1930-03 Lettre des G.O.C. aux camarades du Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne

Paru dans l’Ouvrier communiste N°7/8.

Chers camarades,

En vue de la réunion de votre comité central, que vous nous annoncez dans votre dernière lettre, nous estimons nécessaire de vous écrire pour vous transmettre nos idées, désormais assez claires, sur les questions de controverse entre le K.A.P. et L’A.A.U. Nous ne pouvons pas envoyer un de nos camarades à votre réunion, notre groupe est quantitativement trop faible pour se permettre des frais de voyage, du reste très onéreux. Il vaut mieux que tous nos efforts soient concentrés sur place pour développer notre travail de propagande parmi les masses ouvrières. Certes, quand nous serons devenus, d’un tout petit groupe, une organisation d’une importance tant soit même modeste, c’est-à-dire quand l’idéologie des conseils d’usine aura pris racine dans la masse ouvrière française, nous pourrons envisager non seulement la possibilité d’envoyer des délégués, mais aussi la nécessité de rapports internationaux permanents. Nous pensons d’ailleurs qu’aujourd’hui l’échange de points de vue, la discussion écrite peuvent donner également des résultats satisfaisants.

Nous n’attendons pas l’envoi du matériel que vous annoncez, car nos idées sont déjà arrêtées et il serait inutile de vous les faire ignorer. Cela n’empêche pas que nous recevrons avec plaisir et publierons le matériel que vous nous enverrez. Mais la connaissance de ce matériel, qui servira peut-être à enrichir le contenu de nos idées ne pourra certainement altérer la direction fondamentale de notre pensée. Nous vous prions donc, camarades, de lire notre lettre dans votre réunion à tous les camarades.

Déblayons d’abord le terrain des fâcheuses questions personnelles. Celles-ci sont pour nous à séparer nettement des questions politiques. Nous vous dirons d’abord comment nous agirions, si les circonstances nous mettaient en face d’un cas Schwartz : nous mettrions immédiatement cet ex-camarade à la porte en le dénonçant publiquement comme un traître. Les raisons professionnelles n’auraient pour nous aucune importance, car en les admettant, où s’arrêterait-on ? L’indulgence, camarades, serait en contraste évident avec votre programme, qui, justement, met à la base de l’action des militants l’exemple et le sacrifice. Nous pensons que toute votre conduite dans cette affaire et même la façon dont vous l’avez conclue dénotent une grande faiblesse dans votre organisation. S’il en devait être ainsi dans le temps à venir, c’est-à-dire, si de tels cas devaient se répéter, le K.A.P. prouverait qu’il n’est plus le parti qui a su si bien servir, jusqu’à présent, la cause prolétarienne et révolutionnaire.

Pour ce qui concerne le cas Scharrer et son livre, si les choses sont comme vous le dites, nous pensons que la solution de cette question ne tient qu’à un point c’est l’emploi que le camarade Scharrer fera des bénéfices qu’il tirera de son livre.

Son exclusion de la Conférence nationale de l’A.A.U. ne nous parait pas légitime, et cela, indépendamment de l’attitude qu’il a pu tenir. Les camarades de l’A.A.U. n’avaient pas le droit de pousser les choses jusqu’à ce point extrême.

Ayant déblayé le terrain de ces questions, qui ont malheureusement leur grande importance, nous en venons aux questions essentielles, aux questions politiques.
Camarades, il sera peut-être utile, avant de traiter la question de la « tactique assouplie », de vous rappeler que dans sa substance notre ligne politique correspond à la ligne tracée dans votre programme de 1923. Comme pour vous, la question parlementaire est pour nous une question de principe. Comme pour vous, il n’y a pas pour nous deux politiques de chef , une bonne et une mauvaise. Avec vous nous pensons que la dictature du prolétariat est une dictature de classe et non pas une dictature de parti, et que les conseils d’usine révolutionnaires sont l’expression concrète de cette dictature. Ainsi que vous, nous condamnons le national-bolchévisme et toute la soi-disant stratégie léninienne. Le rôle du parti ouvrier communiste est pour nous nécessaire ; il est la pointe acérée qui ouvre la voie au prolétariat, tant que la conscience de classe de ce dernier ne le mène pas, comme ensemble, aux réalisations révolutionnaires, c’est-à-dire à la destruction de l’Etat bourgeois, à la transformation de la société des classes en société sans classe. En effet, dans le développement de ce processus révolutionnaire permanent, le parti révolutionnaire se confondra avec la classe, disparaîtra dans la classe. N’est-ce pas là votre point de vue ? Certes, cette question mérite particulièrement notre attention et il sera très utile de l’approfondir dans la suite de nos rapports. Peut-être, camarades, la question agraire mériterait-elle un examen plus approfondi que le vôtre, et sans doute toutes les questions fondamentales que le groupe des Communistes Internationaux de Hollande met à l’ordre du jour, doivent éveiller notre attention. Enfin, nous estimons qu’il n’y a pas de divergences importantes sur toute la ligne.

Il reste, camarades, à vous donner notre avis sur la question qui fait l’objet de la controverse entre vous et l’A.A.U. Nous voulons à ce sujet vous dire simplement comment nous concevons la chose. En vous disant clairement votre pensée nous ne risquons pas d’être mal compris ou d’embrouiller les choses. Bref, nous pensons qu’il faut participer à toutes les grèves pour ne pas devenir des briseurs de grèves, mais qu’il ne faut jamais se mettre à la direction des grèves économiques, qu’il ne faut jamais participer à ces comités d’action dont il est question dans la lettre des camarades de l’A.A.U. (parue dans le n° 6 de l’Ouvrier Communiste) C’est là le seul moyen d’indiquer aux ouvriers que la voie de la révolution est dans la lutte politique, dans la lutte armée. Seulement, camarades, nous pensons qu’il ne suffit pas de dire que les grèves économiques n’ont aujourd’hui aucun résultat, que par le canal du compromis avec le patronat elles nous ramènent sur le terrain du pur réformisme et de la collaboration de classe. Il ne suffit pas de dire que le seul moyen consiste, pour les ouvriers, à rejoindre l’organisation révolutionnaire d’usine. Il faut dire qu’il y a une autre voie, qu’il y a la violence, qu’il y a les armes, pour combattre le capitalisme. Et il ne faut pas seulement le dire, il faut aussi le montrer, le faire. Il faut montrer que c’est le seul chemin à la révolution. L’organisation d’usine ne peut se limiter à la simple propagande : l’élévation de la conscience ouvrière n’est pas qu’un processus d’assimilation idéologique ; il s’agit aussi d’un processus dynamique où il faut insérer notre propagande et notre action. Il est regrettable d’avoir à le remarquer : juste au moment où cette question est peut-être à l’ordre du jour en Allemagne, au moment où les mouvements de révolte des chômeurs vont s’élargissant et ouvrent un large essor à l’emploi de la violence, où la menace de la prédominance des courants capitalistes fascistes réactionnaires coïncide avec l’accentuation du chômage, juste à ce moment l’A.A.U. pose la question de la participation aux comités d’action, à la direction de la lutte économique. Et cela, tout en admettant qu’il n’y a pas de place aujourd’hui pour des améliorations réelles en faveur du prolétariat ! C’est là évidemment un glissement, qu’on essaie de cacher sous des prétentions d’habileté, de souplesse, de stratégie. La stratégie, la souplesse tactique, cela sent par trop le léninisme pour que nous, qui venons de nous en libérer, nous puissions avoir plaisir à revenir sur nos pas. Trop d’articles sur ce sujet ont été écrits par vous et par la Proletarisch Revolution de l’A.A.U.E., pour que nous répétions dans une lettre adressée aux camarades du K.A.P. la réfutation extrêmement facile de la fausse position de l’A.A.U. Ce qui importe le plus est que vous compreniez clairement notre position, camarades, nous voulons seulement vous faire remarquer que la ligne révolutionnaire pure n’exclut pas l’action et que cette action, une fois développée, pourrait donner une réponse aux camarades de l’A.A.U. lorsqu’ils disent : « La ligne de la non-participation à la direction politique des grèves est la ligne de l’inactivité ». Il nous semble que, dans un article des camarades autrichiens, paru dans le dernier numéro de janvier du K.A.Z., cette question a été très bien posée. Il faut trouver le moyen pour que le prolétariat désarmé trouve des armes. Qu’il ne descende plus dans les rues pour se faire massacrer par les Schupos en suivant les mots d’ordre du K.P.D., mais aussi pour répondre par la violence à la violence.

Il faut encore à ce sujet vous poser une question : existe-t-il encore aujourd’hui là-dessus une différence de conception entre votre ligne et celle de Gorter, c’est-à-dire du courant d’Essen ?
Il apparaît que ce courant, qui faisait fausse route dans la ligne de constitution prématurée de la IV° Internationale, n’est plus aujourd’hui un élément actif. Mais, camarades, que sont-ils devenus, les rescapés de cette funeste expérience ? leur ligne sur la question de la lutte économique n’est-elle pas la vôtre ? Ou bien ne saisissons-nous pas bien une différence qui est encore existante ?

Nous voyons avec déplaisir l’A.A.U.E. s’obstiner sur une position qui nous paraît le produit d’un jeu de mots. Nous ne saisissons pas non plus la différence qu’il y a entre l’A.A.U.E. et un parti compris comme élite politique, nous ne voyons pas non plus ce que signifie ce tour de passe-passe de l’organisation unitaire économique et politique.

Comment se fait-il, camarades, que, s’il ne subsiste pas de différence d’action réelle, de contraste substantiel, cette scission basée sur l’insaisissable puisse durer si longtemps. Est-ce là un signe du manque général d’activité ? Il nous serait très agréable de recevoir l’explication de ces faits dont le fond nous échappe.
Nous estimons vous avoir exposé notre position clairement, sans qu’il y ait danger d’équivoque. Nous pensons que les articles parus dans l’Ouvrier Communiste contenaient déjà cette position. Nettement et avec insistance, nous avons marqué le rôle révolutionnaire des organisations d’usine. A ce sujet, camarades, nous avons à vous dire quelle est notre attitude vis-à-vis de la situation française. Et en même temps de vous faire comprendre par l’exemple de la situation italienne, combien la tactique de l’A.A.U. est dépourvue de sens aussi dans ce cas particulier.

Nous vous avons fait déjà remarquer, lorsque nous éditions le Réveil Communiste, qu’ici en France il n’y a pas encore de situation objective qui permette le développement d’un mouvement révolutionnaire d’usines. Il ne s’agit que de préparer le terrain, en propageant des idées qui ne sont pas encore connues et en s’inspirant des expériences révolutionnaires du prolétariat international. Mais cette propagande ainsi que la lutte contre les syndicats, contre la politique de tarifs des deux Confédérations Générales, on ne pouvait pas la faire en restant dans ces organismes. Les membres de nos groupes ont quitté la C.G.T.U. et font leur propagande sur le lieu de travail contre la politique syndicale. Ce travail, si limité qu’il soit à cause de notre petit nombre, est déjà un nouvel élément qui finira, la situation aidant, par donner ses fruits. Si nous voulions rester sur la ligne de l’A.A.U., nous n’aurions pas quitté la Confédération Unitaire. (Celle-ci a, elle aussi, ses sections d’usine, tout en ayant gardé l’esprit du coopératisme, et préconisé aussi la formation des comités d’action. Si on fait abstraction de l’influence de Moscou, il n’y a pas une grande différence entre la ligne de l’A.A.U. et celle de la C.G.T.U. ). Mais, comme nous avions décidé de suivre la ligne de conduite que nous venons de vous expliquer, nous avons complètement rompu avec toute politique syndicale. Naturellement notre attitude aggrave de beaucoup notre situation de travailleurs, mais cela n’empêche pas que, même dans l’isolement et les difficultés actuelles, nous continuons à développer notre activité.
Les adversaires oppositionnels, à la suite de Trotsky, nous confondent volontairement avec les éléments à la Louzon, etc., ou bien ils font semblant de nous ignorer. Ils évitent soigneusement toute polémique, craignant de nous faire de la publicité. Bref, c’est la conjuration du silence. Nous estimons que cette situation durera encore longtemps, tant que notre influence ne se fera pas assez sentir pour donner de sérieux ennuis à tout le monde. Nous avons gagné par notre propagande quelques sympathisants, qui nous aident matériellement : c’est là un petit pas en avant. Il s’agit de ne pas se décourager et de continuer assidûment notre travail politique.

Pour ce qui concerne l’Italie, nous voulions vous faire remarquer à quel point là-bas la lutte économique a perdu toute signification. Et on ne peut même pas envisager le succès d’une lutte politique pour la « démocratie », qui nous ramènerait à la possibilité de la lutte économique, c’est-à-dire à la renaissance de l’action syndicale. Dans une telle situation, il n’y a que les gens de Moscou qui puissent lancer des mots d’ordre pour l’augmentation des salaires et la liberté de coalition ! Est-ce que les camarades de l’A.A.U. en feraient autant ? Le capitalisme italien ne pourra en aucune façon accorder des augmentations de salaires et lancer un tel mot d’ordre veut dire tromper le prolétariat, le flatter, avec une illusion qui n’a aucune base. La démocratie est un ressort auquel le capitalisme n’aura recours que pendant une minute pour essayer de contenir la vague révolutionnaire. La lutte pour le beefsteak est définitivement disparue de la lutte des classes en Italie. Là, il s’agit d’une lutte violente, de la liberté ou de l’esclavage de la classe prolétarienne.

Mais si on considère que l’Allemagne, dont la situation se fait de plus en plus catastrophique, se trouve en face d’une perspective semblable, que la réaction menace le prolétariat allemand, ainsi que le prolétariat autrichien, nous estimons que le glissement à droite de l’A.A.U. représente un danger d’autant plus grand, contre lequel il faut réagir. Car au lieu d’insuffler de l’énergie révolutionnaire au prolétariat, elle contribue à le désarmer par l’illusion.

Camarades, nous avons encore à vous éclairer sur la question Miasnikov. Nous avons donné à ce camarade notre solidarité, mais nous n’avons jamais fait adhésion au comité de Berlin. Or, il se trouve que le camarade Miasnikov n’est pas d’accord avec nous. Cela nous le savions d’avance. Mais cela ne nous a pas empêché de l’aider et de lui donner l’hospitalité dans notre journal. Nous le ferons encore s’il le faut. Les camarades Sapronov et Miasnikov sont sûrement, encore sur la ligne de la politique de chef. Mais est-ce là un élément suffisant pour leur refuser notre solidarité ? Non, camarades, ce n’est pas sur ce terrain qu’on fait des concessions dangereuses !

Camarades, nous envoyons notre salut à tous les camarades de votre réunion et nous espérons que nos rapports se consolideront de plus en plus à l’avenir.


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