deviendrait organisation consciente. Qui exerce le contrôle et dirige la production, c’est une question de pouvoir. Un cartel général serait économiquement concevable, qui dirigerait l’ensemble de la production et supprimerait ainsi les crises, bien que ce soit socialement et politiquement une impossibilité, car il se heurterait à l’antagonisme des intérêts, poussé à l’extrême. Mais attendre des cartels individuels une suppression de la crise témoigne seulement de l’incompréhension des causes des crises et du mécanisme du système capitaliste.

Pas plus que les cartels ne peuvent empêcher les crises, ils ne peuvent se soustraire à leurs effets. Certes, si l’on voit dans la crise une simple surproduction de marchandises, le remède est simple. Le cartel restreint la production, réalise par conséquent à une allure accélérée, peut-être même sur une échelle plus vaste, ce que la crise aurait obtenu de son côté en provoquant des faillites et des fermetures d’entreprises ; les conséquences sociales, notamment le chômage et la baisse des salaires, seraient bien entendu les mêmes ; les capitalistes cartellisés pourraient maintenir les prix élevés, puisque l’offre serait fortement réduite, les prix resteraient élevés, mais le profit aurait diminué, parce que les ventes seraient plus faibles et que les coûts de production auraient augmenté ; au bout d’un certain temps, le marché aurait absorbé les produits en excédent et la prospérité pourrait revenir. En fait, ce raisonnement est aussi simple qu’il est faux. Pour que la prospérité puisse renaître, deux conditions sont nécessaires : premièrement, l’établissement de la proportionnalité, deuxièmement, l’élargissement de la production, car cela seul signifie prospérité. Mais la politique de cartel décrite plus haut rendrait précisément plus difficile la réalisation de ces deux conditions. La réduction de la production signifie arrêt de tout nouveau placement de capital, et le maintien des prix élevés aggrave l’effet de la crise pour toutes les industries non cartellisées ou moins fortement cartellisées. Ici le profit diminuera encore plus fortement, ou les pertes seront plus grandes, ce qui aura pour résultat une réduction plus forte encore de la production. Par là, la disproportionnalité s’accroîtra encore davantage ; les ventes de l’industrie cartellisée diminueront encore, et il apparaîtra que, quoique fortement réduite, la surproduction, non seulement se poursuivra, mais ne fera que s’aggraver. Mais une nouvelle réduction de la production signifie une nouvelle immobilisation de capital avec les mêmes frais généraux, donc nouvel accroissement du prix de revient et par conséquent nouvelle diminution du profit, même avec le maintien des prix élevés. Dont le montant attire des outsiders : ceux-ci peuvent compter avec des frais de placement et de travail peu élevés, puisque tous les prix ont baissé et c’est pourquoi ils deviennent compétitifs et commencent à concurrencer le cartel. Ce dernier ne peut plus tenir les prix, et cette chute des prix s’étend à l’industrie cartellisée. Les interventions artificielles sont corrigées et la formation des prix obéit aux lois que les cartels s’efforçaient vainement d’exclure pour eux-mêmes [6]. Sur la base de la nouvelle formation des prix, on assiste à une nouvelle répartition du capital entre les différentes sphères de production, et peu à peu de nouveaux rapports de proportionnalité s’établissent, la dépression est surmontée. La prospérité peut revenir, dès que des améliorations techniques ou de nouveaux débouchés provoquent une nouvelle demande, laquelle entraîne à son tour de nouveaux placements de capital productif, avant tout de capital fixe.

Les cartels ne suppriment donc pas les effets des crises. Ils les modifient seulement, dans la mesure ou ils rejettent tout le poids de la crise sur les industries non cartellisées. La différence du taux de profit dans les industries cartellisées et les autres, qui est en moyenne d’autant plus grande que le cartel est plus solide et son monopole mieux assuré, diminue pendant la période de prospérité et s’accroît pendant la dépression. Le cartel peut également, pendant les premiers temps de la crise et de la dépression, maintenir le profit plus longtemps que les industries libres et aggraver pour celles-ci l’effet de la crise. Ce fait n’est pas sans importance parce que c’est précisément pendant la crise et quelque temps après que la situation des industriels est la plus difficile et leur dépendance le plus menacée. Que précisément pendant cette période la politique du cartel ne leur offre aucun soulagement par la diminution du prix de leurs matières premières, etc., est un facteur important pour l’aggravation de la situation dans les industries non cartellisées et l’accélération de la tendance à la concentration.

Notes


[1] Erreur que Tougan-Baranowski, dans les conclusions à sa remarquable histoire des crises en Angleterre, ne semble pas avoir toujours évitée.

[2] « La crise de 1857 et plus encore celle de 1873 frappèrent un grand nombre d’entreprises, notamment dans l’industrie métallurgique, qui ne se distinguaient pas beaucoup entre elles du point de vue de la capacité productive ; de nombreuses usines qui du point de vue purement technique, étaient tout à fait viables furent précipitées par là dans l’effondrement général. La crise de 1900 frappa, à côté d’entreprises géantes des industries fondamentales un grand nombre d’entreprises d’organisation périmée selon nos conceptions modernes, que la vague de la haute conjoncture avait portées au sommet. La chute des prix, la baisse de la demande mirent ces usines dans une situation grave, dont il n’était pas question, sinon pour un temps très court, dans les entreprises géantes combinées. Par là, la crise récente a conduit à une concentration industrielle beaucoup plus forte que les précédentes, notamment celle de 1873, qui certes créa un choix, mais, étant donné l’état de la technique, pas un choix tel qu’il en résulta un monopole des entreprises sorties victorieuses de la crise. Un tel monopole ce sont principalement les entreprises géantes de l’industrie métallurgique et de l’industrie de l’électricité, et, à un degré moindre celles de la construction mécanique, des transports, etc., qui l’exercent grâce à leur technique complexe, leur organisation et leur puissance financière. Si cela n’est pas vrai pour certaines branches d’industrie plus « légères » et que pour ces dernières l’effet de la crise n’a pas fondamentalement changé par rapport aux précédentes, on comprend plus facilement que l’évolution récente du système bancaire soit tellement influencée par ces industries » (Jeidels, op. cit., p. 108).

[3] Cette condition suffit, quelles que soient les causes qui la déterminent. Dans la description du krach boursier d’Amsterdam en 1773, voici ce qu’on dit des conséquences d’une grande banqueroute : « On ne savait jusqu’où elle irait, quelles autres maisons seraient entraînées dans cette faillite. L’insécurité générale chassa le crédit, et en un instant il n’y eut plus d’argent liquide. L’un craignait de voir renvoyer sa traite, d’autres avaient peur de ne rien recevoir des sommes qui leur étaient dues, et tous n’attendaient que l’occasion d’acheter au plus bas prix, chacun craignait de dépenser son argent liquide, et c’est ainsi que la circulation s’arrêta presque complètement » (La Richesse de la Hollande, Leipzig, 1778, t. I, pp. 444 sq. Cité par Sartorius von Waltershausen, op. cit., p. 377). Qu’on compare à cela la description suivante de la situation des Bourses allemandes au moment où éclata la guerre de 1870. Le 4 juillet 1870 la Bourse de Berlin avait été d’excellente humeur. Pendant les jours suivants elle devint hésitante, le 8 juillet elle était fortement inquiète, le 11 juillet en pleine panique. Celle-ci dura huit à dix jours, jusqu’à ce que, la confiance revenue, le mouvement de baisse s’arrête … Comme par enchantement, l’argent avait disparu de la Bourse. Le taux d’escompte à la Banque de Prusse monta jusqu’à 9 %, à Leipzig pour les emprunts sur gages à 10 %, à Lübeck 9 %, à Brême 8 %. Où était donc passé l’argent, qu’on pouvait quelques jours auparavant trouver abondamment à 3 et 3,50 % ? Que l’État l’ait absorbé dans des buts de mobilisation était exclu du fait de la décentralisation du système monétaire qui régnait alors en Allemagne et aussi à cause des réserves qui se trouvaient aux mains des banques émettrices d’un grand nombre de petits billets et dans celles des banquiers privés. La plus grande partie de cet argent était, restée dans les coffres où on le tenait enfermé et celui qui pouvait s’en procurer l’ajoutait au reste. C’est ainsi par exemple qu’on rapporte de Munich : « Il y eut un moment où, pour le meilleur papier et contre les meilleures garanties on ne pouvait trouver 500 florins; par contre, même des personnes privées croyaient devoir, au prix des plus grands sacrifices, se constituer une réserve d’argent liquide pour les cas d’extrême urgence. ». A Francfort-sur-le-Main, « les banquiers ne pensaient qu’à faire rentrer leurs avoirs, tandis que le public, de son côté, exigeait le versement immédiat des sommes déposées chez eux. Comme le montrait le gonflement rapide des virements en banque, on s’efforçait des deux côtés de se constituer une forte réserve d’argent liquide pour parer à toute éventualité ».
Sur l’agio de l’argent liquide, on rapporte ce qui suit de Hanovre : « Chaque banquier, la Banque de Hanovre en tête, ne pensait qu’à soi … Les bons de caisse et billets des banques privées allemandes étaient proscrits et le brave homme qui désirait des billets courants ou prussiens devait supporter une perte de 5 %, et le paysan voulait s’en défaire à tout prix devait payer 10 % et plus. » Et comme cette situation montre en plus petit tous les traits typiques de la récente crise financière américaine, le remède fut aussi le même : « Dans la période de la pénurie d’argent, au cour la deuxième moitié de juillet, on chercha à se tirer d’affaire par différents moyens. A Brême, le Sénat et la bourgeoisie décidèrent d’attribuer à certaines pièces d’or étrangères le caractère de moyen de paiement légal, ce qui ne servit pas à grand-chose, car cette monnaie, tout comme celle de la Ville, resta enfermée dans les coffres. A Stuttgart, une association de caisse fut créée, qui en circulation des bons de 50 à 500 florins à 3 % d’intérêt, remboursables en six mois. A Munich, la Hypotheken und Wechsel Bank mit en circulation des billets du même genre, à Francfort-sur-le-Main, des banques réputées accordèrent à la banque d’émission locale une garantie collective. Dès que cela fut possible, on fit venir du métal noble de l’étranger. Les banques et maisons d’importation de Brême furent à la fin de juillet en mesure de disposer de sommes considérables en souverains. Francfort fit venir de l’or de l’Angleterre et de l’argent de Vienne. Ces mesures se révélèrent assez efficaces contre la pénurie d’argent pour les payements, mais ne suffirent pas à apporter sur le marché des capitaux en quantité suffisante pour pouvoir satisfaire les besoins de l’Etat » (Sartorius, op.cit, pp. 323 sq.).

[4] En ce sens, la remarque suivante de Marx s’applique à la situation actuelle : « Avec le système moderne de crédit il (le capital commercial) dispose d’une grande partie du capital-argent global de la société, de sorte qu’il peut renouveler ses achats avant d’avoir vendu ce qu’il a déjà acheté… En dehors de la séparation de M-A et A-M, qui découle de la nature de la marchandise, il est ainsi créé une demande fictive … D’où ce phénomène, dans les crises, qu’elles ne se manifestent pas en premier lieu dans le commerce de détail, qui a affaire à la consommation directe, mais dans les secteurs du commerce de gros et des banques, qui mettent à la disposition de ce dernier le capital-argent de la société » (Le Capital, III, 1, p. 288).

[5] A quoi rien n’est changé du fait que se glisse parfois entre la banque et l’entreprise une société de fondation propre, puisque celle-ci dépend directement de la banque.

[6] Cela est illustré par l’attitude du trust de l’acier, qui, en 1907-1908 réduisit sa production à l’extrême pour pouvoir maintenir ses prix. Un an plus tard, le marché du fer fut dérouté et entraîna dans sa chute tous les autres marchés des métaux.

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