1920-11 La tradition socialiste [Dommanget]

Article de Maurice Dommanget dans l’Humanité du 6 novembre 1920.

Tous les principes qu’on oppose à la dictature du prolétariat sont un désaveu de la tradition communiste française et de l’enseignement marxiste.

Cinquante ans avant Marx, cent vingt- ans avant Lénine, Babeuf et ses amis envisagèrent la dictature du prolétariat comme le seul moyen capable de briser la résistance des privilégiés.

Le Directoire secret de la conjuration des Egaux se trouva amené à résoudre une question « que les circonstances rendaient très épineuse », dit Buonarroti. Il s’agissait de déterminer « par quelle forme d’autorité on remplacerait subitement celle dont on méditait la destruction ».

Tous les conjurés pensaient qu’il était impossible d’appeler immédiatement les assemblées primaires à nommer un Corps législatif et un gouvernement gulier. Et cela pour deux raisons essentielles. D’abord, un laps de temps assez considérable devait s’écouler entre l’insurrection et l’installation de la nouvelle autorité constitutionnelle. D’autre part, « il eût été de la dernière imprudence de laisser un moment la nation sans directeur et sans guide ». Aussi bien, le Directoire secret pensait que cet intervalle de temps serait plus long que la période électorale pour celle raison que le but principal de l’insurrection n’était pas de « changer la forme de l’admnistration publique », mais le fond du régime social.

Or, pour ce grand travail à fois destructeur et constructif, la Directoire secret n’avait pas confiance dans une assemblée élue régulièrement.

L’histoire et l’expérience de la révolution française , dit Buonarroti, lui avaient appris que l’effet certain de l’inégalité est de diviser la cité, de créer des intérêts opposés, de fomenter des passions ennemies et de soumettre la multitude qu’elle rend ignorante, crédule et victime d’un travail excessif à un petit nombre d’hommes instruits et adroits qui, abusant de la préférence qu’ils ont su obtenir, ne s’appliquent qu’à conserver et à renforcer l’ordre qui leur est exclusivement favorable.

Cela veut dire, somme toute, que les babouvistes n’étaient pas dupés des fictions électorales.

Ils sentaient très bien que la bourgeoisie forte de ses richesses, de sa culture, de son expérience des hommes et des choses, de sa puissance de corruption et de mensonge, fausse le caractère des élections et obtient toujours que le pouvoir ne lui échappe pas des mains.

Un peuple si étrangement écarté de l’ordre naturel, écrit Buonarroti, n’était guère capable de faire d’utiles choix et avait besoin d’un moyen extraordinaire qui put le replacer dans un état où il lui serait possible d’exercer effectivement et non fictivement la plénitude de sa souveraineté. De cette manière de penser naquit le projet de remplacer le gouvernement. existant par une autorité révolutionnaire et provisoire’constituée de manière à soustraire à jamais le peuple à l’influence des ennemis naturels de l’égalité…

Qui exercera la dictature prolétariene, quelle sera l’autorité capable d’opprimer la classe des riches effrontés ?  Telle fut la question qu’examinèrent  scrupuleusement les conjurés.

Trois propositions se trouvèrent alors en présence et il n’apparaît pas qu’une décision bien ferme ait clôturé la discussion.

Buonarroti avance que le Directoire secret s’arrêta à l’idée de faire nommer par les insurgés parisiens l’autorité provisoire à laquelle il fallait nécessairement confier le gouvernement de la classe ouvrière. On trouve dans les papiers de Babeuf une pièce qui semble faire croire autre chose.

Attendu l’impossibilité de former sur le champ des assemblées primaires, dit cette pièce, le directoire insurrecteur restera en permanence jusqu’à ce que cette nouvelle volution soit consolidée, le bonheur du peuple assuré.

Plus tard, après la destruction de la tyrannie des riches, quand la bourgeoisie aurait été mise hors d’état de nuire, les babouvistes auraient engagé le peuple de Paris en sa qualité de forgeron révolutionnaire a créer une assemblée nationale revêtue de l’autorité suprême. Mais, peu confiants encore dans une consultation populaire et soucieux avant tout de sauvegarder les conquêtes du prolétariat, ils entendaient par des recherches scrupuleuses s’assurer des « mocrates proposés » et l’assemblée nommée, ils se réservaient le droit de veiller sur sa conduite.

On voit que Marx et Engels, en préconisant, la dictature de classe du prolétariat « moment nécessaire pour atteindre à la suppression générale des différences de classe » n’ont fait que marcher sur les traces des premiers communistes français. On voit également quelle est l’erreur des socialistes qui s’élèvent contre la dictature du prolétariat au nom de la tradition communiste française.

Mais poussons un peu plus loin nos recherches. Au moyen de quelle méthode le babouvisme, « frisson le plus ardent de la Révolution » suivant la belle et juste expression de Jaurès, entendait- il révolutionner les hommes et bouleverser les choses ? Les notes relevées par Babeuf dans le rapport de Saint-Just sur les factions sont assez explicites sur ce point. En thèse générale, « on ne fait pas de république avec des ménagements, mais avec la rigueur farouche » De plus, les communistes ont « le droit de traiter les partisans de la tyrannie comme on traite ailleurs les partisans de la liberté ». Et Babeuf transcrit : « On a tué Marat et banni Margarot, tous les tyrans en ont marqué leur joie : craindrions-nous de perdre leur estime, en nous montrant aussi politiques qu’eux ? »

Quelles mesures voulaient donc prendre les babouvistes pour assurer le triomphe, des travailleurs? Ces mesures se résument en ceci : Etablissement de la démocratie réelle par la suppression de l’usurpation des riches ; obligation  du travail pour tous les valides ; refus des droits politiques aux individus qui ne servent pas le pays par un travail utile ; expropriation des biens de la terre et de l’industrie ; logement des pauvres dans les maisons des riches ; armement général des citoyens a l’exclusion des parasites ; éducation commune et égale ; interdiction à la presse bourgeoise de mentir, de calomnier et de semer la panique, etc.

Sadoul voit « l’embryon du bolchevisnie » dans le Manifeste des Egaux de Sylvain Maréchal. En vérité, Rien ne ressemble plus au babouvisme que le bolchevisme. Les communistes russes sont dans la pure tradition socialiste française, comme ils sont dans la pure tradition marxiste.

Une chose qui mérite d’être notée, en effet, c’est que Marx et Engels, de toutes les doctrines socialistes qui ont précédé la leur n’ont vraiment respecté que la doctrine babouviste.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire les articles 52 à 54 du Manifeste Communiste. Aussi, Charles Andler a-t-il pu dire que le livre de Buonarroti, résumé, de la doctrine babouviste, était « l’origine,vraie de, tout le. mouvement prolétarien moderne ».

Puissent ces notes empêcher certains socialistes de condamner la dictature du prolétariat et la Révolution russe au nom de la « tradition socialiste française ! »

Maurice DOMMANGET.


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