1923-11 L’Amour dans la Société Nouvelle [Kollontaï]

Publié dans le Bulletin communiste du 8-11-1923 [pdf ].

(Lettre à la Jeunesse laborieuse)

La Révolution fait surgir chaque jour des problèmes inattendus ou mal approfondis, des lâches nouvelles. Les questions louchant à la transformation des mœurs, des sentiments, des rapports sexuels, de la vie fami­liale, des relations sociales ne sont pas les moins ardues : le principal obstacle à leur clarification cl à leur solution est l’hypocrisie, la mentalité, que nous laisse en héritage la »société bourgeoise. Le premier mérite. d’Alexandra Kollontaï est d’aborder la question de I amour dans le monde nouveau avec franchise et sim­plicité ; de plus, elle analyse te problème en marxiste et avec une belle hauteur de vues. Nous publions ici son article de la Jeune Garde, écrit pour les jeunes communistes russes. Cet article souleva une discussion ardente, fort élevée et du plus grand intérêt en Russie. Si quelqu’un de nos lecteurs désire le commenter. le critiquer et le discuter, nous accueillerons avec plaisir feu réflexions, pourvu naturellement qu’elles soient ex­primées sous une forme digne de l’article de Kollontai.

I

L’Amour, facteur social et psychique

Vous me demandez, mon jeune camarade, quelle place l’idéologie prolétarienne réserve à l’amour ? Vous êtes confondu du fait qu’à l’heure actuelle, la jeunesse laborieuse « est plus occupée de l’amour et de toutes sortes de questions s’y ratta­chant » que d’autres grands problèmes se posant devant la république des travailleurs. S’il en est ainsi (il m’est difficile d’en juger de loin) cher­chons ensemble l’application de ce fait, la réponse à cette première question : quelle place l’idéologie de la classe ouvrière réserve-t-elle à l’amour ?
On ne peut douter que la Russie des soviets est entrée dans une nouvelle phase de guerre civile. Le front révolutionnaire a été déplacé ; il passe maintenant dans la lutte entre deux idéologies, deux civilisations : bourgeoise et prolétarienne. L’incompatibilité de ces deux idéologies apparaît iliaque jour plus clairement ; les contradictions entre ces deux civilisations différentes deviennent chaque jour plus aiguës.

Avec la victoire du principe et de l’idéal communistes dans le domaine de la politique et de l’éco­nomie devait s’accomplir aussi une révolution dans la conception du monde, dans les sentiments et dans toute la conformation d’esprit de l’Huma­nité laborieuse. A l’heure actuelle déjà on remar­que du nouveau dans ces conceptions de la vie et de la société, du travail, de l’art et des « règles de la vie » (c’est-à-dire de la morale). Les rapports des sexes sont une partie importante des règles de la vie. La révolution sur le front idéologique parachève le bouleversement accompli dans la pensée humaine grâce à l’existence depuis cinq ans de la république des travailleurs.

Mais au fur et à mesure que devient plus aiguë la lutte entre les deux idéologies, qu’elle s’étend à un plus grand nombre de domaines, de nouveaux et de nouveaux » problèmes de la vie » surgissent devant l’humanité, et seule l’idéologie de la classe ouvrière est à même d’en fournir une solution satisfaisante.
Au nombre de ces problèmes figure aussi celui que vous soulevez — « le problème de l’amour ». Aux différentes phases de son développement his­torique, l’humanité abordait différemment sa solu­tion. ‘Le « problème » reste, ses clefs changent. Ces clefs dépendent de l’époque, de la classe, de  l’ « esprit du temps » (c’est-à-dire de la culture).

Chez nous en Russie, tout récemment encore, dans les années de l’âpre guerre civile et de la lutte contre la désorganisation économique, le nombre de ceux que ce problème préoccupait n’était pas très élevé. D’autres sentiments, d’au­tres passions plus réelles possédaient l’humanité laborieuse. Qui donc dans ces années-là se serait sérieusement préoccupé des chagrins et des souffrances d’amour lorsque le spectre décharné de la mort guettait tout le monde, lorsqu’il était question de savoir : Qui vaincra ? La révolution, c’est-à-dire le progrès, ou la contre-révolution, c’est-à-dire la réaction ?

Devant le visage sombre de la grande révoltée — la révolution, le tendre Eros (» dieu de l’amour ») dut disparaître précipitamment. On n’avait ni le temps, ni l’excédent nécessaire do forces psychiques pour s’adonner aux « joies » et aux « tortures » de l’amour. Telle est la loi de conservation de l’énergie sociale et psychique de l’humanité : Cette énergie est toujours appliquée à poursuivre le but essentiel et immédiat du moment historique. C’est la toute simple, toute na­turelle voix de la nature — l’instinct biologique de reproduction, l’attraction de deux êtres de sexe différent, qui s’est trouvée pour un temps maîtresse de la situation. L’homme et la femme s’unissaient et se désunissaient facilement, beaucoup plus facilement que par le passé.

On venait l’un à l’autre sans grandes secousses dans l’âme, on se séparait sans larmes ni chagrin.

« Dans cet amour qui fut pour moi sans joie
Le moment d’adieu sera sans douleur ».

La prostitution disparaissait, il est vrai, mais par contre augmentèrent manifestement les libres relations des sexes sans engagements mutuels et dans lesquelles le moteur principal était l’instinct de la reproduction non enjolivée par les senti­ments amoureux. Ce fait effrayait certains. Mais les rapports entre les sexes dans ces années-là ne pouvaient être autres. Ou bien le mariage était consolidé par un sentiment durable de camara­derie, d’amitié de plusieurs années, amitié que le sérieux du moment raffermissait encore, ou bien les relations matrimoniales surgissaient pour satisfaire un besoin purement biologique, constituaient en somme une passade dont les deux parties se lassaient bien vite et qu’elles s’empressaient de liquider pour qu’elle ne gêne pas l’essentiel, le travail pour la révolution. L’instinct brutal de reproduction, la simple attraction des sexes surgissant et disparaissant tout aussi rapidement sans créer des liens de cœur et d’esprit — c’est « l’Eros sans ailes » qui absorbe bien moins de forces psychiques que l’exigeant « Eros ailé », l’amour tissé d’émotions les plus diverses, tant de cœur que d’esprit. L’Eros sans ailes n’engendre pas les nuits sans sommeil, ne ramollit par la volonté, n’apporte pas de confu­sion dans le travail froid du cerveau. La classe des lutteurs, au moment où le branle-bas de la révolution appelait sans interruption au combat l’humanité laborieuse, ne pouvait se laisser aller à l’emprise de l’Eros aux ailes déployées. Dans ces journées-la, il était inopportun de dépenser les forces psychiques des membres de la collectivité en lutte en sentiments secondaires ne servant pas directement la révolution. L’amour individuel qui est à la base du « mariage par couple » et se concentre sur la personne d’un homme ou d’une femme, exige une dépense énorme d’énergie psychique. Cependant le bâtisseur de la nouvelle vie, la classe ouvrière, était intéressée non seulement à la plus grande économie possible de ses richesses matérielles, mais aussi à épargner l’énergie psychique de chacun pour l’appliquer aux tâches générales de la collectivité. Voilà pourquoi au moment de la lutte révolutionnaire aigüe, la place de l’ – Eros ailé » consumant tout sur son passage fut prise par l’instinct peu exigeant « de la reproduction — par l’ « Eros sans ailes ».

Mais aujourd’hui, le tableau change. La République des soviets, et avec elle toute l’humanité laborieuse, est entrée dans une accalmie relative. Un travail très compliqué commence où il s’agit de comprendre et de fixer définitivement ce qui a été conquis, atteint, créé. Le bâtisseur des nouvelles formes de la vie, le prolétariat, doit tirer un enseignement de tout phénomène social et psychique ; il doit comprendre ce phénomène, se l’as­similer, se l’assujettir et le transformer en une arme de plus pour sa « défense de classe. Alors seulement le prolétariat, ayant saisi non seule­ment les lois qui président à la création des richesses matérielles, mais aussi celles qui dirigent les mouvements de l’âme, pourra entrer armé jusqu’aux dents en lice contre le vieux monde Bour­geois. Alors seulement l’humanité laborieuse vaincra aussi bien sur le front militaire et celui du travail que sur le front idéologique.

Aujourd’hui que la révolution en Russie a pris le dessus et s’est consolidée, que l’atmosphère du combat révolutionnaire s’est dissipée et que l’homme a cessé d’être complètement pris par la lutte, le tendre Eros aux ailes déployées, tombé un temps dans le mépris, réapparaît de nouveau et commence à réclamer ses droits. Il prend ombrage de l’insolent Eros sans ailes — de l’instinct de la reproduction non enjolivé par les charmes de l’amour. L’Eros sans ailes cesse de satisfaire les besoins spirituels. 11 se forme un excédent d’éner­gie psychique que les hommes d’aujourd’hui, même les représentants de la classe laborieuse, ne savent pas encore appliquer à la vie intellectuelle de la collectivité. Cet excédent d’énergie psychique cherche une issue dans les sentiments amoureux. La lyre aux cordes multiples du dieu ailé de l’amour couvre la voix monotone de l’Eros sans ailes… L’homme et la femme ne s’unissent plus aujourd’hui comme c’était le plus souvent le cas pendant les années de la révolution, ils ne nouent puis une liaison passagère pour satis­faire leur instinct sexuel, mais ils commencent de nouveau à vivre des « romans d’amour », avec les souffrances et l’extase amoureuse qui les ac­compagnent.

Dans la République des Soviets, nous sommes incontestablement en présence d’une croissance de besoins intellectuels, on est plus avide de savoir que par le passé, on s’emballe plus facilement pour les questions scientifiques, pour l’art, pour le théâtre. Cette recherche dans la République des soviets des nouvelles formes à donner aux richesses intellectuelles de l’humanité embrasse iné­vitablement la sphère des sentiments amoureux. On observe un réveil d’intérêt à l’égard de la psychologie du sexe, du problème de l’amour. Ce côté-là de la vie touche plus ou moins chaque individu. On remarque avec étonnement entre les mains des militants qui auparavant ne lisaient que les éditoriaux de la Pravda, les comptes rendus des livres où l’on chante « l’Eros aux ailes déployées ».

Qu’est-ce donc ? Une réaction ? Le symptôme d’une décadence dans la création révolutionnaire ? Pas du tout. Il est temps de rejeter une fois pour toutes l’hypocrisie de la pensée bourgeoise. II est temps de reconnaître ouvertement que l’amour est non seulement un facteur puissant de la na­ture, non seulement une force biologique, mais aussi un facteur social. L’amour est un sentiment profondément social dans son essence. A tous les degrés du développement humain, l’amour, sous différents aspects et formes, il est vrai, constituait une partie inséparable et indispensable de la culture intellectuelle d’une société donnée. Même la bourgeoisie qui reconnaissait en paroles que l’amour était une « affaire privée », savait en réalité l’assujettir à ses normes de morale de telle façon qu’il assure ses intérêts de classe.

Dans une mesure plus grande encore, l’idéolo­gie de la classe ouvrière doit escompter l’impor­tance des sentiments amoureux, en tant que facteur dont on peut (de même que de tout autre phénomène social et psychique) tirer profit pour la collectivité. Que l’amour n’est point du tout une « affaire privée » qui concerne seulement « les deux cœurs » qui s’aiment, que l’amour renferme un principe de liaison précieux pour la collectivité, cela ressort déjà du fait qu’à tous les degrés de son développement historique, l’humanité a établi des règles précisant à quelles conditions et quand l’amour était « légitime » (c’est-à-dire répondant aux intérêts d’une collectivité donnée) et quand il était  » coupable », criminel (c’est-à-dire se trou­vant en contradiction avec cette société-là).

Alexandra KOLLONTAI.

(Dans le prochain numéro nous publierons le chapitre suivant, intitulé : « Un peu d’histoire. »)

2ème partie publié dans le Bulletin communiste du 15-11-1923 [pdf ].

Un peu d’histoire

L’humanité a commencé à régler non seulement les relations sexuelles, mais aussi le sentiment même de l’amour depuis les temps les plus reculés de notre histoire sociale.

Sous le patriarcat, la suprême vertu au point de vue de la morale était l’amour déterminé par les liens du sang. En ces temps-là, la famille ou la tribu aurait désapprouvé une femme qui se serait sacrifiée pour le mari qu’elle aime, mais elle accordait, au contraire, la plus haute valeur aux sentiments à l’égard du frère ou de la sœur. D’après les anciens Grecs, Antigone enterre les corps de ses frères tués, en risquant sa propre vie, et cet exploit l’élève au rang d’une héroïne aux yeux de ses contemporains. Un tel acte de la part d’une sœur (non de la femme) aurait été qualifié de « bizarre » dans la société bourgeoise d’aujourd’hui.

Au temps de la domination du patriarcat et de la création des formes primitives de l’État, c’est l’amitié entre deux individus d’une même tribu qui était considérée comme la forme d’amour la plus normale. Il était alors très important pour la collectivité, ayant à peine passé la phase de l’organisation familiale, et faible au point de vue social, de lier entre eux tous ses membres par des liens du cœur et de l’esprit. Les émotions psychiques répondant le mieux à ce but n’étaient point fournies par l’amour sexuel, mais par l’amour-amitié. Les intérêts de la collectivité de cette époque exigeaient la croissance et l’accumulation dans l’humanité des liens psychiques non entre le couple uni par le mariage, mais entre les individus de la même tribu, entre les organisateurs et les défenseurs de la tribu et de l’État (il s’agit ici évidemment des hommes; quant à l’amitié entre les femmes, il n’en était point question en ce temps-là; la femme ne représentait point un facteur social).

On chantait les vertus de l’amour-amitié et on le plaçait bien au-dessus de l’amour entre époux. Castor et Pollux sont devenus célèbres non par leurs exploits et leurs services rendus à la patrie, mais par leur fidélité l’un à l’autre, leur amitié indissoluble. L’ « amitié » (ou son apparence) obligeait le mari aimant sa femme à céder sa couche de mari à l’ami préféré ou à l’hôte avec lequel il fallait se lier d’ « amitié ».

L’amitié, « la fidélité à l’ami jusqu’à la mort », était considérée dans le monde antique comme une vertu civique. Par contre, l’amour dans le sens contemporain du mot ne jouait aucun rôle et n’attirait pas l’attention des poètes ou des dramaturges de cette époque. L’idéologie qui dominait alors faisait entrer l’amour dans le cadre des sentiments exclusivement personnels avec lesquels la société n’a pas à compter; en ce temps-là, en concluant le mariage, on ne se souciait que des avantages matériels qu’il pouvait procurer et l’amour n’était point pris en considération. On lui réservait exactement la même place qu’occupaient d’autres distractions: c’était un luxe que pouvait se permettre un citoyen ayant rempli tous ses devoirs à l’égard de l’Etat.

Le « savoir aimer », qualité tant appréciée par l’idéologie bourgeoise, pour autant que l’amour ne sorte pas du cadre de la morale bourgeoise, n’entrait pas en ligne de compte dans le monde ancien lorsqu’on déterminait les « vertus » et les qualités de l’homme. On n’apprenait, dans l’antiquité, que le sentiment de l’amitié. L’homme qui accomplissait des exploits et risquait sa vie pour l’ami était célébré à l’égal d’un héros et son acte considéré comme une expression de la « vertu morale ». Par contre, l’homme risquant sa vie pour la femme qu’il aime n’encourait que la désapprobation générale, quelquefois même le mépris. Les écrits anciens qualifient d’erreur les amours de Pâris et de la belle Hélène, qui ont entraîné la guerre de Troie, guerre dont le « malheur » de tous fut la conséquence.

Le monde antique ne voyait que dans l’amitié les sentiments capables de consolider, entre les individus d’une même tribu, les liens spirituels qui rendaient plus stable l’organisme social, encore faible à cette époque. Par contre, plus tard, l’amitié cesse d’être considérée comme une vertu morale.

Dans la société bourgeoise, bâtie sur des principes d’individualisme, de concurrence effrénée et d’émulation, il n’y a point de place pour l’amitié, en tant que facteur moral. Le siècle capitaliste considère l’amitié comme une manifestation de « sentimentalité » et comme une faiblesse d’esprit complètement inutile, nuisible même pour l ‘accomplissement des tâches bourgeoises de classe. L’amitié devient un objet de raillerie. Castor et Pollux n’auraient provoqué qu’un sourire condescendant dans le New York ou le London City d’aujourd’hui. Et la société féodale non plus ne reconnaissait pas que le sentiment d’amitié fût une qualité à développer et à encourager chez les hommes.

A SUIVRE…

Dybenko et Kollontaï

Dybenko et Kollontaï

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