1927-11 Que faire ? [Réveil communiste]

Paru dans Le Réveil communiste N°1, attrribué à Michelangelo Pappalardi.

« Quand on veut enseigner la vérité, on doit la dire tout entière ou pas du tout, la dire carrément, sans énigme, sans réticence, sans équivoque sur son importance. Car plus une erreur est grossière, plus court et droit est le chemin qui mène à la vérité ; tandis qu’au contraire, l’erreur raffinée peut nous éloigner éternellement de la vérité, car beaucoup plus difficilement nous nous persuadons que c’est une erreur. Celui qui estime pouvoir offrir aux autres la vérité sous la couverture de masques et de trucs de toute sorte, pourra être très bien le maquereau de la vérité, jamais son amant. « 
Lessing

Au dixième anniversaire de la grande révolution russe, gigantesque phénomène historique et social enchaîné au grand mouvement d’ensemble du prolétariat mondial provoqué par la guerre mondiale, après un siècle de mouvement ouvrier, 63 ans après la fondation de la première Internationale, 48 ans après la fondation de la deuxième Internationale et seulement 8ans après la fondation de la troisième Internationale, à un moment ou l’histoire du mouvement classiste est si riche d’expériences négatives et positives, où, toutefois, le résultat de cette grande période historique n’est pas du tout favorable à la classe ouvrière, qui se voit tombée toujours dans la même situation si non empirée, le problème de l’unité réelle de toutes les forces véritablement révolutionnaires n’est guère résolu ; au contraire, il se représente aujourd’hui dans son intégrité. La première Internationale (donné le caractère traditionnellement révolutionnaire de ses dirigeants) trouva sa fin au début de l’époque du grand développement capitaliste jusqu’au monopolisme et à l’impérialisme économique, et même à cause des tendances libérales-bourgeoises et anarcho-libérales contenues en elle qui en hâtèrent la dissolution. Ce fut, en effet, la première expérience d’unité qui n’eut pas de succès. Et elle ne pouvait pas en avoir, donné le développement ultérieur des forces économiques et politiques de la bourgeoisie, donné même la variété non des éléments sociaux, mais des idéologies que ces éléments représentaient à l’intérieur de la première Internationale. Au point de vue historique, la première Internationale aurait dû servir aux révolutionnaires communistes comme un exemple négatif d’expérience sur le terrain des solutions de l’unité et il est très curieux de remarquer qu’au contraire presque tous les tacticiens du mouvement révolutionnaire s’en sont servi comme point d’appui positif pour leurs formulations politiques et peut-être nul n’a appliqué avec sa signification profonde et réelle le mot d’ordre lancé par Marx dans la célèbre adresse inaugurale de l’Association Internationale des Travailleurs : « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ». On a essayé jusqu’à présent de donner à ce problème essentiellement dynamique une solution artificieuse et hâtive qui, naturellement, devait apporter de très graves déceptions. Ce mot d’ordre lancé il y a plus d’un demi-siècle n’a perdu du reste rien de son importance, car c’est toujours sur le terrain de l’unité de sa masse que le prolétariat a remporté ses plus grands succès, tout en étant comme classe tout seul à mener la lutte. La première Internationale disparue après les premiers mouvements révolutionnaires de grande envergure du prolétariat, avec la longue période de développement du capitalisme et son évolution laborieuse des formes primitives de la concurrence aux formes plus perfectionnées du monopolisme, se forma la deuxième Internationale, organisme qui, ainsi que les partis qui en étaient la base, répondit à l’époque particulière de développement des aristocraties ouvrières et de l’endormissement politique et révolutionnaire des larges masses les plus exploitées, dont le mouvement fut renfermé dans les limites syndicales et électoralistes. Même au sein de la deuxième Internationale, l’unité idéologique fut factice, car les éléments les plus disparates étaient contenus en elle et son apparente orthodoxie marxiste et internationaliste était contredite par la ligne pratique de la politique des différentes sections et par la lutte des courants véritablement révolutionnaires contre la majorité soi-disant orthodoxe.
Il faut reconnaître, à ce point, que la deuxième Internationale exprimant, pendant cette période, les conditions et la psychologie des masses ouvrières, ne pouvait absolument dans l’étroitesse de son horizon politique, être sensible à la totalité du grand processus historique où le prolétariat aurait trouvé avec sa libération, la libération de la société tout entière. Et, à ce point de vue, le Révisionnisme apparaît comme une idéologie répondant parfaitement à ces temps de l’évolution économique du capitalisme et comme la plate-forme politique conséquente de l’aristocratie ouvrière et elle marque la rupture formelle des éléments opportuniste avec la tradition révolutionnaire. L’orthodoxie formelle envisageait les perspectives révolutionnaires comme quelque chose qui est si éloigné qu’on ne saurait pas s’en mêler à cette époque, tandis que la gauche révolutionnaire, même durant la période de croissance capitaliste, s’apercevait de la grande importance des problèmes révolutionnaires, même s’ils n’étaient pas actuels et considérait tout le développement du mouvement classiste du prolétariat comme une prémice pour la victoire révolutionnaire du prolétariat lui-même, comme une germination moyennant l’expérience de la lutte des classes, des forces nécessaires pour le grand choc final, dont Marx exprime l’inexorabilité à la fin de sa Misère de la Philosophie.
Mais si la deuxième Internationale était l’expression historiquement logique de l’époque de croissance du capitalisme, si elle ne pouvait que faillir au point de vue prolétarien avec l’ouverture de la nouvelle époque révolutionnaire, si éloignée qu’elle était de l’ensemble du processus dialectique de la lutte des classes, elle représentait une expérience et sa faillite comportait la faillite de toute une méthode. Cette expérience se manifestait dans la germination des nouveaux courants de la gauche, qui réagissaient contre la politique opportuniste des dirigeants en niant justement son prétendu contenu classiste. La grande crise du capitalisme ouverte en 1914 avec le déclenchement de la grande guerre, brisa d’une façon définitive, l’unité des courants qui se revendiquaient marxistes, créant la base d’un nouveau développement du mouvement politique. de la classe ouvrière. Mais si l’expérience de la deuxième Internationale s’exprimait pour les véritables révolutionnaires par une négation de la méthode de la deuxième Internationale elle-même, il manquait évidemment à ces nouvelles formations politiques nettement prolétariennes, comme à la classe ouvrière elle-même, une expérience complète de la lutte révolutionnaire dans toutes ses complications et ses surprises, il manquait une intégrale vision de tous les problèmes tactiques, de toutes les solutions politiques. Le problème de l’État par rapport au prolétariat, problème qui fut envisagé et analysé pour la première fois par Lénine dans son État et Révolution, au point de vue théorique d’une manière tout à fait suffisante, attendait une solution pratique et complète. La Commune de Paris offrait un tableau très important à ce point de vue, mais sa brève durée ne pouvait apporter au problème dont il est question une expérience complète et une solution totale. La révolution russe et la conséquente expérience étatique du prolétariat russe nous a offert un tableau, où les surprises ne manquent pas et où l’expérience soit positive, soit négative, ne saurait ne pas nous servir avec une grande suffisance pour notre action à venir sur le terrain des solutions étatiques. Le processus de germination d’une nouvelle Internationale, que l’on essaya de pousser à une solution même avant la grande Révolution russe à Zimmerwald, trouva une conclusion prématurée lorsqu’à la suite de ce grand mouvement historique initialement prolétarien en 1919 on voulut forcer l’histoire du mouvement révolutionnaire. La déclaration préjudicielle du représentant du Spartacusbund lors de la constitution de la troisième Internationale apparaît, aujourd’hui que l’Internationale communiste décline, précipitamment rongée par son péché originel, dans toute son importance, et il est regrettable que ce représentant ait cédé à l’enthousiasme du moment historique, renonçant à obéir par conséquent à la froide logique de la totale expérience historique. Et l’on a payé bien cher ce péché originel, comme la précipitation des uns ainsi que la précipitation des autres. C’est ainsi qu’en 1919, même dans la pensée du grand tacticien Lénine, l’unité formelle l’a emportée sur l’unité réelle, car il faut le reconnaître : les formations politiques de base de la nouvelle Internationale n’avaient pas encore eu leur développement idéologique et tactique complet.
En ayant montré le défaut d’origine constitutionnel de la troisième Internationale, nous allons voir quels sont les faits qui ont déterminé sur la base préalable de constitution unilatérale de la dite Internationale, base où la Révolution russe a joué par ses éléments dirigeants un rôle par trop prépondérant, quels sont, nous disions les faits, qui ont déterminé la dégénérescence tout à fait accomplie à ce moment-ci. Il ne faut pourtant jamais oublier que cette solution prématurée du problème de l’unité politique des courants révolutionnaires exprimant le degré d’expérience du prolétariat mondial comportant d’une façon absolue un rôle hégémonique du mouvement prolétarien de Russie et, par conséquent, de ses facteurs objectifs dans la nouvelle Internationale. Nous pouvons donc voir comme facteurs déterminant la dégénérescence de la Comintern d’une part, l’évolution progressive de la Révolution russe vers des positions de plus en plus de droite, et d’autre part le manque des forces de résistance dans les restantes sections de la troisième Internationale contre cette influence prépondérante de la déviation à droite du mouvement russe. Cette insuffisance de maturité politique pour la fusion des courants révolutionnaires en 1919 sur le terrain international devait être fatale dans la suite au développement d’un véritable parti communiste mondial, ainsi qu’elle devait supprimer dans la Comintern toute possibilité de régénération de celle-ci à son intérieur. Cette insuffisance doublée d’un rôle tout à fait prépondérant des éléments russes a même empêché avec le développement du mouvement révolutionnaire dans les différents pays, la possibilité d’un cours naturel de l’expérience révolutionnaire et enfin elle s’est manifestée toujours doublée du rôle despotique du mouvement russe comme une entrave conservatrice et réactionnaire contre la germination inévitable des nouvelles avant-gardes politiques, produit indestructible de l’expérience révolutionnaire de la classe ouvrière.
Le rôle politique du P.C.R. sur la troisième Internationale se manifesta de plus en plus nettement au fur et à mesure que la Révolution russe, passant par les étapes du communisme de guerre et de la Nep, évolua vers une liquidation presque complète de ses directions originaires avec l’idéalisation de la Nep. La Nep, dans sa véritable essence, marque un arrêt et en même temps un recul de la marche en avant de la Révolution russe mais ce recul n’est pas envisager comme une mesure définitive ni comme un désavouement complet du Communisme qu’on aime appeler Communisme de guerre. Nous sommes obligés à marquer, à ce point de nos considérations sur les causes de la dégénérescence de la Comintern, la différence qui nous sépare sur cette question, non pas seulement des courants du centre, mais aussi du courant qui, particulièrement répandu parmi les éléments italiens du Perronisme (du nom de son inspirateur intellectuel) qui, soi-disant de gauche et bordiguiste, prétend, en accord avec l’interprétation officielle, de vider complètement de son contenu révolutionnaire cette tentative grandiose du Communisme de guerre en le présentant comme une simple nécessité transitoire ! Quand on pose la solution du problème de la Nep, partant de cette prémisse, on parvient implicitement à idéaliser la Nep elle-même dans ce sens qu’on l’admet comme le seul produit positif possible sur le terrain économique de la Révolution russe. Ce n’est pas la tentative du Communisme de guerre qui est une nécessité transitoire, c’est au contraire la Nep qui se présente sous cet aspect. Et ce n’est que l’arrêt du mouvement révolutionnaire mondial qui détermine cet arrêt, qu’on s’est plu d’appeler nouvelle politique économique. La justification qu’on en a donnée en la présentant comme une nécessité immanente de la Révolution russe contenait dès le début l’idéalisation de la Nep. Et c’est pour cela que nous ne pouvons pas partager l’avis centriste de nos Perronistes. L’idéalisation de la Nep se présente à son début comme une première manifestation idéologique d’une classe ou de plusieurs couches sociales qui ne sont pas la classe ouvrière et elle marque, par conséquent, un progrès considérable des nouvelles couches sociales dans l’appareil étatique, lequel par sa bureaucratisation et par le régime intérieur du P.C.R. s’est déjà progressivement détaché de la classe ouvrière. (Sur les dégénérescences particulières de l’appareil étatique, il faut avoir en vue la critique de Trotsky dans le Cours Nouveau et la rapporter aux considérations de Marx sur la Commune, commentées par Lénine dans l’État et Révolution.) Nous n’avons pas ici à traiter la question de l’État et la Révolution russe et nous ne pouvons pas nous attarder en ce moment sur le processus compliqué de la dégénérescence de l’appareil étatique et nous nous bornons à rappeler ces deux facteurs essentiels de la Néo-Nep et de la bureaucratisation hypertrophiant au point de vue prolétarien l’apparat gouvernemental. Nous remarquons en passant que les issues de cette expérience étatique du prolétariat russe sont là pour démontrer que le problème de l’État n’a pas trouvé dans la révolution russe une solution définitive et complète et que le prolétariat a le droit et le devoir de méditer et discuter cette question capitale ayant trait à l’originalité de son rôle historique. Cette discussion au sein de la classe ouvrière ne saurait d’ailleurs nous faire revenir sur des positions social-démocratiques, ni on ne saurait voir dans notre réflexion précitée une négation de la dictature prolétarienne. Il s’agit au contraire de perfectionner et de protéger contre toute dégénérescence cette forme de gouvernement prolétarien, qui n’est et ne devra jamais être ni un gouvernement démocratique, ni un gouvernement social-démocratique, ce qui revient au même, ni un gouvernement qui soit le produit de l’alliance de deux ou plusieurs classes, mais un gouvernement où, d’une part, l’hégémonie de la classe ouvrière est absolue et, d’autre part, l’appareil étatique, pleinement soudé avec le prolétariat, ne présente pas les caractères de la rigidité et de la tendance à s’affermir comme un organisme permanent et toujours plus absolutiste, mais au contraire le caractère particulier de la tendance à se rendre de plus en plus moins rigide et plus mobile, sauf à acquérir plus tard, avec le grand développement révolutionnaire sur l’actuelle Internationale, la tendance à se faire toujours plus limité dans ses pouvoirs et par conséquent à disparaître L’expérience russe nous présente une dégénérescence typique de cette ligne fondamentale de la dictature prolétarienne. La bureaucratisation de l’appareil étatique, l’éloignement total de cet appareil de la classe ouvrière, les manifestations idéologiques non prolétariennes dans l’appareil lui-même, dénotent que la dictature du prolétariat en Russie n’est plus une réalité dans le pays de la plus grande révolution de la classe ouvrière, mais une question de pure forme, sur laquelle s’acharnent les illusions de toutes les oppositions russes. (Particulièrement remarquable est l’attitude du trotzkisme, qui, tout en ayant fait, au temps de son passage à l’opposition, une critique de la situation russe, entamant profondément la réalité de la dictature prolétarienne dans l’Union des Soviets, aujourd’hui s’accroche désespérément à ce côté formel de la dictature prolétarienne elle-même, en l’adoptant comme élément fondamental de toutes ses positions critiques et de tous ses reculs stratégiques. Cette position, qui est une contradiction permanente entre les prémices critiques, et l’attitude pratique, dont les manifestations ne sont pas trop cohérentes, est partagée particulièrement par les Maslowistes en Allemagne et par les Giraudistes, dont les Perronistes sont aujourd’hui l’appendice italien, en France. L’élément justificatif de cette sublimation de l’incohérence est la discipline !).
La disparition progressive de la dictature prolétarienne en Russie comme fait réel, donné la prémice du défaut d’origine, a progressivement provoqué dans la Comintern ce processus de dégénérescence précoce qui est passé à l’histoire sous le nom de bolchévisation. Ce défaut d’origine a fait si bien que la destinée de la Comintern fut soudée complètement à la destinée de la Dictature prolétarienne et à la disparition réelle de la dernière a correspondu la disparition réelle de la première. Si, dans notre dernier tract paru pour flétrir les dernières manifestations quasi-fascistes des homuncules de la bolchévisation parmi les communistes italiens et les ménétriers de l’hospitalité de la bourgeoisie belge, nous avons parlé de la Comintern comme d’un organisme en liquidation, nous avons adopté cette dernière expression pour contenir synthétiquement le contenu de notre pensée à cet égard. Puisque nous pouvons ici nous expliquer plus librement à cause de la place élargie aux buts de notre propagande, nous avons à déclarer que suivant notre conviction profonde, cette liquidation de la Comintern est substantiellement un fait accompli. Nous ne pouvons pas ici nous attarder sur le processus de la bolchévisation, soit comme manifestation de dégénérescence idéologique et tactique (à savoir : révisionnisme de fait des positions dialectiques du Marxisme, ou Boukharinisme, fausses positions par conséquent sur le terrain tactique, sur le problème de l’Unité, grave déviation sur la question de la guerre), soit comme manifestation de dégénérescence organique (cellulisation, passage à la politique de masse, par laquelle les partis communistes servent de simples passages à des éléments semi-conscients ou tout à fait inconscients, despotisme et idiotie bureaucratique), mais nous nous promettons d’analyser dans ses détails ce processus typique de dégénérescence, qui a été d’ailleurs examiné dans ses lignes fondamentales dans notre « Plate-forme de Gauche », dans des autres articles. Nous remarquons pour le moment qu’à la formalisation du problème de la dictature du prolétariat correspond chez les oppositeurs précités une formalisation du problème de la Comintern. Les Stalinistes et les Boukharinistes, ces fossoyeurs de la Révolution russe, profitent de leur côté de cette conservation du côté formel de la dictature prolétarienne pour conserver en même temps comme pure forme (au point de vue prolétarien) la troisième Internationale. Ce n’est pas de l’expulsion de Trotszky et des autres du C.C. de la Comintern que nous constatons ce fait de la pure formalisation de l’Internationale Communiste, mais de toute notre ligne critique dont nous venons de tracer le schéma. La disparition formelle de la Comintern suivra-t-elle la disparition formelle de la dictature du prolétariat en Russie ? La réponse à cette question est contenue dans nos prémices et elle en est l’illiation. Mais ce n’est pas là le point plus grave de la question, car une liquidation évidente de la pure forme étatique soi-disant prolétarienne, mais en effet nepman-kulakiste en Russie, briserait toutes les illusions et créerait une base tout à fait nouvelle pour un nouveau développement du mouvement révolutionnaire sur le terrain international. Le point plus grave de la question réside dans un prolongement possible et de durée indéterminable de ce fantôme ou contrefaçon de la dictature du prolétariat, auquel correspond un prolongement de la suggestion morbide des couches au point de vue politique plus avancées du prolétariat et de leur démoralisation et corruption idéologique et politique. De ce point de vue, notre jugement ne peut que se porter âprement sur ces éléments de l’opposition qui formalisant ce problème contribuent copieusement à l’entretien d’un état psychologique pareil chez les avant-gardes révolutionnaires et même chez la classe ouvrière tout entière.
Opposer à la fausse interprétation néo-léniniste du problème de l’État et à sa formalisation des pseudo oppositionnistes la véritable solution marxiste de ce problème, dévoiler l’hypocrisie d’une forme de gouvernement qui ne correspond plus en Russie à l’hégémonie des forces prolétariennes, remettre la question de la révolution mondiale sur sa base naturelle, opposer à la discipline formelle d’un organisme, tel que la Comintern, d’ores et déjà liquidée au point de vue révolutionnaire, la discipline véritablement communiste, voilà le devoir élémentaire de tout ouvrier communiste conscient. Qu’un organe, qui est un fantôme, pour la réalité de la dynamique des forces prolétariennes, se dissolve, même formellement, voilà un fait qui ne trouvera plus de regret dans l’esprit des véritables communistes. Pas de sauvetage formel, bien au contraire, de ce côté-là démolition. Ce qu’il faut sauver, ce sont les couches révolutionnaires encore susceptibles d’être arrachées au processus de corruption, la substance de la doctrine marxiste et les résultats précieux de l’expérience révolutionnaire de la classe prolétarienne. Ce travail des éléments communistes conscients, s’il suivra une ligne rigidement marxiste et rigidement inspirée à l’ensemble des expériences révolutionnaires, ne devra ni pourra conduire à une répétition des fautes du passé. L’unité formelle a accompli son funeste cycle d’expérience. L’histoire du mouvement prolétarien en est pleine. Tantôt on a voulu sacrifier la réalité du développement révolutionnaire à la tradition unitaire du mouvement politique. C’est l’histoire du P.S.I. pendant les années que la bourgeoisie a appelé rouges et que le prolétariat italien n’oubliera jamais. Tantôt, on a remplacé par la folie unitaire au produit spontané du processus révolutionnaire un mélange hybride de formations politiques contradictoires. Et c’est l’histoire du P.C.A. qui, engendré par la grande expérience de la guerre mondiale, originairement dans la formation politique purement révolutionnaire du Spartacusbund, est transformé au Congrès de Halle en une organisation anachronistique, où les éléments véritablement révolutionnaires sont absorbés, désorientés et disperdus par l’immixion des masses du Parti Indépendant, et là aussi l’unité formelle a préparé la défaite révolutionnaire de 1923. S’il y est des communistes qui, comme Graziadei en Italie et Souvarine en France, ont trouvé un argument formidable pour étayer leur amour de l’unité formelle dans les grands succès électoraux, nous sommes forcés de déclarer que chez ces droitiers la vue des problèmes fondamentaux de la révolution était subordonnée à la vue des tâches secondaires ou même de détournements nuisibles à l’action révolutionnaire de classe prolétarienne. Pas d’unité formelle donc des nouvelles formations politiques d’avant-garde du prolétariat et pas de nouvelle organisation internationale sans que le processus de développement d’une ligne de gauche sur le terrain international ne soit accompli. Pas de retour au passé, en revenant sur des positions tout à fait liquidées. Tout agrégat politique qui surgit en opposition de la démolition de l’esprit révolutionnaire opérée par la bolchévisation a le devoir de ne pas faire des concessions idéologiques au regroupement qui lui ressemble dans sa germination. Il ne faut pas que des accords prématurés, des préoccupations organisatoires nous amènent à une nouvelle unité de forme. L’unité des gauches sur le terrain international doit devenir au moyen de l’action et même des fautes, des regroupements qui tendent à l’unité réelle de leurs forces politiques.
Notre thèse est-elle imbue de passivisme ?
Elle ne l’est pas, puisqu’elle comporte une réaction critique des avant-gardes conscientes contre la dégénérescence et corruption de l’idéologie et de l’action révolutionnaire et en même temps un grand développement de l’action des mêmes groupements révolutionnaires, vis-à-vis des masses ouvrières, elle comporte un gigantesque travail de préparation pour la nouvelle et prochaine épreuve révolutionnaire. Elle contient en elle-même tout un programme, où la volonté des élites prolétariennes si, d’un côté, ne prétend dominer le cours du processus historique, se réalise en puissance quand elle harmonise son effort avec l’ensemble des expériences révolutionnaires et se dynamise en se tenant en contact avec la synthèse des forces ou bien mieux avec les différents moments de la seule force révolutionnaire de notre époque historique, le prolétariat industriel. De cette synthèse entre la volonté révolutionnaire et la réalité, non contingente et provisoire (qui n’est pas d’ailleurs qu’une forme transitoire de la réalité), mais dialectique et substantielle du mouvement prolétarien jaillissent les forces par lesquelles seulement la victoire de la classe est conditionnée.
Sur ce chemin est tracée la ligne de conduite des élites révolutionnaires et les agrégats politiques qui l’auront suivie ou même s’étant écartés d’elle par une et plusieurs erreurs passagères l’auront rattrapée, finiront par se rencontrer sur le terrain de l’action quand l’heure des grandes responsabilités sera sonnée. Et c’est bien cette ligne d’action tendant à l’unité réelle contre l’unité formelle que nous tâcherons de suivre sans hésiter et sans louvoyer jusqu’au moment de notre expérience de groupes nous passerons par une expérience supérieure d’un nouvel organisme international.


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