1931-06 Lettre à la fédération de Charleroi de l’Opposition communiste belge [Rosmer]

Pourquoi ai-je renoncé au travail actif dans la Ligue communiste ? Tu peux bien penser que ce n’est qu’après mûre réflexion, et pour des raisons très sérieuses que j’ai pris une décision susceptible d’avoir une influence sur le développement de notre Opposition mais qui, était pour moi grave et bien pénible.

J’étais complètement identifié avec la Ligue et avec son journal la Vérité. Je travaillais en plein accord et en liaison étroite avec le camarade Trotsky – collaboration qui tu sais, a commencé en décembre 1914, dès l’arrivée de notre camarade à Paris et notre prise de contact avec lui. Nul ne peut apprécier mieux que moi la valeur tout à fait exceptionnelle de l’aide qu’il peut apporter à un mouvement. Renoncer à tout cela était pour moi un vrai déchirement.

L’histoire des difficultés intérieures de notre Ligue communiste est maintenant assez longue et assez compliquée. Je puis cependant vous la résumer brièvement ; il me suffira d’en indiquer la cause initiale.

Il ne s’agit pas en effet de divergences politiques (bien qu’on ait tenté d’en créer artificiellement par la suite) non plus de griefs personnels. Il s’agit essentiellement du régime intérieur de la Ligue communiste. Les questions touchant le régime intérieur d’une organisation ne sont pas tout. Mais elles ont leur importance et leur signification. Ce sont elles qu’on trouve au point de départ de l’Opposition en Russie, ainsi que le montre Cours nouveau du camarade Trotsky.

Or, après plusieurs mois de travail difficile mais effectué dans une atmosphère de bonne camaraderie, où chacun travaillait de son mieux et donnait tout son effort au travail collectif, j’ai vu se former au sein de la Ligue un petit foyer malsain (petites intrigues, petites manœuvres, petite fraction, qui me rappelait trait pour trait, les débuts du triste zinovièvisme en France) et il était pour moi tout à fait clair que si on ne l’anéantissait pas tout de suite il finirait fatalement par empoisonner toute la Ligue. J’étais persuadé également qu’il me suffirait de signaler le fait au camarade Trotsky, pour avoir son plein assentiment. Or, tout au contraire, nous ne parvînmes pas à nous mettre d’accord sur la situation et sur les mesures qu’elle commandait. Nous aurions pu parfaitement nous-mêmes en France, avec nos propres forces, régler l’affaire, mais le fait que Trotsky, était là-dessus d’un avis différent du nôtre venait tout aggraver.

La question se posait ainsi : il y a dans la Ligue un homme, Molinier, qui peut devenir un élément très dangereux. Il n’est ni un ouvrier, ni un intellectuel. Il a des aptitudes certaines, mais qui s’exercent dans des domaines totalement étrangers au communisme. Par suite, son activité, si elle se soustrait à notre contrôle, peut avoir pour la Ligue, et pour tout notre travail les pires conséquences. Nous avons accepté de travailler avec lui. Nous voulons bien le garder parmi nous mais c’est à la condition formelle que toute son activité sera rigoureusement soumise à notre contrôle. Le camarade Trotsky trouve cette exigence inadmissible. C’est alors que je décidai de ma retirer. Je ne voulais pas entrer en lutte ouverte sur ce point avec le camarade Trotsky ; j’étais soucieux d’éviter toute manifestation publique de notre désaccord qui aurait pu nuire au développement de l’Opposition mais en même temps je ne voulais pas assumer la responsabilité des lourdes fautes qu’un tel régime ne pouvait manquer d’engendrer. Je ne pouvais couvrir, dans la Ligue, un régime que j’avais autrefois dénoncé dans le parti et dans l’IC.

J’étais d’ailleurs convaincu que les événements se chargeraient de justifier promptement mon point de vue et qu’ainsi l’évidence s’imposerait rapidement aux yeux de tous, après un minimum de dégâts. Malheureusement il n’en fut pas ainsi. Le camarade Trotsky persista dans la position qu’il avait prise. Fort de cet appui, Molinier put se livrer à toutes sortes d’extravagances, souvent bouffonnes mais toujours néfastes, et le résultat, c’est l’état de crise chronique dans lequel la Ligue se débat depuis des mois et qui revêt aujourd’hui un caractère d’extrême gravité.

Dans notre Ligue communiste, le désastre est complet. Tout le capital politique que nous avions lentement amassé, l’influence certaine que nous avions acquise au prix de durs efforts, ont été entièrement dilapidés. Les dirigeants du Parti communiste qui nous craignaient et ceux de l’IC qui étaient contraints d’enregistrer nos succès, s’amusent maintenant de ce qu’ils appellent notre décomposition.

Il serait puéril de nier la gravité de la situation. Nous ne devons pas, sur ce point non plus, imiter les staliniens qui refusent de regarder les faits en face et qui prétendant voir dans chaque crise qui ravage le Parti un renforcement certain.

Notre Ligue est brisée en plusieurs morceaux. Des camarades l’ont quittée formellement et parmi eux un groupe formé qui publie un bulletin ; d’autres, les meilleurs sont découragés. Ils ne comprennent pas, la confusion est complète dans la Ligue et partout. C’est ainsi que vous attribuez au camarade Landau la responsabilité de vos difficultés dans vos rapports avec Paris et l’irrégularité avec laquelle vous parvient maintenant la Vérité. Mais je puis vous assurer que le camarade Landau n’est absolument pour rien dans ce sabotage, qui est uniquement le faits « des méthodes d’organisation » du clan Molinier, lequel sabote le travail dans tous les domaines, à tel point qu’on peut dire qu’un agent stalinien dans nos rangs n’aurait pu réussir à nous faire plus de mal.

Tandis que la crise intérieure absorbe l’activité de nos camarades notre action positive est paralysée. Nous aurions pu et dû jouer, dans cette première phase de la révolution espagnole, un rôle capital, car tout nous était favorable ; enthousiasme révolutionnaire des masses ouvrières et paysannes, discrédit des chefs staliniens sans troupes et incapacité des chefs anarcho-syndicalistes, qui ont des dizaines de milliers d’ouvriers derrière eux, mais qui, si on les laisse faire conduiront la classe ouvrière à une nouvelle défaite. Pour cela, il aurait fallu continuer d’aider nos camarades espagnols ainsi que nous l’avions fait dès le début, lors de la chute de Primo de Rivera, travailler étroitement en liaison avec eux. Nous aurions aujourd’hui en Espagne une Opposition de gauche déjà solidement liée aux masses ouvrières et autour de laquelle se rassembleraient progressivement tous les bons éléments communistes et syndicalistes instruits par l’expérience.

La situation est grave, mais non désespérée. Quelque soit la tristesse que j’éprouve en voyant à quel point on a pu anéantir le fruit de notre patient travail, je garde la conviction que cette situation s’éclaircira et se nettoiera, que tous les éléments sains de la Ligue finiront par se retrouver et qu’ils reprendront, avec une ardeur nouvelle le travail commun. La tâche sera seulement encore un peu plus difficile et un temps précieux aura été perdu.


%d blogueurs aiment cette page :