1928-06 Réponse du Cercle Marx Lénine à « Contre le courant »

Paris, 11 Juin 1928.

Camarades,
Le « Cercle Communiste Marx et Lénine » décline de participer à votre conférence, la tenant pour nuisible et, dans le meilleur des cas inutile. A son avis, un groupe qui s’est séparé de l’Opposition pour s’organiser à part et qui, ensuite, s’est délibérément scindé en deux parties, peut avoir — simple hypothèse — d’excellentes raisons d’agir ainsi mais non le droit de s’ériger en rassembleur des groupes. De plus, le groupe initiateur d’une telle conférence doit avoir une idée, ou un ensemble d’idées, à lui soumettre : si tel était le cas, cela se saurait. La lecture de votre organe ne nous a rien révélé de semblable. Et votre lettre ne contient que des considérations de tactique, de manœuvre, presque de technique, insuffisantes à justifier son objet. Si vous n’avez à défendre que vos conceptions déjà exprimées, la confé­rence est vaine ; si vous avez à dire quelque chose de nouveau, vous avez un journal.
De notre côté, nous avons des idées propres à émettre, des conceptions élaborées par nous-mêmes : on peut s’en convaincre à chaque nu­méro du Bulletin Communiste et chaque fois que le Cercle s’exprime publiquement. Nous le faisons avec une lenteur correspondant à la modestie de nos moyens. Mais tant que l’es­sentiel de notre tâche ne sera pas accompli, nous ne nous permettrons pas d’inviter les autres à confronter leurs thèses aux nôtres. Nous voulons travailler, avant de délibérer.
Point n’est besoin de conférence pour établir nos divergences de vues : les journaux, les résolutions y suffisent. Et nous sommes surpris de votre affirmation selon laquelle nos grou­pes seraient « d’accord sur des principes es­sentiels ». Si c’était vrai, cela condamnerait votre dissidence. Nous croyons, au contraire, que la formation de votre noyau distinct ré­pond à votre répudiation, fût-elle implicite, de nos principes, de toute notre méthode d’observation, d’analyse, d’interprétation des faits connue sous le nom de marxisme.
Vous vous réclamez du léninisme : nous avons condamné et le mot, et là chose. Vous vous opposez au « stalinisme » : nous ne savons pas ce que c’est. Vous vous dites « exclus pour avoir lutté contre l’opportunisme » : ce n’est pas notre cas. Vous croyez mener « une lutte de gauche » : c’est le moindre de nos soucis. Vous considérez comme des communistes les bolchevisateurs de 1924 : nous les tenons pour des criminels. Vous ne savez qu’approuver tout ce que dit, tout ce que fait l’opposition russe : nous ne respectons les erreurs de per­sonne. Vous procédez par affirmations et véné­rez des dogmes : nous entendons raisonner et repoussons le dogmatisme.
Nous n’acceptons pas plus le léninisme que nous ne connaissons de stalinisme, comme nous n’avons jamais admis l’existence d’un
« trotskisme ». Lénine n’a rien changé aux traits spécifiques du marxisme qui sont la théorie la valeur et de la plus-value, la conception matérialiste de l’histoire et la notion de la solidarité internationale du prolétariat dans « lutte des classes. Ce qui lui appartient en propre relève de la politique et de la stratégie, ni de la doctrine. Si nous nous revendiquons marxisme, c’est dans le sens où Marx disait qu’il n’était pas marxiste, c’est-à-dire en employant la méthode d’une pensée en travi permanent de révision d’elle-même. Le léninisme est un ensemble de formules, de recettes de dogmes : nous le répudions comme contraire à la pensée critique, scientifique, dialectique et comme contraire à la pensée vivante de Lénine en personne.
Le stalinisme, nous n’avons pu encore découvrir, pas même à l’aide de vos assertions Staline n’a rien inventé et jusque dans ses erreurs, il souffre de l’absence d’originalité. Qu’il répète hors de propos ce que Lénine avait d opportunément avant lui, qu’il puise dans les thèses de ses contradicteurs de quoi se composer un programme disparate, quitte à assommer au moyen d’un appareil docile ceux qu’il a pillés, rien n’autorise à enrichir d’un nouveau spectre la dérisoire collection de fantômes fabriquée pendant la crise communiste pour les besoins d’une cause inavouable sous le noms de trotskisme, de radekisme, de luxembourgisme, de brandlerisme, de bordigisme, de souvarinisme et autres ismes illusoires. C’est manquer profondément de sens critique et de maîtrise de pensée que se laisser aller à emprunter à un adversaire ses pires procédés 3 discussion, ceux-là même que l’on relève comme des signes de dégénérescence intellectuelle ou morale. Nous n’avons pas été exclus, disons-nous « pour avoir lutté contre l’opportunisme » c’est pour avoir refusé de nous incliner devant l’imposture de 1923-1924 qui a substitué, en Russie et dans l’Internationale, sous le nom de bolchévisation, des coteries d’usurpateurs à la direction émanée réellement du mouvement communiste lui-même, et pour avoir combattu l’idéologie d’Etat imposée par cette bolchévisation sous le nom de léninisme. L’opportunisme est une chose, le léninisme en est une autre; les deux ne sont pas incompatibles ; mais ce n’est pas une raison pour les confondre. Nous avons été exclus aussi pour avoir, en rupture avec le mensonge officiel et l’erreur orthodoxe dit la vérité au prolétariat et défendu ses prérogatives, ses droits, ses libertés.

Nous avons toujours appartenu, dans notre mouvement, à ce qu’il est convenu d’appeler la gauche, quand les termes de droite et de gau­che servent à abréger des périphrases, non à prendre un sens péjoratif ou polémique, et l’opinion d’un Trotsky, d’un Bordiga, suffisam­ment réputés hommes de gauche, à notre égard n’est probablement pas fortuite. Mais notre position n’a rien d’affecté ni de démagogique : elle découle d’un enchaînement rigoureux idées, sans souci des profits passagers de fraction ni des avantages d’une surenchère. Elle ne prend pas nécessairement le contre-pied de l’attitude d’un rival. Elle ne s’inspire que de l’intérêt de la cause à défendre et implique le scrupule sévère de ne rien préconiser dans l’opposition que l’on ne soit prêt à pratiquer aux responsabilités de la direction. Cela a rien de commun avec le pseudo-gauchisme dont l’Internationale est empoisonnée depuis la mort de Lénine et dont vous vous faites les zélateurs de fraîche date dans une triste alliance avec des gens qui en sont l’incarnation caricaturale. Nous nous gardons de la phraséologie prétendue radicale à laquelle vous vous livrez pour parer les accusations de  «droitisme » lancées par des démagogues, des mercenaires et des propre-à-rien. Avant nous, Lénine et Trotsky, Liebknecht et Rosa Luxembourg ont été traités de droitiers : mais sont  où leurs censeurs de gauche ?

Vous reconnaissez, dans les bolchévisateurs de 1924, des communistes avec vous « d’accord sur des principes essentiels ». Nous voyons eux les produits les plus malfaisants de l’asservissement, de la crétinisation, de la corruption des partis communistes. Improvisés après la guerre dans une période défavorable  à leur sélection, forts et faibles d’une masse flottante de mécontents de toutes classes, privés de cadres éprouvés, dépourvus de tradition révolutionnaire, nés et développés sous l’influence et la tutelle d’un grand parti de guerre civile en action dans un pays profondément différent du nôtre, nos partis communistes n’ont pu acquérir leur personnalité propre et sont tombés sous l’étroite dépendance matérielle et spirituelle de l’autocratie soviétique : ils en ont reçu, avec tout le reste, un personnel dirigeant qu’ils n’ont pas élu, étranger au mouvement historique de la classe ouvrière et  dont les luttes intestines ne relèvent pas de la critique sociale Entre ces gens-là et nous, l’incompatibilité irréductible ne saurait revêtir  de caractère politique, pour l’excellente raison que les uns et les autres ne sont pas sur un même plan. Or, vous avez fait alliance avec  un groupe de ces bolchévisateurs et vous persistez dans une volonté d’action commune ses débris. Libre à vous, mais renoncez à nous y mêler. Nous ne sommes pas de ceux qui., par tactique, contreviennent à leurs principes. En notre conscience, nous n’avons rien à retrancher de nos idées de quatre années de crise: c’est assez dire que vous n’avez aucune chance de nous gagner à un rapprochement quelconque avec vos alliés et que vous perdez temps précieux à organiser des conférences où des communistes conscients ne participeronnt jamais.https://bataillesocialiste.wordpress.com
A la lecture de votre organe, on peut constater, entre certaine opposition russe et vous, une identité de vues surprenante. Elle rappelle à s’y méprendre le conformisme de la direction du Parti vis-à-vis du gouvernement soviétique. Selon vous, l’Opposition russe a toujours raison, même quand elle s’identifie à la majorité à laquelle vous donnez tort, même quand se contredit, même quand elle se rétracte. Vous faites preuve ainsi du même esprit religieux que ceux qui vous ont exclus sans savoir pourquoi et d’une même inaptitude à penser par soi-même, sans instructions de Moscou. C’est un mauvais service rendu à l’opposition russe qu’une telle approbation accordée d’avance. Et c’est aussi, pour vous, une déplorable tournure de mentalité, une déviation qui rendra stérile le plus sincère désir de servir notre cause. Le parti bolchevik aurait évité bien des fautes s’il avait eu à compter avec les partis communistes pensants ; l’opposition russe au­rait fait de meilleur travail si elle n’avait pas cru pouvoir manœuvrer des groupes comme le vôtre, Pour notre part, nous ne vous faisons pas grief de vos erreurs, nous vous reprochons de ne savoir que copier celles d’autrui. Et quand nous tentons de les réfuter, nous pré­férons viser les originales.

Nos méthodes respectives de raisonnemnt s’opposent sans espoir de concilier votre dog­matisme avec notre dialectique. Vous parlez de marxisme révolutionnaire ? Mais le marxis­me, tout le monde en parle et bien rarement en connaissance de cause. Chaque numéro de votre journal prouve que nous différons, non seulement dans la solution des questions du jour, mais dans la façon de les poser. Vous êtes libres de croire que la vôtre est la bonne mais comment réussissez-vous à l’accommoder avec celle qui nous caractérise ? Il ne nous semble pas indiqué de discuter ici du marxis­me et de la méthode dialectique : il suffit de confronter nos écrits pour éclairer les deux modes de penser. Que vous dénonciez « l’Op­portunisme » (avec une majuscule) et le « Kou­lak » (avec une majuscule), ou que vous vous arrogiez le titre « d’Opposition communiste » (avec une majuscule) c’est toujours la même impuissance à analyser les faits dans leur mou­vement, dans leur enchaînement, à découvrir leur origine et à discerner leur sens, et à les interpréter du point de vue de la position his­torique du prolétariat ; c’est toujours la même propension à remplacer l’argument par une formule, l’investigation par une affirmation péremptoire, la preuve par un cliché, une litanie, une scie, un leitmotiv ; c’est enfin, avec le respect superstitieux de la lettre, fût-elle une lettre majuscule, l’esprit même de la bolchévisation dont nous sommes, au « Cercle com­muniste Marx et Lénine », la négation intran­sigeante.
Nous n’entendons pas ouvrir, dans cette ré­ponse à votre lettre, une discussion sur le fond des problèmes que vous abordez et résolvez autrement que nous. L’occasion offerte n’est pas propice dès que vous essayez d’y mêler les gens que vous savez. Vous ne devriez pas igno­rer nos préoccupations morales et, si vous ne les partagez plus, du moins pourriez-vous les respecter. Il vous est toujours loisible, si vous désirez loyalement un échange de vues sur quelque question que ce soit, de prendre part aux réunions de notre Cercle qui vous ont toujours été ouvertes, comme à tous les communistes plus soucieux d’étude que de manœuvre.

Fraternelles salutations communistes,

Pour le Cercle communiste Marx et Lénine :

Les Secrétaires : Mahouy, Ch. Rosen [Ronsac].

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Une Réponse to “1928-06 Réponse du Cercle Marx Lénine à « Contre le courant »”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Karl Korsch: Avant les élections en Allemagne (1928) * Réponse du Cercle Marx Lénine à “Contre le courant” (1928) * Clara Zetkin: Lettre à Karl Kautsky (1909) * Alexandra Kollontai: La famille et l’État […]

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