1925 Introduction à l’économie capitaliste [Louzon]

Extrait d’un livre de Robert Louzon publié à la Librairie du Travail, transmis par le groupe Ensemble, correspondant à l’introduction et aux quatre premiers chapitres de la première partie.

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Publié par la Librairie du Travail (1925)

Extrait mis en ligne:

Introduction : Les grands types de civilisation Livre I. Les rapports entre les individus. L’échange

Chapitre 1 . – Le mécanisme de l’échange. La valeur

Valeur d’achat et valeur de rente. – La réduction de la valeur d’achat à la valeur de vente.

Chapitre II. – Le travail maximum socialement nécessaire. La rente.

Les variations du travail maximum socialement nécessaire. – Les diverses formes de la rente. – Les variations de la rente.

Chapitre III. – L’offre et la demande

Le cas général. – Le cas habituel. – La courbe des valeurs. Chapitre IV. – La monnaie

Les caractères de la monnaie. – L’intervention de l’État : la vraie monnaie, la fausse monnaie. – Les buts de la fausse monnaie.

 

INTRODUCTION Les grands types de civilisation
Dans les premiers âges, l’homme ne parvenait à se procurer par son travail que ce qui lui était strictement nécessaire pour ne pas mourir. Cette époque est celle de l’économie primitive. La forme politique qui lui correspond est le régime du clan. Le clan pouvait posséder des chefs, mais les produits du travail étaient répartis également entre tous les membres de la communauté, car, lorsque chacun avait eu de quoi satisfaire à ses besoins indispensables, il ne restait pas de surplus disponible. De nos jours encore, l’Indien partage le produit de sa chasse ou de sa pêche entre tous les membres du village. La société primitive ne connaissait donc point de classes: chacun profitait également du travail de tous.

Dès que le travail devint plus productif, dès que l’homme parvint à produire plus que l’indispensable, il exista un surplus de produits susceptibles d’être répartis inégalement entre les divers membres de la société, sans péril pour l’existence de celle-ci. En fait, dès que ce surplus de produits, ou plus-value, apparaît dans l’histoire, c’est l’inégalité qui préside à sa répartition. Cette inégalité dans la répartition de la plus-value, est le fait fondamental de l’histoire des sociétés humaines, elle amène la division en classes, les unes se partageant la plus-value, les autres en étant privées.

La division en classes s’opère d’une manière différente selon les lieux et selon les époques. Ce qui caractérise une société donnée, c’est précisément la nature des rapports qui s’établissent entre les classes qui la constituent.

Les sociétés civilisées connues peuvent se classer en trois grandes catégories. Jouant successivement le rôle dominant dans l’histoire.
I. – L’homme trouva pour la première fois le moyen de produire plus de subsistance qu’il ne lui en était nécessaire, en cultivant certains sols particulièrement fertiles, constitués généralement par les alluvions d’un grand fleuve. Les plus antiques civilisations ont pris naissance sur des terres privilégiées. C’est la civilisation égyptienne dans la vallée du Nil, la civilisation hindoue sur les cours supérieur de l’Indus et du Gange, la civilisation chinoise le long du Fleuve Jaune.

Cette civilisation est la civilisation de la culture intensive. Son trait dominant est la formation, à côté de la grande classe des paysans travailleurs, d’une classe non-productive, la classe des intellectuels. Les membres de cette classe, scribes d’Egypte et de Babylonie, brahmanes de l’Inde, mandarins de Chine, sont à la fois ministres du culte, fonctionnaires, lettrés et savants.

L’Etat est généralement représenté par un souverain absolu qui a deux rôles principaux à remplir: assurer l’entretien du système d’irrigation, et assurer également l’entretien des intellectuels par prélèvement sur la plus-value produite par le travail du fellah.

II. – Le second type de civilisation, qui a succédé à la civilisation de la culture intensive comme type dominant s’est développé principalement dans le bassin de la Méditerranée. La civilisation égéenne paraît en être la première forme; Tyr et Athènes en sont l’épanouissement; l’Empire romain en marque la décadence.. C’est la civilisation du commerce maritime.

Le jour où les navigateurs s’enhardirent jusqu’à perdre de vue les côtes familières, le grand commerce naquit, et, avec lui, une source de plus-value.

La possibilité d’échanger des produits venus sous des climats différents crée la première civilisation du travail. Tandis que le travailleur primitif est obligé de produire sur son propre sol tout ce qui lui est nécessaire, vivres, vêtements, armes et outils, que son sol puisse le produire facilement ou difficilement, il est loisible à chacun, dans une société commerciale, de limiter sa production à ce qui « vient » le mieux chez lui, et de se procurer par l’échange le restant de ce qui lui est nécessaire, et qui « vient » plus facilement ailleurs. Le travailleur devient ainsi d’une grande productivité; il fournit davantage de plus-value. Le commerce et la plus-value qu’il engendre sont à la base de l’Economie dans la société antique.

La société antique comporte deux grandes classes: les esclaves et les hommes libres. Les premiers constituent la classe des producteurs, les seconds assurent la direction des échanges et c’est au cours de ceux-ci qu’ils prélèvent la plus-value produite par le travail des premiers.

La forme politique caractéristique de cette civilisation est la république, mais la République entre les hommes libres seulement. Ceux qui se partagent la plus-value se partagent pareillement la direction des affaires publiques; le producteur, l’esclave, n’a pas de droits politiques.

III. – Le troisième type de civilisation s’est surtout affirmé au lendemain de la révolution technique qui se produisit en Europe dans les dernières années du XVIII° siècle. Les inventions mécaniques eurent pour résultat d’augmenter considérablement la productivité du travail humain, d’où une nouvelle source de plus-value.

C’est la période de la civilisation industrielle.

De même que dans la civilisation précédente, ce sont ceux qui dirigent la mise en œuvre des nouvelles sources de plus-value qui perçoivent celle-ci. La société se partage dès lors en deux grandes classes: celle des capitalistes, qui possèdent les machines et autres moyens de production, et celle des prolétaires qui les font produire.

La caractéristique de l’organisation politique de cette civilisation consiste en ce qu’il n’y existe plus de distinction légales entre les classes: tous les hommes jouissent des mêmes droits, qu’ils soient capitalistes ou prolétaires. Le suffrage universel est à la base de l’Etat.
L’Economie politique se donne pour but l’étude des relations économiques entre les hommes.

Ces relations sont de deux sortes:

a) les relations entre les hommes sans distinction de classes: elles constituent l’échange;

b) les relations entre les hommes de classes différentes: elles constituent les rapports de production.

Les lois de l’échange sont, pour une large part, indépendantes du type de civilisation, elles présentent un certain caractère de fixité à travers l’histoire. La production, au contraire, étant directement fonction des progrès de la technique, voit ses lois varier avec chaque civilisation.

Dans la première partie de ce volume, nous étudierons l’Echange; dans la seconde partie, nous étudierons la Production sous sa forme actuelle, c’est-à-dire la production Capitaliste. Nous terminerons en essayant de montrer par quelques exemples comment les formes économiques s’engendrent les unes aux autres.


 

LIVRE PREMIER

Les rapports entre individus

L’échange

Chapitre premier : Le mécanisme de l’échange. – La valeur.

Deux personnes échangent deux produits l’un contre l’autre. Elles les échangent dans de certaines proportions, par exemple 100 kilos de blé contre 2 mètres de drap. Ces proportions varient avec le temps et les circonstances.

La détermination de la loi de ces variations est le problème fondamental qu’a à résoudre l’Economie politique en ce qui concerne l’Echange.

Ce problème peut s’énoncer sous une autre forme. La propriété d’un objet qui intervient dans l’échange, celle qui fait que, contre cet objet, on peut en obtenir une plus ou moins grande quantité des autres s’appelle, aussi bien dans la langue des économistes que dans le langage courant, la valeur de l’objet. Les proportions selon lesquelles les produits s’échangent les uns contre les autres dépendent donc de leurs valeurs respectives. Chercher selon quelle loi ces proportions varient, revient donc à chercher selon quelle loi la valeur varie.

Le problème fondamental que nous avons énoncé plus haut peut donc prendre la forme suivante : quelle est la loi de la valeur ? En fonction de quels facteurs et selon quelle courbe la valeur varie-t-elle ?

Valeur d’achat et valeur de vente

Comme toute chose, la valeur, pour être soumise à des lois, doit être mesurable ; or, pour pouvoir mesurer une grandeur, de quelque nature qu’elle soit, il faut d’abord qu’on puisse définir en quoi consiste l’égalité de deux grandeurs de cette sorte. La première question à résoudre est donc celle-ci : qu’est-ce que deux valeurs égales ? Comment constatons-nous que deux valeurs sont égales ?

La réponse semble facile : deux objets ont une valeur égale lorsqu’ils s’échangent entre eux. 100 kilos de blé et 2 mètres de drap ont la même valeur si on échange 100 kilos de blé contre 2 mètres de drap.

Cette définition, qui, à première vue, semble évidente , n’est pas cependant satisfaisante. Si, en effet, la valeur est la propriété des choses qui intervient dans l’échange, il faut que les valeurs des deux objets échangés soient différentes pour que l’échange se produise, car, en aucune matière, une égalité ne peut entraîner un changement. Si les deux objets avaient pour les deux échangistes une valeur égale, l’échange ne se produirait point, chacun garderait son objet. Si le paysan Durand, propriétaire de 100 kilos de blé, échange ceux-ci contre 2 mètres de drap du tisserand Dupont, c’est parce que, pour lui Durand, 2 mètres de drap ont plus de valeur que 100 kilos de blé ; et inversement, si Dupont accepte de donner 2 mètres de drap en échange de 100 kilos de blé, c’est que pour Dupont 100 kilos de blé possèdent plus de valeur que 2 mètres de drap. On se trouve donc, en réalité, en présence de deux valeurs pour un même objet, la valeur que l’objet a pour l’acheteur, ou valeur d’achat, et celle qu’il a pour le vendeur, ou valeur de vente.

Dès lors, nous ne pouvons pas définir l’égalité de deux valeurs, mais seulement l’égalité de deux valeurs d’achat, ou celle de deux valeurs de vente.Différents objets a, a’, a »… auront la même valeur d’achat si l’acheteur reçoit indifféremment l’un quelconque de ces objets en échange du produit qu’il vend.

Différend objets al, a2, a3… auront la même valeur de vente si le vendeur donne indifféremment l’un quelconque de ces objets en échange du produit qu’il achète.

Or, ce que l’acheteur considère, dans une marchandise, c’est l’utilité que celle-ci représente pour lui. Si, mis en présence de plusieurs marchandises qu’il peut acquérir pour le même prix, il lui est indifférent de recevoir l’une ou l’autre d’entre elles, c’est qu’elles présentent toutes pour lui la même utilité ; si au contraire, il se décide pour l’une plutôt que pour l’autre, c’est que celle-là lui sera plus utile que celle-ci. Pour juger de la valeur de l’objet qu’il achète, l’échangiste se place au point de vue de la consommation, l’acheteur est un consommateur.

Tout au contraire, ce que le vendeur considère dans la marchandise, c’est le travail que celle-ci lui a coûté à produire. S’il peut obtenir le même objet en donnant indifféremment l’une quelconque des marchandises qu’il possède al, a2, a3… il donnera de préférence celle qui lui aura coûté le moins de travail, ou, plus précisément, celle qui lui aura coûté le moins de travail à refaire.

Pour juger de la valeur de ce qu’il vend, l’échangiste se place au point de vue de la production, le vendeur est un producteur.

La valeur d’achat d’une marchandise est déterminée par l’utilité1 qu’elle représente, sa valeur de vente est déterminée par le travail qu’elle exige.

La réduction de la valeur d’achat à la valeur de vente.

L’échange a donc lieu entre de l’utilité et du travail.

Or, utilité et travail sont deux grandeurs de natures tout à fait différentes, indépendantes l’une de l’autre. L’échange apparaît donc comme ne pouvant être soumis à aucune loi, les proportions selon lesquelles s’échangent travail et utilité semblent devoir être complètement arbitraires, susceptibles de variations quelconques et illimitées.Et, de fait, c’est ce qui se produit lorsqu’on se trouve en dehors des circonstances économiques habituelles. Il n’y a point de loi qui permettent de déterminer, par exemple, ce qu’un home qui meurt de soif et qui se trouve dans l’impossibilité de se procurer par lui-même de quoi boire est prêt à donner en échange d’un verre d’eau.

Mais il n’en est pas de même pour les échanges qui s’opèrent dans les conditions habituelles, c’est-à-dire sur un marché.

Qu’est-ce qu’un marché ? Nous dirons qu’il existe un marché d’un produit lorsque ce produit peut-être fabriqué par tout le monde.Ainsi, il y a un marché du coton parce qu’il est loisible à chacun de cultiver le coton ; mais, au contraire, il n’existe point en France de marché de cigares, parce que, seul en France, l’Etat peut fabriquer des cigares.

Lorsque l’échange se produit sur un marché, et dans ce cas seulement, les deux valeurs, valeur d’achat et valeur de vente, peuvent se ramener l’une à l’autre. La possibilité de fabriquer le produit qu’on lui offre crée, en effet, pour l’acheteur, une situation nouvelle. L’échangiste Dupont qui a besoin du produit a possédé par Durand ne cédera son produit b en échange de a, quelle que soit pour lui l’utilité de a, que si b ne lui a pas coûté plus de travail qu’il ne lui en coûterait pour fabriquer lui-même a, car, ayant la possibilité de fabriquer a, il n’y a point de raison que, pour avoir a, il fabrique b qui lui demande plus de travail que ne lui en coûterait a. Réciproquement Durand ne donnera a en échange de b que si a ne lui a pas coûté plus de travail qu’il ne lui en serait nécessaire pour produire lui-même b ; a ne s’échange donc contre b que si a et b demandent, l’un et l’autre, autant de travail.

Nous pouvons donc énoncer la loi suivante : Sur un marché, la considération de l’utilité n’intervient point, les marchandises s’y échangent selon le travail que leur production exige.2

est la loi fondamentale des échanges.

Avant de montrer, au cours des chapitres suivants, ce qu’il faut entendre par travail exigé par la production d’une marchandise, précisons, dès maintenant, le sens du mot travail.

1Pour cette raison, on dénomme généralement la valeur d’achat valeur d’usage.
2> La valeur de vente intervenant seule dans l’échange, elle est ordinairement dénommée valeur d’échange.

 

Travail doit être pris avec le sens précis qu’il comporte dans les sciences mécaniques et physiques : il s’agit de la grandeur qui se mesure en kilogrammètres et de son équivalent thermique.

Il y a lieu seulement de remarquer que ce qui doit être considéré, ce n’est pas le travail absorbé par l’objet durant sa fabrication, mais le travail dépensé par l’organisme humain durant qu’il est appliqué à la fabrication considérée, celui-ci étant mesuré par le nombre de kilogrammètres que représente l’ensemble des phénomènes physico-chimiques qui se produisent dans l’organisme de l’homme pendant le temps qu’il est occupé à la fabrication de l’objet. Ainsi, le travail d’un terrassier chargeant un tombereau ne se mesurera pas par le nombre de kilogrammètres que représente l’élévation de la matière, mais par le nombre de kilogrammètres que représentent les différentes réactions chimiques : nutrition, respiration, etc., qui se passent dans chacune des cellules de cet homme durant qu’il charge le tombereau.

En l’état actuel de nos connaissances, ce travail de l’organisme humain n’est pas mesurable avec précision. Mais, d’une part, nous savons que, toutes choses égales d’ailleurs, il est proportionnel au temps : il se passe, dans un organisme fonctionnant dans les mêmes conditions, le double de réactions chimiques en deux heures de temps qu’en une heure. D’autre part s’il se peut que le travail dépensé varie de grandeur quand l’homme est employé à des occupations différentes, s’il se peut que le nombre de kilogrammètres que représentent les réactions vitales d’un homme occupé à un travail de terrassement qui exige un grand effort musculaire n’est peut-être pas exactement égal à celui que représentent celles d’un homme occupé à effleurer de ses doigts les touches d’un linotype, travail qui demande un effort musculaire à peu près nul, mais exige une grande tension nerveuse, cependant ces deux grandeurs ne sont certainement pas très différentes, car devant le travail considérable qu’exige le fonctionnement de l’organisme humain à vide (quand l’homme est au repos), les différences dans l’augmentation de travail occasionné par l’exercice de telle ou telle activité peuvent être considérées comme à peu près négligeables. Il en résulte que le travail d’un homme approximativement mesuré3 par la durée durant laquelle ce travail a lieu, quelle que soit la nature de celui-ci. L’heure de travail est la mesure du travail.

3 Au lieu de mesuré, il serait plus correct de dire repéré. Une grandeur ne peut, en effet, être mesurée par une grandeur de même nature. Un travail ne saurait donc être mesuré par un temps. L’heure de travail ne constitue donc qu’un repère du travail, de la même manière que la dilatation du mercure dans le thermomètre constitue un repère et non une mesure de la température.


 

Chapitre II : Le travail maximum socialement nécessaire. La rente.

On pourrait appeler marché absolu un marché où tout le monde se trouverait dans des conditions parfaitement équivalentes pour produire, un marché où la fabrication d’un objet demanderait, par conséquent, exactement la même somme de travail quel que soit celui qui l’opère. Sur un tel marché, la quantité de travail exigée par la fabrication d’une marchandise serait une grandeur bien déterminée, elle serait toujours la même quel que soit le fabricant, et la même encore si c’était l’acheteur qui se mettait à la fabriquer lui-même. Sur un marché absolu la loi des échanges prendrait la forme simple suivante: les produits s’échangent selon la quantité de travail qui y est contenue.

Mais, en fait, un marché absolu n’existe ordinairement pas: il y a presque toujours des conditions plus favorables que d’autres pour produire une marchandise donnée, c’est-à-dire des conditions où l’on obtient le même résultat avec moins de travail. Par exemple, une terre étant plus fertile qu’une autre, le quintal de blé obtenu sur celle-là demandera moins de travail que le quintal de blé obtenu sur celle-ci.

D’autre part, pour satisfaire les demandes en un produit donné, on est bien obligé de ne point se borner à fabriquer ce produit dans les conditions les plus favorables, à cultiver par exemple uniquement les terres présentant le maximum de fertilité, car alors on ne pourrait obtenir ce produit qu’en quantités insuffisantes.

Dès lors se pose la question suivante: quelle est, parmi les différentes quantités de travail qui sont incluses dans des produits identiques celle qui déterminera la valeur du produit, celle selon laquelle ce produit sera échangé? Sera-ce la quantité de travail contenue dans le produit de celui des fabricants qui se trouve dans les conditions les plus favorables? Ou de celui qui se trouve dans les conditions les moins favorables? Ou de celui qui se trouve dans des conditions moyennes?

La réponse à cette question se déduit de ce que nous avons dit au chapitre précédent. Le travail qui détermine la valeur du produit est celui que devraient fournir les acheteurs s’ils se mettaient à fabriquer eux-mêmes. Or, sauf circonstances exceptionnelles, un objet est fabriqué d’abord dans les conditions les plus favorables possibles, puis, lorsque les objets fabriqués dans ces conditions ne suffisent plus à la consommation, on en fait d’autres dans des conditions qui sont un peu moins favorables, et ainsi de suite. Il s’ensuit que le consommateur qui, à un moment donné, voudrait se mettre à fabriquer les objets dont il est acheteur, ne pourrait pas les fabriquer dans des conditions plus favorables que celles dans lesquelles fabriquent à ce moment les producteurs les moins favorisés, et il serait même peut-être obligé de les fabriquer dans des conditions plus défavorables encore.

Ce qui va donc déterminer la valeur d’une marchandise, c’est le travail qui est exigé par la fabrication de cette marchandise là oùles conditions sont les moins favorables, là où la fabrication, au moment considéré, demande le plus de travail. Et même, si le nouveau producteur éventuel devrait se contenter de conditions plus défavorables que les plus défavorables d’entre celles à ce moment pratiquées, c’est le travail qui serait nécessaire dans ces conditions qui fixe la valeur de la marchandise. Nous appellerons cette quantité de travail le travail maximum socialement nécessaire. C’est la plus grande quantité de travail qu’il est nécessaire de mettre dans une marchandise, pour que cette marchandise soit produite en quantités suffisantes pour les besoins de la société.

Dans la loi générale des échanges que nous avons formulée au chapitre précédent, c’est le travail maximum socialement nécessaire qu’il faut considérer comme étant celui exigé par la production des marchandises.

Les variations du travail maximum socialement nécessaire.

Le travail maximum socialement nécessaire est éminemment variable selon les époques. Car il varie, d’une part, selon les variations de la consommation, et, d’autre part, selon l’état de la technique.

Si la consommation d’une marchandise augmente, de nouveaux travailleurs vont, en effet, devoir se mettre à la produire. Ainsi que nous venons de le voir, ils ne pourront le faire d’abord que dans des conditions aussi défavorables que celles où produisent les moins favorisés des anciens producteurs, et ensuite dans des conditions pires. Par exemple, parmi les nouveaux cultivateurs, les premiers trouveront peut-être à travailler des terres d’une fertilité équivalente, mais les suivants devront se contenter de terres d’une fertilité moindre. A ce moment, le travail maximum socialement nécessaire va se trouver augmenté, et la valeur du produit également. Inversement, en cas de restriction de la consommation, on cessera de produire d’abord là où les conditions sont les moins favorables; ce sont les terres les moins fertiles qu’on cessera d’abord de cultiver. Le travail maximum socialement nécessaire diminuera donc, et également la valeur du produit.


 

D’autre part, si, par suite d’un progrès technique, la fabrication d’un produit se modifie, et que, pour une raison ou pour une autre, invention non brevetable, brevet tombant dans le domaine public, etc., tous les fabricants peuvent utiliser le nouveau procédé, le travail nécessaire pour la fabrication de ce produit diminue pour tous les fabricants, y compris ceux qui produisent dans les plus mauvaises conditions, le travail maximum socialement nécessaire diminue donc et la valeur du produit baisse.La consommation dépend en premier lieu de l’importance de la population. L’accroissement de la population augmente donc le travail maximum socialement nécessaire, et agit ainsi en sens inverse des progrès de la technique.

De là résulte deux conséquences importantes.

1.- Le développement de la population est intimement lié aux développements de la technique.Puisqu’une population croissante entraîne une augmentation de travail maximum socialement nécessaire, si la population continue à croître et que la technique ne progresse point, il arrive un moment où le travail maximum socialement nécessaire dépasse sa limite possible, c’est-à-dire qu’il atteint une grandeur telle que l’homme ne peut plus accomplir dans sa journée le travail nécessaire à la production de ce qu’il faut pour vivre durant un jour. Quand cette limite est atteinte, l’accroissement de la population se trouve automatiquement arrêté.

Pour que l’accroissement de la population puisse continuer à se produire, il faut que l’augmentation du travail maximum socialement nécessaire due à l’accroissement de la consommation soit compensée par une diminution au moins équivalente de ce même travail, due au progrès technique.L’accroissement de la population est donc conditionné par les progrès de la technique, ou plus généralement par la découverte de conditions qui permettent de diminuer le travail nécessaire à l’obtention des produits.

C’est pourquoi le XIX° siècle est à la fois le siècle qui a vu s’accomplir en Europe des progrès techniques tels qu’il n’y en avait jamais eu, et celui qui a vu les populations des deux continents où ces progrès techniques furent principalement appliqués, s’accroître dans des proportions jusque-là inconnues: de 1800 à 1900, le nombre d’habitants en Europe est passé de 175 millions environ à près de 400 millions, celui de l’Amérique du Nord de 6 millions à 80 millions.

Un accroissement de population aussi rapide peut-être, dut se manifester en Asie à l’époque où les tribus mongoles descendant le long du grand fleuve chinois trouvèrent la terre Jaune, dont la fertilité exceptionnelle permit également de diminuer considérablement le travail maximum socialement nécessaire.

2.– En période de population croissante, les produits dont la fabrication est surtout influencée par les conditions naturelles, c’est-à-dire les matières premières, tendent (sauf naturellement dans le cas de
la découverte de nouveaux gisements plus avantageux que les précédents) à augmenter de valeur,
tandis que les produits proprement industriels diminuent de valeur.

En voici deux exemples:

a)
Au cours du siècle dernier, alors que le prix de la houille, matière première type, augmentait légèrement malgré quelques progrès dans l’art des mines, parce qu’on était obligé de s’adresser à des charbonnages de moins en moins faciles à exploiter pour pouvoir satisfaire une consommation sans
cesse grandissante, le prix du fer en barres, type du produit industriel, tombait de 400 francs à 170 francs la tonne, malgré l’augmentation du prix de la houille qui, pourtant, entre pour une si large part dans le prix de revient du fer, et malgré que la demande en fer ait autant augmenté que celle de houille, parce que des progrès techniques considérables avaient été réalisés dans la métallurgie du fer.

b) Si on compare les prix des produits alimentaires (céréales, vin, viande) avec ceux des objets fabriqués (vêtements, chaussures, bonneterie), entre le début du XI11° siècle et la fin du XVIII° siècle, on constate un contraste absolu entre les variations de ceux-ci et celles de ceux-là. (Voir les courbes
de prix aux annexes).Tandis que les prix des produits alimentaires s’établissent durant les derniers siècles à un niveau beaucoup plus élevé que durant les trois premiers siècles, par suite de l’augmentation de la population et de la diminution de la valeur de l’argent qui se sont produites au XVI° siècle, les prix des produits manufacturés s’élèvent, eux aussi, sous l’influence des mêmes causes, au XVI° siècle, mais le progrès qui se manifeste à partir de cette époque dans les diverses techniques compense les cause de renchérissement, et finalement les prix des objets manufacturés aux XVII° et XVIII° siècles sont ou plus bas ou à peine plus élevés qu’aux XII1° et XIV° siècles.


 

Les diverses formes de rente

La différence entre la quantité de travail, qui aura été dépensée effectivement dans la fabrication d’un objet, et celle qui constitue le travail maximum socialement nécessaire pour produire cet objet, constitue la rente.

La rente est généralement nulle pour celui des producteurs qui se trouve dans les conditions les moins favorables. Elle peut cependant exister même pour celui-ci si un nouveau producteur était obligé de produire dans des conditions non équivalentes aux siennes, mais pires.

La rente la plus caractérisée, la rente type, est la rente foncière.

Les terres étant de fertilité inégale, un même travail effectué sur deux terres de qualité différente donne des récoltes différentes. La différence entre les quantité de grains récoltés à l’hectare sur l’une ou l’autre de ces terres mesure la rente de l’une d’elles par rapport à l’autre, et si celle-ci est la terre la moins fertile qui soit parmi toutes celles qui sont cultivées, cette différence mesure la rente totale de l’autre terre.

Une variété de la rente foncière est constituée par la rente des mines et carrières, une autre par celles des chutes d’eau.

Entre deux mines de charbon, deux carrières de pierre, ou deux chutes d’eau, il existe des différences entre les quantité de travail qui sont nécessaire pour extraire du sol la même quantité de charbon ou de pierre, ou pour capter le même nombre de chevaux-vapeur. La différence entre les quantités d’un combustible de même qualité qu’on tire de deux mines différentes moyennant un même travail constitue la rente de l’une de ces mines par rapport à l’autre. Et si l’on prend comme terme de comparaison la mine la plus défavorisée parmi toutes celles qui sont en exploitation, les rentes des autres mines par rapport à celle-là sont leurs rentes totales. La rente d’une carrière ou d’une chute d’eau se mesure d’une manière analogue.

En dehors des rentes foncières, il existe une rente industrielle, la rente d’invention.

Un industriel a-t-il imaginé certains procédés de fabrication qu’il est seul à connaître, ou dont il a la propriété exclusive en vertu de dispositions légales, ou bien ses ouvriers utilisent-ils certains tours de main qu’ils sont seuls à connaître, cet industriel jouit alors d’une rente relativement à ses concurrents qui, ne connaissant point ces procédés ou ces tours de main, ont besoin de plus de travail pour obtenir le même produit.

Et même si ces concurrents n’existent pas, si l’industriel possesseur d’un brevet ou d’un secret de fabrication est seul à fabriquer le produit considéré, il jouit d’une rente, car le travail maximum socialement nécessaire n’est point déterminé par son prpre travail, bien que ce soit lui qui en fournisse le plus, mais par le travail qu’aurait à fournir un nouveau producteur éventuel, travail qui supérieur au sien, puisque celui-ci ne pourrait utiliser son brevet ou ses secrets.

Il y a lieu, dans ces cas, de donner au mot invention le sens le plus large. Tout perfectionnement technique, toute amélioration dans l’organisation du travail constitue une invention et produit une rente, tant qu’il n’est point tombé dans le domaine public. On peut dire que tout ce qui, chez les producteurs, est recherche, activité intellectuelle créatrice, a pour but d’amener la constitution d’une rente.

La recherche de la rente industrielle fut un grand moteur du progrès humain. La rente foncière qui, elle, existe sans qu’on ait besoin de la rechercher, est, au contraire, une prime à la paresse. Aussi les sociétés à base agricole ou minière sont-elles conservatrices, tandis que celles à base industrielle sont progressives.

Enfin, on peut considérer comme une rente également l’habileté naturelle plus ou moins grande que possède un ouvrier par rapport à celle dont fait preuve le moins habile des ouvriers dans le métier considéré et à l’époque considérée. Avec une même dépense de travail, un homme plus habile pourra produire davantage qu’un autre moins habile; celui-là jouira d’une rente par rapport à celui-ci. Nous appellerons cette rente la rente personnelle.

Les variations de la rente

Lorsque, par suite des variations de la consommation ou des modifications de la technique, le travail maximum socialement nécessaire varie, la rente varie également, mais elle varie différemment selon que c’est la consommation ou la technique qui a varié.I. – Des deux termes dont la différence constitue la rente, le travail effectivement dépensé dans un objet et le travail maximum socialement nécessaire pour la production de cet objet, le second seul est modifié par les variations de la consommation. Quelle que soit la consommation, le travail que dépense le producteur dans sa fabrication ne varie pas, seul le travail maximum socialement nécessaire est augmenté ou diminué d’une certaine quantité selon que la consommation a augmenté ou diminué. La rente est donc elle-même augmentée ou diminuée de la même quantité dont est augmenté ou diminué le travail maximum socialement nécessaire; elle est augmentée ou diminuée d’une quantité égale pour tous les producteurs.

Dans le cas d’une variation de la consommation, il y a une variation absolue de la rente.

2. – Contrairement aux variations de la consommation, les variations de la technique agissent à la fois sur chacun des deux termes dont la différence constitue la rente. Un progrès technique est susceptible de diminuer aussi bien le travail mis dans un objet, par l’un quelconque de ses fabricants, que celui mis dans cet objet par le fabricant le moins favorisé, celui dont le travail égale le travail maximum socialement nécessaire.

Les modifications de la rente dues aux changements de la technique ne seront donc pas égales pour tous les producteurs, elles seront différentes selon la modification technique considérée, selon que celle-ci diminuera davantage soit le travail des producteurs les moins favorisés, soit celui des plus favorisés.

Dans le cas d’un changement de la technique, il y a une variation relative des rentes.

De fait, les progrès techniques ont, en général, pour résultat d’atténuer les différences de productivité afférentes aux conditions naturelles, ils diminuent davantage le travail nécessaire à l’obtention d’un produit, là où ce produit s’obtient difficilement, que là où il s’obtient facilement.

Par exemple, l’usage des engrais a atténué les différences résultant de l’inégalité de fertilité des terres. Une même quantité d’engrais donne sur une terre médiocre une plus grande augmentation proportionnelle de récoltes que sur une terre facile. Pareillement, les progrès du machinisme tendent à réduire les écarts existants dans les prix de revient des mines. Un perfectionnement dans les machines d’extraction, par exemple, diminue dans une plus grande proportion le prix de revient de la tonne pour une mine plus profonde que pour une mine moins profonde. (4)

En règle générale, le progrès technique tend à niveler la rente.

4 Soit, en effet, deux mines identiques, à la profondeur près. Le prix de revient de la tonne, extraction non comprise, est, mettons, de 80 francs pour les deux mines, mais l’extraction coûte 20 francs dans la mine profonde, tandis qu’elle ne coûte que 10 francs dans l’autre. S’il se produit un perfectionnement dans les machines d’extraction qui permette réduire le coût de l’extraction de 50 %, le prix de revient total de la tonne, pour la mine la moins profonde, va être de 85 francs au lieu de 90 francs, doit une diminution de 5 francs ou 5,5 %, tandis que le prix de revient dans la mine la plus profonde va être de 90 francs au lieu de 100 francs, soit une diminution de 10 francs ou 10 %.

 

Chapitre III : L’offre et la demande.

Ainsi donc, après avoir, dans un premier chapitre, établi la loi générale que les marchandises s’échangent selon le travail qu’elles exigent, nous avons été amenés, dans un second chapitre, à préciser que le marché n’étant pas généralement un marché « absolu » le travail qui doit être considéré comme exigé par la production d’une marchandise est celui qu’elle exige de la part du fabricant qui travaille dans les plus mauvaises conditions.

Il faut, maintenant, que nous fassions un pas de plus. Non seulement le marché n’est pas « absolu », mais il n’est pas davantage « instantané » Tout en ayant la possibilité de produire un objet, on n’a point d’ordinaire la possibilité de le produire instantanément. Toute fabrication exige un certain délai. Ceci nous amène à apporter une seconde précision à la loi générale de la valeur.

Le cas général

Supposons qu’une tribu plus ou moins sauvage vivant de la pêche soit momentanément privée, par suite de circonstances quelconques, de ses instruments de pêche. D’une tribu voisine arrive un marchand de ces instruments.

A la condition que ces pêcheurs sachent fabriquer leurs instruments et qu’ils aient des vivres en quantité suffisante pour pouvoir s’alimenter pendant le temps nécessaire à la confection de ceux-ci, ils n’accepteront point de donner au marchand, en échange de ses instruments, des objets qui leur auront demandé plus de travail à produire qu’il ne leur en coûtera pour se fabriquer eux-mêmes de nouveaux instruments. Que le marchand n’ait donc que peu d’instruments de pêche à vendre ou qu’il en ait beaucoup, c’est-à-dire que l’offre soit faible ou grande par rapport à la demande, il ne pourra échanger sa marchandise que contre d’autres marchandises d’un travail équivalent.

Mais supposons que, lorsque notre marchand vient se présenter, il y ait à ce moment un grand passage de poissons, tel qu’il ne s’en produit qu’exceptionnellement. Dès lors, nos pêcheurs, qui autrement n’auraient point voulu acheter les instruments pour plus de travail qu’ils n’en ont coûté, vont maintenant accepter de les payer plus cher.

A quoi cela est-il dû ? Cela est dû à ce que, si l’on a pas les instruments de pêche immédiatement, on ne pourra plus pêcher que dans les conditions habituelles, sans passage exceptionnel de poissons, et que, par suite, il faudra davantage de travail pour se procurer la même quantité de poissons. On est donc tout disposé à donner, contre les instruments, des objets qui exigent, outre un travail égal à celui qu’exige la fabrication de ces instruments, un travail égal à celui qu’on économisera à la pêche, si l’on a tout de suite de quoi pêcher.

Remarquons d’ailleurs que la valeur ainsi déterminée, bien que supérieure à la valeur habituelle de l’objet, est encore indépendante du rapport entre l’offre et la demande. Le supplément de valeur n’est déterminé que par la quantité de travail qui va se trouver économisée et non par la proportion entre l’offre et la demande. Il sera de même, que le marchand dispose seulement de 10 instruments pour 100 pêcheurs ou qu’il en dispose de 50 ou de 90, ou même de 110.

Nous pouvons donc formuler la règle suivante :

Pour déterminer la valeur d’un objet à un moment donné, il faut comprendre, dans le travail qu’exige cet objet, le travail économisé par la suppression du délai de jouissance.

Le cas habituel

Envisageons maintenant un cas particulier qui se reproduit constamment dans les conditions ordinaires de la production.

Un caractère commun à toute technique consiste en ce qu’une fabrication discontinue entraîne plus de travail qu’une fabrication continue : toute mise en train exige un travail supplémentaire, toute inactivité de l’outillage occasionne un travail d’entretien ou de remise en état, etc. La continuité de la fabrication est donc la première condition pour que la plus grande production corresponde au moindre

(1) Le travail économisé par l’acheteur intervient également dans la valeur de la chose vendue pour fixer les différences de valeur entre des objets destinés au même usage, mais de qualité différente, par exemple : dans le charbon, entre le gros et le menu, – dans les terrains à bâtir entre un terrain situé près d’une ville et un terrain plus éloigné, etc. Dans cet exposé des « Principes », nous laissons ce problème particulier de côté, ainsi que d’autres du même genre. Ils se résolvent facilement par analogie avec ce que nous disons ici.


 

travail. Toute marchandise dont l’acquisition sera faite pour éviter un arrêt de la production comportera donc, selon la loi générale que nous venons d’établir, une valeur supplémentaire égale au travail qui sera économisé du fait que la production de l’acheteur ne sera pas arrêtée.

Or, l’arrêt de la fabrication, par manque de matières premières par exemple, sera d’autant moins probable qu’il y aura davantage de ces matières sur le marché (offre), par rapport à ce qu’il en est consommé (demande), et d’autant plus probable dans le cas contraire. Pour se garantir contre un arrêt possible de sa fabrication, le producteur acceptera donc de payer pour les marchandises dont il a besoin une sorte de prime d’assurances qui variera selon que le manque prochain de cette marchandise sur le marché sera plus ou moins probable, autrement dit selon que la demande en sera plus ou moins grande par rapport à l’offre.

Inversement, comme pour pouvoir continuer sa fabrication, le producteur devra vendre sa marchandise de façon à avoir de quoi se procurer de nouvelles matières premières, il sera amené éventuellement à consentir une prime sur le prix de sa marchandise, si la demande de celle-ci est faible par rapport à l’offre.

Le jeu réiproque de ces deux primes, celle qu’est prêt à payer l’acheteur, et celle qu’est prêt à consentir le vendeur, aboutit à faire varier la valeur selon les variations du rapport entre l’offre et la demande.

Les variations de la valeur dues à cette cause sont le résultat d’une « spéculation », c’est-à-dire d’un calcul basé sur une probabilité. Elles s’étendent entre deux limites. Une limite inférieure : si un produit existe en quantité correspondante à la demande, il s’échangera selon une valeur qui sera uniquement déterminée par le travail maximum socialement nécessaire. Une limite supérieure : si le produit n’existe que dans une quantité infiniment petite par rapport à la demande, il s’échangera selon une valeur égale à la somme du travail maximum socialement nécessaire, et du travail supplémentaire qu’amènerait une interruption de fabrication par manque de ce produit.

L’influence du rapport entre l’offre et la demande sur la valeur se ramène donc en dernière analyse, elle aussi, à une question de travail.

Nous pouvons, dès lors, conclure que la valeur est fonction du travail, – cette fonction se décomposant en deux parties principales : 1° le travail maximum socialement nécessaire que requiert la fabrication du produit ; 2° le travail qui est économisé du fait que le produit est immédiatement disponible.

La courbe des valeurs.

Le travail maximum socialement nécessaire étant modifié par chaque perfectionnement technique ou chaque changement de la population, varie fréquemment ; la probabilité pour qu’un produit vienne à manquer varie continuellement ; il en résulte que la valeur est en constante variation. C’est dans des proportions perpétuellement variables que s’échangent les produits.

Comme chaque fois qu’il s’agit d’un phénomène réel, la véritable fonction est, en fait, plus complexe. Mais on peut considérer que si on la mettait sous la forme de ce que les mathématiciens appellent un développement en série, le premier terme serait le travail maximum socialement nécessaire, le second le travail économisé du fait de la disponibilité de la marchandise; quand aux suivants, ils seraient, dans la plupart des cas, à peu près négligeables.

Mais deux sortes de variations, celles dues aux variations du travail maximum socialement nécessaire et celles dues aux variations de l’offre et de la demande, n’ont ni le même rythme ni la même importance.

Les premières ont un certain caractère de permanence et de continuité. Une transformation technique une fois faite est bien faite ; l’abaissement de la valeur qu’elle engendre est bien acquise, elle est définitive. Une nouvelle modification de valeur n’aura lieu que lorsqu’une nouvelle modification de la technique se produira, et cette modification de valeur aura lieu dans le même sens que la précédente, dans le sens de la diminution, car tout progrès technique ne peut que diminuer le travail nécessaire. Pareillement, l’accroissement de la population ou sa diminution, l’élévation du « standard of life » général ou son abaissement, sont des phénomènes relativement continus qui se produisent pendant de longues années dans le même sens.

Il n’en est pas de même pour le rapport entre l’offre et la demande. Celui-ci varie non en vertu d’un changement durable de la production ou de la consommation, mais du fait des inégalités de la production et de la consommation. La production ou la consommation quotidienne d’un individu n’est pas chaque jour égale à sa production ou à sa consommation annuelle divisée par le nombre de jours de l’année. Il en est de même pour la production ou la consommation des sociétés. En outre, la production d’un grand nombre de matières premières dépend pour une large part des conditions météorologiques, variables chaque année, tantôt favorables et tantôt défavorables.

N’étant point dues à des causes permanentes, mais à des cas fortuits qui agissent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, les variations du rapport entre l’offre et la demande présentent un caractère oscillatoire, et les variations de valeur qu’elles engendrent présentent le même caractère, les oscillations se produisant de part et d’autre d’une position moyenne correspondant à celle pour laquelle l’offre égalerait la demande.

Au point de vue de la vie quotidienne, au point de vue du marchand pour qui la question fondamentale est de savoir s’il doit acheter ou vendre aujourd’hui ou demain, ce sont les variations qui se produisent dans une courte période de temps, donc celles dues aux changements du rapport entre l’offre et la demande, qui ont le plus d’importance. Ceci explique le rôle de premier plan qui leur est attribué par l’économie vulgaire, celle-ci réduisant volontiers toute la science économique à la connaissance de « la loi de l’offre et de la demande ».

Lorsqu’on se place au contraire au point de vue de l’historien, qui envisage les phénomènes au cours de longues périodes, et n’a à considérer que les changements présentant une certaine permanence, seuls susceptibles de produire des modifications profondes, les oscillations dues à l’offre et à la demande sont négligeables, les variations dues au changement du travail maximum socialement nécessaire importent seules.

Nous appellerons valeur du moment, la valeur exacte au moment considéré, telle que celle-ci est déterminée à ce moment, à la fois par le travail maximum socialement nécessaire et par le rapport entre l’offre et la demande. Nous appellerons valeur spécifique, la « valeur du moment » aux moments où l’offre égale la demande. Cette valeur spécifique ne dépend que du travail maximum socialement nécessaire ; elle constitue l’élément essentiel, et en même temps la moyenne, des « valeurs du moment ».

Dans une période de progrès technique et de population croissante, la courbe générale des valeurs en fonction du temps affecte la forme schématique AD ci-dessous. Les oscillations sont dues aux variations du rapport entre l’offre et la demande ; l’élévation continue des centres d’oscillations, entre A et B, entre B’ et C, entre C et D, est due à l’augmentation continue de la population ; les chutes brusques entre B et B’, entre C et C, sont dues aux inventions techniques.

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[à suivre]

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