1924 Loriot à Berne [Guilbeaux]

Extrait de Le portrait authentique de Vladimir Ilitch Lénine ( Henri Guilbeaux,1924). Le protocole dont il s’agit est celui qui traite de la traversée de l’Allemagne en wagon plombé pour rejoindre la Russie.

Quelle fut ma joie, en rentrant chez moi, de trouver Fernand Loriot que je ne connaissais pas encore en personne, mais dont je suivais, appréciais et répandais – partout où je pouvais écrire et parler – l’activité intrépide et constante. C’est Loriot, en effet, on l’oublie trop souvent, qui a eu le courage d’organiser l’opposition conséquente à la guerre dans le Parti Socialiste Français. Je lui montrai le télégramme de Lénine, ajoutant qu’il me fallait prendre le train de 5 heures pour Berne.

— A merveille, me répondit-il. Je suis venu précisément ici pour voir Grimm et obtenir des informations sur Zimmerwald. En France, nous ignorons tout ce qui se passe.

Ayant remplacé Merrheim comme secrétaire du « Comité pour la reprise des relations internationales », instituteur, et risquant sa place, Loriot était venu en Suisse, illégalement, avec la complicité de la vaillante et dévouée Lucie Colliard qui était institutrice près de la frontière à Meillerie, et qui, plus tard, fut révoquée et arrêtée pour ses opinions antibellicistes et internationalistes. Nous prîmes le train, et Loriot me mit au courant sur la vie du parti, sur les difficultés que rencontrait à chaque pas la petite mais décidée phalange zimmerwaldienne, sur la « minorité » chauvine dirigée par Longuet et Mistral et sur les syndicalistes révolutionnaires.

Dès que nous fûmes à Berne, je le présentai à Lénine, Radek, Zinoviev et Lévi. Lénine me prit à part.

— Pensez-vous qu’il signera le protocole ?

— Je ne le lui ai pas demandé — répondis-je — mais, après le long entretien que j’eus avec lui, le long du voyage, je n’en doute pas.

Nous dînâmes tous ensemble, au Volkshaus, après quoi, sur les minuit, nous nous retirâmes dans la chambre de Radek, toute peuplée de journaux et de papiers. Il y avait Lénine, Radek, Zinoviev, Lévi, Armand-Inessa, Loriot et moi. Armand-Inessa lut le protocole en allemand, puis en français, ensuite me le passa. Je signai et transmis le document à Loriot. Celui-ci le lut attentivement et fit cette réflexion:

— Je suis prêt à signer, mais je voudrais que l’on modifiât légèrement le texte. Vous écrivez, en effet, « … que les internationalistes russes, qui durant toute la guerre, n’ont cessé de lutter de toute leur énergie contre l’impérialisme allemand…» Je propose d’ajouter : « … contre tous les impérialismes et en particulier contre l’impérialisme allemand… »

On y acquiesça unanimement. Je vois encore le visage rayonnant de Lénine, à la manifestation de cet internationalisme conséquent. Son estime pour Loriot augmenta car, mieux que personne, Lénine connaissait l’esprit petit bourgeois des Français. Venu sans passeport en Suisse et signant un protocole où il était déclaré que c’était un devoir pour les révolutionnaires russes de passer par l’Allemagne, Loriot pouvait s’attendre à une prochaine révocation, indépendamment des ennuis de toute sorte.

Loriot et moi nous allâmes à l’hôtel de France pour y passer la nuit – car le Volkhaus était « complet ». Le lendemain, après nous être promenés dans Berne, nous déjeunâmes, en compagnie de Lénine, Zinoviev, et leurs compagnons de route. Radek était parti le matin déjà pour Zurich afin de faire ses préparatifs. Loriot posa plein de questions à Lénine, sur son programme révolutionnaire et sur ses intentions dans le cas où son parti prendrait le pouvoir. Nous nous séparâmes ensuite et je repartis avec Loriot pour Genève. En rentrant je trouvai un télégramme urgent de Balabanova priant l’ « ami » de rester vingt-quatre heures.

Toute tempêteuse, elle arriva le lendemain à Genève, m’adressant de vifs reproches.

— Comment, dit-elle, vous n’avez pas amené Loriot à Zurich. Martov, Lapinsky et Martinov sont très fâchés. Mais c’est inconcevable! Qu’avez-vous fait!

Loriot ne s’émut pas le moins du monde.

— Et puis, ajouta-t-elle, qu’avez-vous fait et surtout qu’avez-vous fait faire au camarade Loriot? En signant ce fâcheux protocole il s’est compromis. Vous allez voir demain ce que diront les journaux bourgeois. Naturellement nous défendrons Lénine et ceux qui l’accompagnent, mais vous n’imaginez pas la faute énorme que ces camarades commettent en passant par l’Allemagne.

— Mais, intervint Loriot, permettez, j’ai fait ce que devait faire tout internationaliste, tout révolutionnaire conséquent, et Guilbeaux n’y est pour rien.

Elle se calma et transmit à Loriot un manifeste du parti social-démocrate menchévik. Ce manifeste adressé à Tchkéidzé et signé par Axelrod, Martov, Martynov, Astrov et Sombovsky protestait contre certains télégrammes et manifestes des social-patriotes français et anglais ainsi que contre la décision du groupe parlementaire socialiste français d’envoyer en Russie : Lafont, Moutet et Cachin (1)

« Nous reconnaissons ici volontiers que, parmi les membres de cette mission, les citoyens Ernest Lafont et Marius Moutet ont beaucoup fait individuellement, par leurs interventions auprès des autorités pendant la guerre, pour défendre les intérêts des réfugiés russes, des volontaires russes et de la presse en France. Mais, avec toute la majorité du parti ils n’ont pas protesté publiquement, ni du haut de la tribune du Parlement ni non plus dans la presse, contre les services honteux que le gouvernement de la République Française rendait au tsarisme en poursuivant les réfugiés et en étouffant la presse socialiste. Pour garder l’union sacrée, ils n’ont pas élevé leur voix ni lors de l’exécution de onze volontaires russes en France, ni à propos de l’aide que la République Française a prêtée pour réprimer d’une façon cruelle la révolte du corps expéditionnaire russe à Marseille, provoquée par les mouchards tsaristes. Tout ce qu’il ont pu, ces hommes l’ont fait pour que le prolétariat français n’apprenne rien sur les méfaits de ses dirigeants, combattant « pour le droit et la liberté ». N’est-ce pas suffisant pour qu’en réponse aux compliments qu’ils prodiguent maintenant à l’adresse de la révolution russe, nous leur rappelions qu’ils étaient restés jusqu’au bout les complices de ce crime continu qu’était l’existence même du tsarisme ?

« Quant au citoyen Marcel Cachin, nous rappellerons aux camarades russes qu’il a déjà accompli une mission analogue en Italie en essayant de paralyser l’action glorieuse des socialistes italiens au moment où les nationalistes s’acharnaient à entraîner leur peuple dans la mêlée sanglante. La participation de ce Südekum à la délégation française nous fournit une preuve suffisamment convaincante que cette entreprise témoigne de tout ce qu’on voudra, mais non pas de l’estime pour le prolétariat russe ni du désir honnête d’avoir un échange de vue avec ses représentants. »

Quelques mois plus tard, Axelrod et Martov devaient s’unir avec ceux qu’ils critiquaient dans ce manifeste.

Loriot posa certaines questions à Angélica Balabanova et l’interrogea surtout sur l’attitude équivoque de Grimm,  si dur pour les social-démocrates majoritaires allemands et qui, dans la politique intérieure suisse, montrait un point de vue inconsistant, pour tout dire menchéviste.

Le lendemain, nous prîmes le train jusqu’à Vevey, puis, le temps étant beau, par des collines encerclant le lac Leman, nous allâmes à pied jusqu’à Villeneuve, pensant y rencontrer Romain Rolland que j’avais prévenu par lettre ou télégramme. Prévenu trop tard, l’auteur de Au-dessus de la mêlée n’était pas à l’hôtel et Loriot prit le bateau jusqu’à Saint-Gingolph où l’attendait Lucie Colliard. En partant, Lénine adressa aux ouvriers suisses, une lettre qui constitue un vrai manifeste.

(1) Moutet est membre du Parti socialiste français (Blum-Longuet), Lafont a été exclu du Parti communiste; quant à Marcel Cachin, on sait que, depuis longtemps, il a désavoué son attitude de naguère.

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