1928-02 La gauche marxiste en Allemagne [Korsch]

(Publié dans Le Réveil communiste)

« L’activité internationale de la classe ouvrière ne dépend d’aucune manière de l’existence de l’Association Internationale des Travailleurs »
(Marx, Notes marginales au Programme de Gotha de 1875).

L’article suivant nous a été envoyé par les camarades du groupe Kommunistische Politik de la gauche allemande. Nous avons déjà publié, dans notre premier numéro du Réveil, un article extrait de la Politique Communiste, organe théorique de ce groupement gauchiste, et nous en publierons encore. Il va de soi que ce fait ne comporte pas, ni notre fusion organique avec le groupe Korsch, ni la soumission de notre ligne nettement gauchiste aux directives de l’idéologie et de l’action korschiste qui tend à un éclectisme dangereux. Cet éclectisme pourrait détourner nos camarades allemands de la véritable ligne révolutionnaire et les ramener à un maximalisme suranné. Nous nous réservons, du reste, de rendre publique notre pensée sur la conception korschiste dans un prochain article.

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De même que pendant la période qui a précédé et suivi la constitution de la IIIème Internationale, de même aujourd’hui, pendant la période de décomposition et de liquidation de cette forme, éphémère, au point de vue de l’histoire mondiale et de développement des nouveaux groupements à l’intérieur du camp marxiste, se manifestent clairement deux tendances fondamentales.
Tous les documents officiels parus lors de la fondation de la Comintern montrent nettement que la plupart des participants à cette fondation croyaient nécessaire une rupture radicale avec la Deuxième Internationale social-démocratique et l’immédiate constitution d’une nouvelle Internationale communiste, parce qu’ils étaient convaincus que le vieux système économique et gouvernemental du capitalisme allait s’effondrer définitivement. Ils estimaient en outre, que par la Révolution d’Octobre on avait réalisé un nouveau système « socialiste » de l’État, non pas seulement dans une mesure nationale sur le territoire russe, mais aussi dans une mesure européenne et même mondiale (voir, par exemple, l’article de Lénine, de 1919 : La Troisième Internationale, son rôle dans l’histoire).
La politique et la tactique de la IIème Internationale et en particulier de son parti dirigeant, la social-démocratie allemande, jusqu’au déclenchement de la guerre, n’a pas encore été fondamentalement désavouée par cette tendance ; pour celle-ci, en août 1914, on ne fit que liquider une politique social-démocratique révolutionnaire. On ne considère pas les positions social-démocratiques de 1914 comme la continuation d’une politique réformiste et contre-révolutionnaire dans son essence, avec un simple changement de forme (Lénine par exemple attribue sans réserve une valeur positive à la social-démocratie allemande encore en l’an 1922, dans son écrit : L’extrémisme, maladie infantile du communisme). Notoirement même la « scission » entre bolcheviques et mencheviques dans le parti ouvrier social-démocratique russe jusqu’à l’an 1914, ne signifie en réalité qu’un aiguisement extrême de la lutte fractionnelle à l’intérieur d’un parti unitaire (voir, à ce sujet, la position de Lénine en (… suit une date illisible, note de (Dis)continuité), P. Pascal, Pages choisies de Lénine, vol. 2, page 320, note 2).
L’autre tendance, dont le représentant éminent tout près des mêmes Marx et Engels, est Rosa Luxembourg, se trouve dès le début dans un rapport fondamentalement différent avec toute la politique et tactique de la social-démocratie. Elle représente à l’intérieur du mouvement social-démocratique, qui à partir de sa fondation repose sur une alliance cachée des classes et dans chaque pays sur une organisation bâtie d’une façon différente, le mouvement indépendant de la classe ouvrière ayant des buts nettement prolétarien. On pourra dire que cette tendance défendit pendant la période d’avant-guerre, à l’intérieur du camp marxiste, les mêmes buts, pour lesquels en dehors du camp marxiste et à ce qu’on dit « contre » le Marxisme (en réalité seulement contre la vulgarisation et la caricature social-démocratique du Marxisme !), en particulier dans les pays latins et anglo-saxons, lutta en contraste avec la social-démocratie, le « Syndicalisme révolutionnaire ». Pour cette tendance prolétarienne et révolutionnaire, la fondation d’une Internationale Communiste, même en 1915, à Zimmerwald, et plus tard en 1919, ne signifiait point la création d’une nouvelle forme tendant au développement ultérieur de la politique et tactique « révolutionnaire » de la social-démocratie avant la guerre, mais au contraire la création d’une véritable Internationale de la classe prolétarienne.
Il faut donc avoir présent cette différence substantielle de deux tendances subsistant au temps de la constitution de la IIIème Internationale pour définir les deux courants principaux qui se manifestent déjà aujourd’hui à l’intérieur du mouvement communiste de gauche. D’un côté, nous voyons, en Russie et partout, dans l’Internationale, un courant aujourd’hui encore très fort au point de vue de la quantité, qui aime s’appeler « orthodoxe », « pur », ou « véritable » tendance léniniste et bolchéviste, qui voudrait, au fond, développer ultérieurement l’existence de l’actuel « Internationale Communiste », sur la ligne originaire.
D’autre part, dans l’actuelle lutte de tendances, se reproduit aussi l’autre courant, que nous avons déjà caractérisé dans sa forme originaire et qui aujourd’hui comme hier, défend, vis-à-vis de la moderne théorie et pratique léniniste et bolchévique de l’alliance partielle ou totale des classes, le point de vue marxiste de l’indépendance de classe du mouvement révolutionnaire du prolétariat. Toute la dernière phase des luttes fractionnelles à l’intérieur du P.C. et y compris son ultérieur développement en dehors du parti, est accompagnée d’une très âpre discussion entre ces deux tendances, à la suite de laquelle s’est manifestée ouvertement très vite cette division des différents groupements de gauche qui a subsisté jusqu’à présent sans changement essentiels.
Rien que pendant un court laps de temps, vis-à-vis de la nouvelle poussée à droite, qui à partir de l’an 1925 commença à se faire remarquer dans le P.C.R. et dans la Comintern, une nouvelle opposition de gauche, relativement forte et compacte, fondée sur une base véritablement classiste, se manifestera à l’intérieur du P.C.A. Il est un fait d’une grande importance historique que la fraction de l’ »Ultra-gauche », qui se forma en mai 1925 pour la première fois à l’intérieur du P.C.A., n’est pas sortie par le chemin détourné de la « question russe », mais d’une question nettement classiste. L’ »Ultra-gauche » de ce temps-là représenta une réaction classiste contre la politique du « Bloc populaire », menée alors par la centrale du parti allemand, sous la direction Ruth Fischer-Maslow, et sa plate-forme correspondante de fraction opposait à la théorie et l’action « léniniste » de l’alliance des classes, contenues dans la « nouvelle » ligne politique de Maslow, la théorie et l’action marxiste de l’indépendance du mouvement prolétarien de toute influence bourgeoise.
Une première conséquence de cette position fut l’application de ce principe prolétarien, marxiste et luxembourgiste, à la « question russe ». Ce fut là un pas en avant qui fut réalisé non sans une résistance acharnée de la majorité de l’ »Ultra-gauche » de ce temps-là, par les camarades Korsch et Rolf. Ces derniers brisèrent la discipline de fraction pour commencer, dans la même année 1925, la discussion sur la « question russe », soit dans le parti allemand, soit ouvertement devant toute la masse prolétarienne. Ils mirent en relief, dès le début, ces deux points essentiels : d’une part, la question de la véritable position sociale du prolétariat de la ville et de la campagne dans la nouvelle économie russe, de l’autre la question de la politique extérieure du nouvel État russe (Discours tenu par le camarade Korsch, en septembre 1925, à Francfort, aux fonctionnaires hessois, avec une mise au point sur la question du contraste entre une véritable politique extérieure du prolétariat et l’ »impérialisme rouge »).
Mais quelque temps après, au 14ème Congrès du P.C.R. et à l’Exécutif élargi de la Comintern de mars 1926, la question russe fut mise à l’ordre du jour dans une forme tout à fait différente, comme une question de prédominance dans le pouvoir entre les différents groupes prétendants, à l’intérieur du parti russe, dans toute la Comintern. Ce fut alors que des personnalités tout à fait équivoques tels que la Ruth Fischer-Maslow, contre lesquels s’était dirigée sur toute la ligne jusqu’à ce moment la lutte de l’ultra-gauche, entrèrent en lice comme une opposition soi-disant gauchiste. En élargissant le terrain de la lutte, celle-ci perdit son caractère nettement classiste. Seulement une minorité de l’ancienne fraction « ultra-gauchiste », qui dès l’an 1925 avait ouvert la discussion sur la question russe, maintint le point strictement classiste dans la question russe et dans toutes les autres questions. Ce fut à ce moment que les camarades Korsch, Rolf, Schlagewerth et d’autres encore firent paraître leur revue marxiste, la Politique Communiste. Au contraire, la majorité de ceux qui avaient été jusqu’à ce moment des « ultra-gauchistes », côte à côte des nouveaux « gauchistes », Ruth Fischer et Maslow, chassés du sein de la clique dominante contre leur même volonté par Staline, devinrent dans la suite de plus en plus une appendice à la remorque de l’opposition Zinoviev-Trotzsky dans le P.C.R.
Et il n’est pas facile de dire aujourd’hui, après l’horrible catastrophe du XVème Congrès du Parti Communiste Russe, où le groupe d’opposition s’est brisé non pas seulement à cause de la pression de l’appareil gouvernemental, mais aussi à cause de sa propre faiblesse, combien de temps encore ces alliés de l’opposition russe en Allemagne, en France, en Tchécoslovaquie, qui ne sont en substance que la prolongation de cette opposition russe, pourront traîner leur existence équivoque.
Mais aussi la partie qui n’était pas immédiatement liée à la fortune variable de l’opposition russe a essuyé, au cours de ces deux dernières années, soit même par des causes différentes et en forme différente, des fortes pertes. Quelques camarades, Iwan Katz pour le premier, Schwartz après lui et d’autres encore, cherchèrent un refuge dans ces groupements pour ainsi dire de l’ »ancien communisme », qui dès l’an 1921, lors du passage à la Nep et à la tactique du front unique, se sont séparés du parti communiste et ont participé d’abord pratiquement et ensuite même théoriquement, dans une mesure de plus en plus limitée, à la lutte du prolétariat révolutionnaire ; d’autres encore se plongèrent dans l’indifférence.
Dans ces circonstances, le noyau marxiste de la Politique communiste a été le seul qui soit resté de toute la fraction « ultra-gauchiste » d’autrefois ; et même, ce noyau inébranlable, qui se signala dès le début par une forte dose de sang-froid et réalisme marxiste dans le jugement de la situation objective et des possibilités d’organisation dans l’actuel moment pour le développement d’une activité marxiste et révolutionnaire, n’a pas encore pu pendant la dernière période réaliser sur le terrain de l’organisation, réellement et complètement, les buts qu’il s’est déjà posés. Il ne subsiste pas dans l’actuelle situation seulement la morte tradition des anciennes idéologies, qui pèse comme un cauchemar sur l’esprit de la présente génération ouvrière, et les défaites essuyées dans les nombreuses luttes ; mais aussi de toute la situation économique ressort une profonde dépression qui accable la plus grande partie de la classe ouvrière révolutionnaire. Et même les derniers événements en Russie ne nous ferons pas sortir de cette dépression qui, au contraire, s’aggravera encore plus. Ce qui est montré clairement par la situation en Allemagne et aussi dans les autres pays.


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