1921-02 La grève des cheminots allemands [Laurat]

Article de Lucien Laurat (pseudonyme: L. Révo) paru dans le Bulletin communiste du 23 février 1921.

Les puissances alliées ont accordé à l’Allemagne un moratorium pour les versements de réparations, à condition que le Reich équilibre son budget et qu’il arrive par là à stabiliser le change du mark. Voilà la cause essentielle de la grève des cheminots ; car les » réparations » et les autres conséquences de la « guerre du droit » ont abouti en général à l’aggravation des luttes sociales dans le inonde entier. Pour équilibrer son budget, la République allemande a supprimé les allocations payées par l’État sur certaines denrées et grevé toutes les marchandises d’impôts indirects écrasants, de sorte que la hausse des prix s’accentue de plus en plus. En même temps, le Reich tient à comprimer les dépenses de son budget, en en éliminant les chapitres les plus importants. Les services d’État, par exemple, et parmi eux surtout, les chemins de fer, grèvent annuellement le déficit de l’Allemagne d’une quinzaine de milliards de marks. Inutile de dire que le gouvernement s’oppose de toutes ses forces à des augmentations des traitements des employés de l’État. Ceux-ci, cependant, acculés à une situation désespérée et inquiets de la façon dont, le cabinet avait réglé la question des salaires (les hauts fonctionnaires avaient été beaucoup plus favorisés que les petits employés), ne trouvèrent plus d’autre issue que la grève. Je gouvernement ne voulant pas céder à des revendications dont la réalisation aurait fait croître le déficit du Reich d’une cinquantaine de milliards. Le gouvernement se préoccupait en outre de l’abolition de la journée de huit heures pour les cheminots. La prolongation de la journée de travail lui permettrait de renvoyer des employés de chemins de fer et de taire ainsi des économies considérables. Les délibérations du cabinet à ce sujet étaient presque terminées, leur mise en vigueur était donc imminente. Enfin, le cabinet Wirth couvait encore un autre projet : une nouvelle loi sur les finances des chemins de fer du Reich. Afin d’alléger définitive¬ment le budget de l’Empire du déficit ferroviaire, le gouvernement allemand voulait séparer le budget des chemins de fer de celui du Reich Une telle transaction n’eût pas aidé seulement l’Allemagne à diminuer ses dépenses, mais aussi Stinnes, le grand exploiteur en chef de la République, à s’emparer des chemins de fer de l’État qu’il a si longtemps et si vivement convoités. Ne recevant plus d’aide financière de la part du Reich, l’administration des chemins de fer eût été obligée de s’adresser au capital privé. La dénationalisation des chemins de fer s’accomplirait pas à pas, et une fois aux mains de Slinnes, les employés et ouvriers de ces services auraient à subir un régime d’exploitation et d’oppression redoublées. Tous ces faits ne manquaient pas de porter au comble l’inquiétude et l’excitation des cheminots. La grève menaçait de plus en plus. Le 1er février, enfin, las des longs pourparlers sans issue, le Syndicat des employés de chemins de fer, syndicat politiquement « neutre ». dont lès effectifs s’élèvent à 270.000 membres, décréta la grève. Les chefs « socialistes » et les fonctionnaires « expérimentés » d’Amsterdam négociaient encore, cherchant d’insipides compromissions que les syndiqués « jaunes » étaient déjà en pleine bataille. Le cabinet s’attendait depuis quelque temps à la grève, que des mouvements précurseurs, à la fin de décembre et en janvier, avaient annoncée. Son premier acte fut la fameuse ordonnance du président Ebert contre la grève, contestant aux employés d’État le droit de cesser Volontairement le travail et les menaçant des plus dures représailles (arrestation, peine de réclusion et amende) pour le cas de désobéissance. Le préfet de police de Berlin, M. Richter, ami politique du socialiste Ebert, rendit un décret précisant l’exécution de celui du président, ordonnant la saisie de lotis les tracts qui inviteraient à la cessation du travail, et la confiscation des fonds des syndicats en grève ! Avec leurs déchets, MM. Ebert et Richter avaient voulu, à la manière de Guillaume, verser de l’huile sur l’eau agitée. Mais l’effet de leurs ordonnances démontra qu’ils avaient versé leur huile sur le feu. Les mesures gouvernementales et policières provoquèrent la résistance passionnée et ardente ,de toute la classe ouvrière. Les chefs du syndicat des employés des chemins de fer ne sont pas communistes. Un grand nombre d’entre eux ne sont pas même, socialistes. Bien que la pression des masses les eût poussés à la proclamation de la grève, ils ne voyaient pas clair dans le tourbillon des événements. Ils saisissaient l’importance de leur action pour la situation matérielle des employés et ouvriers exploités des chemins de fer, rien de plus. Ils ne se rendaient pas compte de ce que les traitements, les heures de travail, les renvois projetés et la dénationalisation des chemins de fer étaient, malgré leur apparence économique et apolitique, d’essence politique, liés intimement à la question des réparations et aux autres problèmes qui se posent aujourd’hui aux hommes d’État bourgeois comme aux partis prolétariens. Ignorant qu’à notre époque d’antagonisme de classe, toute lutte d’ordre économique est en môme temps un combat politique, ils croyaient mener une action purement corporative et professionnelle. Les ordonnances gouvernementales vinrent soudain changer le caractère de la bataille. Le droit de grève, contesté par le gouvernement à une grande partie de la population salariée, à tous les employés d’État, les grévistes et les hommes invitant à la grève, menacés des plus rigoureuses peines, l’argent des syndicats saisi par le gouvernement, la brutalité de ces mesures fit jaillir dans les ténèbres un éclair de lumière. Les mesures du président et du préfet de police transformèrent dès le premier jour la grève en une lutin politique, trahissant, dès le début, qu’il s’agissait bien d’un conflit entre l’État capitaliste et les exploités. Le droit de grève, que le cabinet osait arracher ainsi à une catégorie immense de la classe ouvrière, pouvait être nié demain à telle ou telle autre branche. La hausse incessante des prix faisait reconnaître à tous les travailleurs allemands que de nouveaux combats pour des augmentations de salaires seraient inévitables. Si, dans leurs luttes du lendemain, le cabinet imitait les procédés qu’il venait d’employer contre les cheminots ? La bourgeoisie et ses laquais avaient beau prêcher que la grève ferroviaire était une grève « contre la population tout entière », les masses ouvrières ayant saisi l’importance politique du mouvement des employés des chemins de fer se décidèrent. Reconnaissant que la lutte des cheminots était leur lutte, que le gouvernement ne jouait que le jeu des exploiteurs allemands et alliés, les travailleurs allemands se proclamèrent en niasse solidaires des grévistes. Des syndicats d’ouvriers et d’employés versèrent des sommes considérables pour soutenir la grève. Des organisations connues jusqu’ici comme des organisations jaunes, se solidarisèrent avec les cheminots. Même là police observa une attitude favorable aux cheminots : elle versa, elle aussi, de l’argent pour les soutenir. La Fédération des cheminots, dont les chefs » socialistes » négociaient toujours avec le cabinet, proclama la grève de solidarité. Par l’entrée en bataille de la Fédération (affiliée à la C.G.T.), le nombre des cheminots en grève s’éleva à 800.000. De. tous côtés arrivaient des proclamations de solidarité à l’adresse des cheminots. La grève s’étendait sous une irrésistible impulsion. Des partis politiques de la classe ouvrière, le Parti Communiste seul soutint les grévistes de toutes ses forces. Immédiatement après que le président Ebert et son ami politique M. Richter eurent rendu leurs inqualifiables décrets, le Parti Communiste s’adressa aux partis socialistes indépendant et majoritaire et à la C. G. T., les invitant à entreprendre une action commune pour la défense du droit de grève des employés du Reich. La C. G. T. et les majoritaires ne daignèrent pas répondre ; les socialistes indépendants donnèrent une réponse évasive. Dès ce moment, le Parti Communiste, ayant la preuve que les chefs mencheviks ne voulaient pas lutter, continua seul à soutenir le mouvement. Les socialistes majoritaires et la C G. T. couvraient les mesures policières du gouvernement où siègent leurs amis ; les indépendants, toujours hésitants, continuaient leur politique d’équilibristes. La situation était claire, et elle le devint davantage, lorsque le 4 février, la C.G.T. et l’Union des Employés (A.F.A ) toutes deux sous l’influence dominante des sociaux-démocrates, lancèrent un appel aux cheminots, condamnant la grève comme » illégale et criminelle » et| invitant catégoriquement les grévistes à reprendre le travail. Etroitement liée, par sa politique de paix sociale, au gouvernement bourgeois, la social-démocratie commit, après les décrets du MM. Ebert et Richter, la trahison suprême de faire lancer par la C.G.T. un appel à la cessation de la lutte, par-dessus les têtes des 800 000 cheminots en grève ! Pour un instant, la grève paraissait vaincue. Les centrales des deux plus grands organismes syndicaux d’Allemagne la désavouant, que restait-il à faire sinon céder ? Cependant, les cheminots ne fléchirent point. Quiconque connaît l’autorité formidable dont jouit la C.G.T. dans les milieux ouvriers allemands peut apprécier l’importance capitale du fait que les cheminots ont continué la grève malgré la désapprobation ouverte et officielle des organismes centraux, et que les autres travailleurs ont continué à les soutenir. Loin de perdre son impulsion par la trahison de ses chefs, la grève s’élargit même. Les ouvriers et employés municipaux de Berlin saisirent l’occasion cessèrent à leur tour le travail, pour des revendications de salaires et d’heures de travail. De nouveau, seuls les communistes prêtèrent appui à cette action des ouvriers municipaux. Trahis par les « socialistes » jaunes et rougeâtres les prolétaires eu lutte ne se virent soutenus que par les communistes habituellement bafoués et insultés. Dans un manifeste paru le 5 février, le Parti Communiste avait formulé, outre les revendications des cheminots, telles que la libération des grévistes arrêtés, la restitution de l’argent confisqué, la cessation du travail des briseurs de grève, le statu quo quant à la journée de travail et aux renvois, etc. — la revendication capitale de l’expropriation des mines de houille et de minerai de fer, afin de permettre aux chemins de fer d’augmenter leur rendement, leur déficit ayant été causé en grande partie par le fait que les propriétaires des mines, parmi lesquels M. Stinnes est un des plus puissants, avaient tiré des profits exorbitants de leurs livraisons aux chemins de fer du Reich Mais le gouvernement refusait toujours de traiter avec les grévistes. » Pas de négociations avec des employés en grève ». déclarait M. Wirth, le chancelier. Par contre ton négociait avec les représentants des syndicats chrétiens, qui avaient également condamné la grève, et avec les leaders de la G.G.T. dont l’appel à la reprise du travail avait trouvé, faute des sympathies de la classe ouvrière, le plus favorable accueil de la part des capitalistes. Le gouvernement ne négociait qu’avec les chefs dont l’appel était resté sans effet, et qui ne représentaient aucunement les cheminots en lutte. La grève durait. Les pourparlers entre le gouvernement et les chefs cégétistes se poursuivaient. La situation s’aggravait, et le gouvernement commençait à envisager sa démission. Mois la question  » Et après ? » effrayait les socialistes indépendants. Ce sont eux qui ont décidé de l’issue de la lutte. Après la démission du cabinet Wirth, gouvernement de la petite-bourgeoisie démocratique agissant, sous la tutelle de la schwerindustrie, il n’y aurait eu qu’une possibilité : la formation d’un gouvernement ouvrier, appuyé par les trois partis prolétariens et les syndicats. La social-démocratie préfère la coalition avec la bourgeoisie à un gouvernement ouvrier. Dans le cas d’une chute du gouvernement par suite de la grève des cheminots qu’elle avait combattue, elle y était moins prête encore. Les représentants du syndicats des employés des chemins de fer, finalement admis à participer aux pourparlers et placés devant, la question de savoir s’ils pourraient assumer la responsabilité de ce qui suivrait la démission du cabinet, s’adressèrent aux deux partis socialistes et aux dirigeants de la. C.G.T., leur demandant s’ils consentiraient, à former un gouvernement, ouvrier. Les chefs de ces organisations refusèrent. C’est alors que les représentants des employés, effrayés, rebutèrent devant la dernière conséquence possible : le pouvoir aux communistes. Ils s’avouèrent soudainement vaincus et s’engagèrent sur des promesses vagues du gouvernement à lancer l’ordre de cesser la grève. C’est ainsi que se termina le plus puissant mouvement de classe ouvrière allemande depuis le coup d’État de von Kapp. Le gouvernement ne tint naturellement pas les promesses qu’il avait faites. Les sanctions annoncées contre les grévistes sont entrées en vigueur, on procède a des renvois en masse des cheminots qui ont joué un rôle prépondérant dans la grève.

Les décrets du président et du préfet de police n’ont été abrogés qu’après que la grève fut entièrement terminée. Et le chancelier lui-même a déclaré au Reichstag qu’il ne pourrait jamais concéder le droit de grève à des employés de l’État. La première agression de la réaction capitaliste, soutenue par les socialistes majoritaires contre les droits de coalition et de grève d’une grande catégorie de salariés a réussi, et la bourgeoisie réclame déjà une. loi contre la grève des employés d’État. La bourgeoisie est donc victorieuse. Mais il s’en est fallu de peu qu’elle ne fût vaincue — et complètement. Dans ces conditions surtout les batailles perdues sont utiles et instructives pour la classe ouvrière. Le grand mouvement des cheminots allemands constitue, avant tout, une preuve éclatante du fait que le capitalisme ne peut plus se maintenir que grâce à l’exploitation intensifiée du prolétariat. Toutes les théories « à la Paul Levi » sur le relèvement du capitalisme s’écroulent devant la réalité qui montre que le système actuel ne peut tenir qu’en engendrant des révoltes r!e plus en plus impétueuses de ceux aux dépens desquels il veut prolonger son existence. Ensuite le prolétariat a pu tirer de ce mouve-ment la leçon que toute lutte prolétarienne est, à l’époque actuelle, vouée à l’échec si elle ne s’étend pas à toute la classe ouvrière, et si elle se restreint dans la conscience de la grande majorité des militants en action, sur le terrain purement économique sans marquer une poussée vers la solution des brûlants problèmes politiques (le nos jours Les chefs menchéviks ont été démasqués d’une façon on ne peut plus parfaite Les masses ouvrières stagnantes toute Tannée passés, se sont de nouveau ébranlées Déçues par les tristes menées des leaders actuels de la C.G.T. et des partis socialistes, les travailleurs reconnaissent que seuls le programme et les méthodes communistes garantissaient le succès de la lutte émancipatrice du prolétariat. Le front des classes en conflit ayant été développé sur un large terrain économique et politique, la vue du prolétariat allemand dans la politique générale s’est également élargie et approfondie. Les travailleurs ont compris l’ingérence nécessaire de la lutte des cheminots dans le problème des réparations et de la répartition des charges des réparations sur les classes de la société allemande. Connaissant désormais l’importance de cette question, les prolétaires se rendent compte que la grève des cheminots n’a été que le prélude de luttes plus graves et plus révolutionnaires Pour in première fois la question du gouvernement ouvrier s’est posée concrètement, pratiquement. Les victimes de la grève des cheminots n’apportent pas d’inutiles sacrifices. Leur lutte était une étape nécessaire dans la marche du prolétariat allemand vers le pouvoir politique.

L. RÉVO.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :