1917-11 Lettre sur Kollontaï [Sadoul]

Extrait de Notes sur la révolution bolchevique pdf externe

Pétrograd. le 6/19 novembre 1017.

M. Albert THOMAS, député (Champigny-sur-Marne).

Mon cher ami,

Je passe deux heures avec Alexandra Kollontaï, chez elle. Le ministre de la Santé Publique est vêtue d’une élégante gaine de velours sombre, drapée à l’antique, qui moule agréablement les formes harmonieuses d’un corps long et souple visiblement libre de toutes entraves. Visage régulier, traits fins, cheveux légers et flous, yeux bleus, profonds et doux, Kollontaï est une  fort jolie femme de 40 ans à peine. Penser d’un ministre qu’elle est jolie, c’est étrange et je note cette sensation que jamais encore aucune audience ministérielle ne m’avait fait éprouver. Nos ministres ont évidemment d’autres charmes. II y aurait un essai à composer sur les conséquences politiques de l’accès de jolies femmes au pouvoir.

Intelligente, cultivée, très éloquente, accoutumée aux succès grisants de la tribune populaire, la Vierge rouge, d’ailleurs mère de famille, reste très simple, très femme du monde, peut-être. Elle est pour moi déjà une bonne camarade. Mais installée chez elle, dans un cabinet de travail modeste, et décoré avec goût, cette bolchevik qui milite à l’extrême gauche du bolchevisme, me semble disposée à toutes les concessions. Je la retrouverai tout à l’heure à Smolny, au quartier général de l’insurrection, dans son costume fatigué, classique de militante, plus virile et moins séduisante.

De minute en minute pourtant elle s’anime. La visite est terminée, la discussion commence. Kollontaï déplore le geste inconsidéré de Rikof et d’un autre commissaire du peuple qui  viennent de donner leur démission. Ils désertent en pleine bataille. Ils vont aggraver le trouble des masses bolcheviques. Ils ont travaillé contre la révolution. Quant à elle, elle demeurera à son poste bien qu’elle redoute l’esprit fantasque, l’impulsivité, la nervosité de Trotzky et les tendances trop théoriciennes de Lénine, deux hommes exceptionnellement remarquables, mais sans contact suffisant avec le peuple. Elle voudrait amener ses camarades à l’entente avec les mencheviks, nécessaire pour sauver la Révolution.

Elle ne voit pas tout en rose comme Trotzky. Après de longs séjours à l’étranger, comme la plupart des militants socialistes russes, traqués, condamnés, contraints à l’exil, elle découvre une Russie qu’elle connaissait mal, celle des ouvriers et paysans, masse mystique, douce, fraternelle mais inerte et qui se, traîne derrière les prolétariats occidentaux, incapable encore de comprendre le sens profond du socialisme.

Il y a, il est vrai, dans ce prolétariat, une élite admirable, formée par l’étude et par les souffrances, des hommes comme Chliapnikof, ministre ouvrier du Travail. Mais, actuellement, Kollontaï ne croit ni à une victoire définitive des bolcheviks, ni même à l’établissement immédiat d’un régime pré-collectiviste. Mencheviks et bolcheviks doivent être bientôt dominés par les partis modérés. Peut-être sera-t-il possible de créer une république véritablement démocratique ? Pourtant, quel que soit le sort que l’avenir réserve à la troisième révolution, si court qu’ait été le passage du peuple russe au pouvoir, le premier gouvernement représentant directement les paysans et les ouvriers, laissera dans le monde entier des germes qui monteront.

« Nos adversaires ont tort de croire que la faillite de la révolution russe consacrera la faillite du socialisme international. Il sera facile de montrer dans quel état de pourriture, le Tzarisme avait plongé la Russie que le jeune socialisme vient de saisir dans ses bras frêles et maladroits. La lâche dépasse ses forces. Elle dépasse les forces de tous les partis. Aussi, les bolcheviks succomberont sans doute, mais avant de disparaître, ils auront fait retentir des mots inconnus, des formules nouvelles qui ne seront plus jamais oubliés. Les décrets du Gouvernement révolutionnaire russe seront pour le prolétariat de demain ce que furent, pour le Tiers État, les décrets de la grande révolution française, un phare éclairant un monde meilleur. De nouveaux espoirs seront éveillés, de nouvelles luttes seront suscitées. « 

Kollontaï redoute la paix de soumission avec les Hohenzollern. Elle n’est pas aussi confiante que Trotzky quant au succès possible d’une guerre révolutionnaire. L’indiscipline est effrayante — elle se vante d’avoir contribué à la développer, car elle reste antimilitariste. Trotzky et Lénine veulent, en matière militaire comme en toute autre, centraliser tyranniquement le commandement.

Ils ont raison. Ils veulent réduire le rôle des Comités des soldats. Mais Kollontaï pense avec bon sens, que ses camarades se heurteront à des résistances à peu prés invincibles. La masse des soldats est venue aux bolcheviks, parce qu’ils étaient les annonciateurs d’une paix immédiate, elle les renversera sans doute, elle refusera en tout cas de les suivre le jour où ils voudront les entraîner à une guerre, fût-elle révolutionnaire.

Kollontaï va faire un court voyage en Finlande. Elle vante, justement à mon avis, la politique habile des nationalités inaugurée par les bolcheviks. Déjà les effets s’en feraient sentir, notamment en Finlande, où les habitants étaient sur le point de tendre les bras à l’Allemagne et où, depuis quelques jours, le mouvement paraît se dessiner en faveur d’une réunion à la République Fédérale Russe.

Je présente actuellement à Destrée les phénomènes bolcheviks et demande un rendez-vous, pour lui, à Kollontaï. La sachant très occupée, je lui propose de déjeuner chez moi avec lui.

Elle s’écrie : « Avec vous, oui. Avec lui, jamais ». Elle finit par reconnaître que l’Ambassadeur de Belgique est infiniment plus libéral que le Ministre bolchevik, qu’elle est au fond plus bourgeoise et plus empêtrée de préjugés qu’un socialiste bourgeois comme Destrée, mais elle ne cède pas.

Aurai-je l’indépendance de dire que Kollontaï, comme Trotzky et Lénine, est accusée formellement d’être au service de l’Allemagne, et que je n’arrive pas à le croire ? Elle donne, en effet, l’impression très forte d’une femme convaincue, honnête, vibrante.

Je continue à être le seul allié, et je le déplore vivement, en contact avec Smolny. Cependant, à force de frapper le clou, il paraît enfoncer un peu et je crois que du côté anglais d’abord, du côté français ensuite (c’est la succession normale des initiatives ici), on pense à établir, dans un avenir indéterminé, des relations qui s’imposeront d’ailleurs à tous dans quelques jours vraisemblablement. Que de temps et d’occasions perdus !

Certains allies se sont trompés grossièrement sur la portée exacte du mouvement maximaliste. Vivant dans leur rêve — rêve sans grandeur — ils n’ont pas voulu voir la réalité.
Aujourd’hui, ils aggravent leur faute. Au lieu de faire contre mauvaise fortune bonne mine, ils s’accrochent aux erreurs passées et continuent à afficher imprudemment leur mépris pour une force réelle, la plus réelle des forces russes. Même si elle sombre demain, la Russie populaire ne leur pardonnera jamais d’avoir combattu d’abord et ignoré ensuite aussi systématiquement cette force.

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