1923-01 « Testament » de Lénine

Ces “ notes ” ne furent connues d’abord et pendant plus d’une année que de deux personnes : de la secrétaire à qui Lénine les avait dictées, M. Voloditchéva, et de la compagne de Lénine, N. Kroupskaïa, qui les tint soigneusement enfermées aussi longtemps qu’il fut possible de garder l’espoir, sinon d’une guérison, du moins d’une atténuation du mal… Lénine mourut le 21 janvier 1924. Kroupskaïa remit alors le Testament au secrétariat du Comité central du Parti communiste russe pour qu’il soit, selon la volonté de Lénine, communiqué au prochain congrès du Parti, le treizième.

La troïka (Zinoviev, Kaménev, Staline) qui s’était octroyé le pouvoir durant la maladie de Lénine projeta d’abord d’étouffer le document ainsi qu’elle avait projeté d’étouffer l’article dénonçant les méfaits de l’appareil bureaucratique. Sur l’insistance de Kroupskaïa, elle prit les dispositions suivantes : les chefs des délégations provinciales au congrès seraient rassemblées ; Kaménev donnerait lecture du Testament – ce qu’il fit avant la séance du 22 mai 1924 ; puis il serait lu ensuite devant chaque délégation séparément ; il serait formellement interdit de prendre des notes pendant les lectures et interdit également de faire une référence quelconque au Testament en séance plénière. Kroupskaïa avait fait remarquer qu’une telle procédure était contraire à la volonté de Lénine ; par l’intermédiaire du Congrès, la question devait être portée devant le Parti ; la troïka s’était montrée irréductible, persistant dans la procédure qu’elle voulait imposer.

Cependant, le Testament était désormais connu ; il était impossible d’éviter qu’on en parlât, en Russie et hors de Russie, et même d’empêcher que son texte ne fût publié. La consigne des triumvirs était alors une dénégation pure et simple : le soi-disant testament n’était qu’un faux fabriqué par l’Opposition. Un moment vint pourtant où cette tactique n’était plus possible – ni nécessaire. Il fallut avouer. L’authenticité du document fut confirmée par Staline. Dans un discours prononcé à la séance plénière d’octobre du Comité central et de la Commission centrale de contrôle du Parti communiste de l’Union soviétique, il déclara :

“ On prétend que Lénine, dans ce Testament, proposait au Congrès du Parti d’examiner la question du remplacement de Staline au poste de secrétaire général du Parti par un autre camarade. C’est exact. ” (Correspondance internationale, 12 novembre 1927.)Il avait attendu pour parler le moment où, régnant seul après avoir évincé ses deux partenaires, Zinoviev et Kaménev, et ayant placé ses hommes de confiance à tous les postes importants du Parti, il n’avait plus rien à craindre : aucune voix ne pouvait plus s’élever contre lui.

Alfred Rosmer

Ultimes recommandations de Lénine au Comité central du Parti communiste russe

Par stabilité du Comité central j’entends les mesures propres à prévenir une scission, pour autant que de telles mesures puissent être prises. Car le garde-blanc de Russkaïa Mysl (je pense que c’était S. E. Oldenbourg) avait évidemment raison quand, dans sa pièce contre la Russie soviétique, il misait en premier lieu sur l’espoir d’une scission de notre Parti, et quand, ensuite, il misait, pour cette scission, sur de graves désaccords au sein de notre parti.

Notre Parti repose sur deux classes, et, pour cette raison, son instabilité est possible, et s’il ne peut y avoir un accord entre ces classes sa chute est inévitable. En pareil cas il serait inutile de prendre quelque mesure que ce soit, ou, en général, de discuter la question de la stabilité de notre Comité central. En pareil cas nulle mesure ne se révélerait capable de prévenir une scission. Mais je suis persuadé que c’est là un avenir trop éloigné et un événement trop improbable pour qu’il faille en parler.

J’envisage la stabilité comme une garantie contre une scission dans le proche avenir, et mon intention est d’examiner ici une série de considérations d’un caractère purement personnel.

J’estime que le facteur essentiel dans la question de la stabilité ainsi envisagée, ce sont des membres du Comité central tels que Staline et Trotsky. Leurs rapports mutuels constituent, selon moi, une grande moitié du danger de cette scission qui pourrait être évitée, et cette scission serait plus facilement évitable, à mon avis, si le nombre des membres du Comité central était élevé à cinquante ou cent.

Le camarade Staline en devenant secrétaire général a concentré un pouvoir immense entre ses mains et je ne suis pas sûr qu’il sache toujours en user avec suffisamment de prudence. D’autre part, le camarade Trotsky, ainsi que l’a démontré sa lutte contre le Comité central dans la question du commissariat des Voies et Communications, se distingue non seulement par ses capacités exceptionnelles – personnellement il est incontestablement l’homme le plus capable du Comité central actuel – mais aussi par une trop grande confiance en soi et par une disposition à être trop enclin à ne considérer que le côté purement administratif des choses.

Ces caractéristiques des deux chefs les plus marquants du Comité central actuel pourraient, tout à fait involontairement, conduire à une scission ; si notre Parti ne prend pas de mesures pour l’empêcher, une scission pourrait survenir inopinément.

Je ne veux pas caractériser les autres membres du Comité central par leurs qualités personnelles. Je veux seulement vous rappeler que l’attitude de Zinoviev et de Kaménev en Octobre n’a évidemment pas été fortuite, mais elle ne doit pas plus être invoquée contre eux, personnellement, que le non-bolchévisme de Trotsky.

Des membres plus jeunes du Comité central, je dirai quelques mots de Boukharine et de Piatakov. Ils sont, à mon avis, les plus capables et à leur sujet il est nécessaire d’avoir présent à l’esprit ceci : Boukharine n’est pas seulement le plus précieux et le plus fort théoricien du Parti, mais il peut légitimement être considéré comme le camarade le plus aimé de tout le Parti ; mais ses conceptions théoriques ne peuvent être considérées comme vraiment marxistes qu’avec le plus grand doute, car il y a en lui quelque chose de scolastique (il n’a jamais appris et, je pense, n’a jamais compris pleinement la dialectique).

Et maintenant Piatakov – un homme qui, incontestablement, se distingue par la volonté et d’exceptionnelles capacités, mais trop attaché au côté administratif des choses pour qu’on puisse s’en remettre à lui dans une question politique importante. Il va de soi que ces deux remarques ne sont faites par moi qu’en considération du moment présent et en supposant que ces travailleurs capables et loyaux ne puissent par la suite compléter leurs connaissances et corriger leur étroitesse.

25 décembre 1922.

Post-scriptum.

Staline est trop brutal, et ce défaut, pleinement supportable dans les relations entre nous, communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui, sous tous les rapports, se distingue de Staline par une supériorité – c’est-à-dire qu’il soit plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc. Cette circonstance peut paraître une bagatelle insignifiante, mais je pense que pour prévenir une scission, et du point de vue des rapports entre Staline et Trotsky que j’ai examinés plus haut, ce n’est pas une bagatelle, à moins que ce ne soit une bagatelle pouvant acquérir une signification décisive.

4 janvier 1923.

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Une Réponse to “1923-01 « Testament » de Lénine”

  1. Oppositions ouvrières en Russie en 1923 (Souvarine) « La Bataille socialiste Says:

    […] « Testament » de Lénine (1923) […]

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