1931-05 Aristocratie ouvrière? [Louzon]

Paru dans La Révolution prolétarienne n°117 du 5 mai 1931.

RÉPONSE A BAYARD
Unité prolétarienne ou dictature des intellectuels

Ainsi donc, c’était à tort que jusqu’ici on opposait prolétariat et bourgeoisie. Il n’y a pas deux classes, celle des capitalistes et celle des prolétaires, il y en a trois : il y a la classe des capitalistes, la classe des prolétaires, et … la classe des aristocrates ouvriers. Pour s’émanciper, le prolétaire a deux ennemis à vaincre : le bourgeois et … l’aristocratie ouvrière.C’est là du moins ce qui découle de l’article de Bayard, publié par la Révolution Prolétarienne d’avril. Telle est la révision, assez… audacieuse, qu’on nous propose, au nom de Marx, d’apporter au Manifeste Communiste.

Je ne pense pas qu’on puisse trouver meilleur exemple de la manière dont la magie des mots parvient à masquer les réalités les plus certaines. ” Aristocratie ouvrière “, ça sonne bien, ça permet de vigoureux développements ; donc… ça doit être vrai.

Or, s’il y a quelque chose qui, non seulement n’est pas vrai, mais qui même est de plus en plus faux, c’est bien cette affirmation qu’il existe une aristocratie ouvrière, au sens où l’entend Bayard, c’est-à-dire une classe d’ouvriers qualifiés dont les conditions de vie, et par suite les intérêts, diffèrent totalement de celles des manœuvres.

Où existe-t-il, en Europe, entre ces deux catégories d’ouvriers, de grandes différences de salaires ? Où y a-t-il une lutte entre eux ? Non seulement la différence de salaires entre qualifiés et manœuvres est faible, mais elle devient de plus en plus faible. Et cela grâce en grande partie aux ouvriers qualifiés.

Qu’on regarde, par exemple, les salaires qui étaient payés dans le bâtiment parisien il y a trente ans, et ceux qui y sont payés aujourd’hui ; l’on verra que la différence entre le salaire du compagnon et celui de son aide a sensiblement diminué. Cela grâce surtout à la vigoureuse action syndicale menée pendant les années qui précédèrent la guerre, action dans laquelle les compagnons furent loin d’être les derniers. Dans toutes les corporations il en est plus ou moins de même. Bayard parle beaucoup des manœuvres spécialisés. L’apparition du manœuvre spécialisé dans la mécanique, à la fin de la guerre, est, en effet, un phénomène important, mais que Bayard regarde son salaire. Là où le mécanicien qualifié gagne 8 francs de l’heure, le manœuvre spécialisé gagne de 6 fr. 50 à 7 francs. Est-ce une telle différence qui peut servir de base à la formation de deux classes ?

D’ailleurs, beaucoup de ces manœuvres spécialisés sont d’anciens ouvriers qualifiés, qui se sont faits manœuvres… pour gagner davantage. Certaines corporations, la serrurerie par exemple, ont été littéralement vidées de leurs compagnons par Citroën et boîtes semblables, qui donnaient, pour un travail de manœuvre spécialisé, des salaires supérieurs à ceux qu’obtenaient les compagnons serruriers. Entre le manœuvre et l’ouvrier qualifié il n’existe pas de différence de salaires plus grande qu’entre ouvriers qualifiés de corporations différentes ou ouvriers de villes différentes.

Il y a eu pourtant, il est vrai, une époque où l’on a pu parler, avec quelque apparence de raison, d’aristocratie ouvrière, où l’on a pu croire qu’un fossé séparait le manœuvre de l’ouvrier qualifié.

Mais c’était il y a un demi-siècle.

L’Angleterre, comme toujours alors, en offrait le cas typique. Jusque vers les années 1890, certaines catégories d’ouvriers britanniques jouissaient d’un standard de vie nettement supérieur à celui des ouvriers non qualifiés. Mais pourquoi cela ? Pour la simple raison que l’ouvrier qualifié ayant, de par ses capacités techniques, plus d’indépendance à l’égard du patron que le manœuvre, fut le premier à pouvoir s’organiser et lutter. Entre l’ouvrier qualifié, possédant ses trade-unions et pratiquant la grève, et le manœuvre, encore inorganisé et incapable de lutter, une importante différence de salaires s’était créée, la différence correspondant à ce que la lutte avait arraché. Mais les qualifiés d’Angleterre n’avaient fait que montrer la voie à leurs frères manœuvres, et lorsque, en 1889, après les premières grandes grèves de non-qualifiés, celle des allumettières et des dockers de Londres, les non-qualifiés se mirent à leur tour à pratiquer le trade-unionisme et la grève – ce qui avait été rendu possible par l’expérience et les victoires des ouvriers qualifiés – ils rattrapèrent vite le standing de ceux-ci. Aujourd’hui, c’est le syndicat des manœuvres qui est le plus important d’Angleterre.

Donc, nul fossé, nulle opposition. Simplement ceci, que partent d’abord ceux que leur situation rend les plus capables de foncer les premiers ; sur la route ainsi tracée, les autres suivent et obtiennent les mêmes résultats.

Il y a cependant des pays où l’on peut encore parler, à juste titre, d’aristocratie ouvrière, mais ces pays ne sont pas ceux que vise Bayard, ce sont les pays coloniaux.

En ces pays, il est bien certain qu’un profond fossé sépare l’ouvrier indigène, généralement manœuvre, de l’ouvrier européen, généralement ouvrier qualifié. Fossé qui provient, non seulement de la différence de salaires qui est considérable (même pour un travail identique, l’Européen est facilement payé 50 % plus cher que l’indigène), mais aussi de la condition juridique, politique et sociale inférieure, où l’indigène est maintenu. Il est évident, pour prendre le cas le plus typique, qu’entre la situation des quelques milliers d’ouvriers anglais des mines d’or de l’Afrique du Sud, et celle des quelques 200.000 mineurs noirs de ces mêmes mines, il n’y a pas de comparaison possible. Et il est non moins évident que la différence considérable qui existe dans leurs conditions respectives de vie rend à peu près impossible, sinon une action commune, tout au moins une organisation commune. L’ouvrier blanc, non parce qu’il est qualifié, mais parce qu’il est blanc, ne peut pas s’empêcher de se considérer comme le maître, aussi bien au syndicat que sur le chantier, et le seul droit qu’il reconnaît à l’indigène au syndicat, c’est de payer ses cotisations. Nous en avons eu, sous nos yeux, un exemple en Tunisie : durant les mois qui suivirent la guerre, il y eut une grande affluence des indigènes dans les syndicats européens, mais ils ne purent y rester, s’y sentant, à tout coup, ” humiliés et offensés “.

En de telles conditions, l’existence d’organisations séparées apparaît comme une nécessité à peu près inéluctable. C’est pourquoi, malgré ses sentiments unitaires, Finidori n’hésita pas, en 1924, à soutenir la formation de la C.G.T. tunisienne, organisation composée essentiellement d’indigènes, malgré l’existence, à côté, de syndicats européens. C’est pourquoi les nègres, en Afrique du Sud, ont formé une organisation tout à fait distincte de celle des ouvriers anglais .

Mais il est remarquable que, dans tous les cas, ces parias du prolétariat n’envisagent pas de s’émanciper par des moyens autres que ceux dont se sont servis les ouvriers prolétaires. Tout comme, en 1889, les dockers de Londres employèrent la même forme d’organisation que celle usitée par les filateurs ou les mécaniciens, les nègres de l’Afrique et les jaunes de l’Ind[ochine] emploient actuellement la même forme d’organisation que celle employée par les blancs : le syndicat. La forme d’organisation et de lutte de tous les ouvriers, qu’ils soient qualifiés ou non, qu’ils soient blancs ou noirs, est donc bien la même : le syndicat. Ce qui montre qu’il n’y a pas, comme on voudrait nous le faire croire, une différence de nature entre les diverses couches du prolétariat. Il n’y a qu’un prolétariat. Un prolétariat dont les différentes couches ne diffèrent que par le stade de leur évolution. Différence du moment, non de forme.

Il reste à se demander la raison profonde de cette rage de prendre, soi-disant au nom du communisme, le contre-pied de l’essentiel du communisme, de remplacer le ” Prolétaires, unissez-vous ! ” par ” Prolétaires, divisez-vous ! “, les uns opposant les inorganisés aux organisés, les autres opposant les manœuvres présentés pour la circonstance comme les seuls prolétaires, aux ouvriers de métier, qualifiés d’aristocratie ouvrière.

La raison ? Elle est celle de tous ceux qui cherchent à diviser. Ils veulent diviser pour régner. Il s’agit de diviser la classe ouvrière contre elle-même, de supprimer l’unité morale de la classe ouvrière, afin de soumettre celle-ci à une dictature extérieure : la dictature des intellectuels.

Depuis que le mouvement ouvrier est né, il n’a pas cessé un moment d’avoir à se défendre contre l’emprise des intellectuels. Force formidable qu’ont assez rapidement devinée les plus intelligents des intellectuels, la classe ouvrière est apparue à ceux-ci comme un instrument d’une puissance extraordinaire,… que c’était leur rôle de manier.

Pour préserver son mouvement naturel propre des créations artificielles des intellectuels, pour préserver son unité organique, son unité de classe, des qui s’offrent à faire son bonheur à condition qu’il se soumette à elles, le prolétariat a eu et a encore fort à faire. Mais il finira par triompher. En maintenant son unité foncière de classe, il soumettra les intellectuels ; il les ramènera à leur rôle : le servir et non se servir de lui ; lui obéir et le suivre, non le commander et le diriger.

R. LOUZON

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