1932-07 Le PCF et le guesdisme [Ferrat]

André FERRAT
Le Parti communiste français et le guesdisme

Article extrait des Cahiers du bolchevisme 1932 (7e année / N° 14 / 15 juil. 1932), à l’occasion du 10° anniversaire de la mort de J. Guesde.

[disponible au format pdf: ferrat1932.pdf]

Le Xe anniversaire de la mort de Jules Guesde
A. FER
Le Parti communiste français et le gnesdisme

II y a dix ans, le 28 juillet 1922, Jules Guesde mourait après une longue et douloureuse maladie.
Le Parti communiste doit commémorer le dixième anniversaire de la mort de Guesde en rappelant au prolétariat les mérites de celui qui, avec Paul Lafargue, fonda le Parti Ouvrier Français et travailla le plus à implanter le marxisme en France. Mais il doit en même temps déceler tout ce iqui fut toujours étranger au marxisme dans l’enseignement et l’activité politique de Jules Guesde. Il doit marquer la raison essentielle de la dégénérescence politique de la tendance guesdiste dans le parti socialiste d’avant-guerre et de sa chute dans le social-chauvinisme. Tâche d’autant plus urgente qu’aujourd’hui encore existent dans nos propres rangs une série de défauts et de concep¬tions erronées qui apparaissent comme des survivances de ce qui constituait précisément l’aspect non-marxiste du guesdisme.

La période de l’activité de Guesde la plus importante et la plus précieuse pour le prolétariat révolutionnaire, est, sans contredit, celle qui s’étend de 1880 à 1892-1894. Pendant toute cette période, Guesde travailla sous l’influence et le contrôle direct de Marx et d’Engels, puis d’Engels seul, après la mort de Marx. C’est la période pendant laquelle Guesde, fondateur et chef du Parti Ouvrier, mène une lutte acharnée et conséquente contre les principaux courants bourgeois dans le mouvement ouvrier et où, parcourant tous les centres industriels du pays, il fait, de son éloquence âpre, claire, acérée, pénétrer les principes fondamentaux du marxisme dans les masses ouvrières au cours de plusieurs milliers de conférences. C’est la période pendant laquelle chacun de ses articles dans l’Egalité, le Citoyen, le Cri du Peuple, le Socialiste, etc., portent comme autant de coups droits contre la bourgeoisie et ses soutiens dans la classe ouvrière. C’est l’époque où il se dresse face aux juges bourgeois accusateur et sarcastique à la barre du tribunal correctionnel; c’est l’époque du Guesde emprisonné à Sainte-Pélagie, rédigeant avec Lafargue les commentaires du célèbre « Programme minimum » du P.O.F.
Le premier grand mérite de Guesde est que pendant toute cette période il sut mener son activité politique dans les milieux ouvriers les plus importants et acquérir ainsi une influence sérieuse dans les centres industriels du Nord, de la Loire, à Aies, Rouen, Commentry, Montluçon, Lyon, etc.. Il réussit pendant toute cette période à unir étroitement le mouvement ouvrier et syndical avec le mouvement socialiste. Sous l’influence de Guesde, le congrès ouvrier de Marseille de 1879 reconnaît la nécessité d’un parti et d’un programme marxiste, la nécessité de la direction du Parti sur l’ensemble des organisations corporatives ouvrières. Et c’est le P.O.F. qui fonde les fédérations de syndicats. Cette juste orientation amena Guesde à lutter avec succès contre le proudhonisme, contre le mutualisme qui ravalaient et maintenaient le mouvement ouvrier, désorganisé après la Commune, dans les formes primitives de l’économisme.
La lutte de Jules Guesde pendant les années 80-82 pour le maintien intransigeant des principes du marxisme, contre les tendances révolutionnaires petites-bourgeoises proudhoniennes et blanquistes, puis contre les radicaux de gauche, contre le réformisme des possibilistes, et d’autre part contre l’anarchisme, restera, en dépit de faiblesses secondaires, un exemple de la lutte inévitable et juste, que doit mener chaque parti ouvrier révolutionnaire afin d’éliminer l’opportunisme de droite et de « gauche ». Sans une telle lutte, qui doit être menée impitoyablement et sans reculer devant la scission, le parti du prolétariat ne peut ni se former, ni grandir. C’est un grand mérite de Guesde d’avoir osé critiquer les communards bien qu’il ne sut pas s’assimiler tout l’enseignement positif de la Commune, notamment en ce qui concerne la question de l’État et de la dictature du prolétariat. Contre la plupart des communards rentrés en France après l’amnistie qui déclaraient impossible aux socialistes de s’entendre sur la base d’une « doctrine pure », Guesde maintient que seule la théorie marxiste peut être à la base du parti du prolétariat. Il dénonce le confusionnisme petit-bourgeois des vétérans de la Commune: « A l’exception de Varlin et de quelques autres, les ouvriers français, imbus de la philosophie individuelle de Proudhon, ne s’imaginaient l’émancipation du prolétariat que dans les cadres de la propriété capitaliste ».

Défendant de façon intransigeante le programme marxiste du P.O.F., Guesde se dresse contre les réformistes qui veulent l’altérer, l’amputer d’une série de ses revendications les plus importantes, et dissimuler ses considérants. S’agit-il donc de rendre nos revendications possibles en régime capitaliste? « Est-il possible, s’écrie-t-il, sous prétexte de conquérir des succès électoraux, sous couvert de possibilisme, de mettre en doute les conquêtes du socialisme révolutionnaire? » Avec une vigueur et un talent remarquables il raille la pitoyable théorie « des services publics » défendue par Brousse, chef des possibilistes, et selon laquelle les institutions telles que les postes, les routes, l’éclairage communal, etc., seraient des embryons de socialisme dans le régime capitaliste. Il ridiculise ce pseudo-socialisme « découvert par Jehovah Joffrin et Moïse Brousse sur le Sinaï de la Butte Montmartre ».
C’est au fond cette vieillerie, ce pseudo-socialisme des possibilistes, que les social-fascistes actuels (qui osent commémorer Jules Guesde) nous servent aujourd’hui comme le dernier mot du « socialisme scientifique » !
Plus tard, Guesde, — reprenant les arguments d’Engels contre certains social-démocrates d’Allemagne qui voyaient du socialisme dans les mesures étatiques de Bismarck — critiquera de façon aiguë les réformistes qui baptisent socialisme la politique capitaliste des monopoles d’État. Il dénonçait un demi-siècle à l’avance la politique de duperie des socialistes actuels qui, comme Blum, — moderne « Jehovah de la butte Montmar¬tre » — présentent la nationalisation des assurances comme « une pierre d’attente de la société future « . Les écrits de Guesde contre le réformisme pendant toute cette période doivent être utilisés par nous, communistes, dans notre lutte quotidienne.
Comme l’on sait, la lutte contre les possibilistes alla jus-qu’à la scission au congrès de St-Étienne, en 1882. Scission salutaire, hautement approuvée par Engels, (dans une lettre à Bernstein), qui répondait par avance aux jérémiades hypocrites des socialistes actuels sur le « crime de la scission de Tours ». « En dépit des conseils bien intentionnés des Belges, l’inévitable est arrivé. Les éléments incompatibles se sont séparés. Et cela est bon. Il semble que chaque parti ouvrier d’un grand pays ne puisse se développer que par une lutte intérieure, comme cela est généralement de règle dans les lois dialectiques de l’évolution. » Hélas Guesde, ne sut pas se souvenir plus tard de la justesse profonde de cette remarque d’Engels!
Lorsque Guesde devint plus tard — pour reprendre une de ses expressions — « parlementarisé », il apprécia les grèves de façon radicalement opportuniste et sceptique, mais ceci ne doit pas faire oublier sa position première juste, lorsqu’il déclarait au congrès de Roanne (1882) qu’il était du devoir du parti ouvrier non seulement de soutenir matériellement et moralement les grèves, mais encore de les organiser et de les contrôler dans la limite de ses moyens. Sa courageuse campagne à propos des événement de Decazeville, — meurtre de l’ingénieur-bourreau Vatrin par les mineurs — eut une répercussion énorme dans la classe ouvrière.

Cette position de Guesde diffère comme le jour et la nuit de la position du parti socialiste immédiatement avant la guerre, et à plus forte raison des « socialistes » d’aujourd’hui. Elle inflige un cinglant démenti aux actuels ennemis du parti communiste qui nous accusent de vouloir mêler la politique aux grèves, comme si l’éducation politique des masses en lutte contre le patronat, par le parti du prolétariat n’était pas une de nos tâches les plus élémentaires et les plus indispensables.
Nous rappellerons plus loin quelle est la base de la position absolument fausse — et par là contre-révolutionnaire — de Guesde dans la question de la guerre dans la période impérialiste.
En 1885, devant la guerre qui semble inévitable entre l’Angleterre et la Russie au sujet de l’Afghanistan, Guesde, aux côtés et sous l’influence d’Engels, déclarait que dans ce cas il fallait souhaiter à la fois la défaite de la Russie et la défaite de l’Angleterre, que seule une telle position permettrait la libération des peuples opprimés par les deux puissances et donnerait la possibilité « d’ouvrir le bal révolutionnaire, le 1789 ouvrier ». Mais cette position défaitiste fut chez lui accidentelle et non systématiquement développée, il l’envisageait en outre seulement dans une guerre dont la France serait exclue, il ne sut pas comprendre que cette position devait être la règle dans la période de l’impérialisme, dans tout cas de guerre entre puissances impérialistes
Lénine note dans Contre le Courant (Tome II, page 19) que Jules Guesde envisageait en 1899 la possibilité de guerres pour les marchés et les colonies, et polémiquant contre le millerandisme, se demande ce que deviendrait la solidarité internationale du prolétariat s’il se trouvait, au cours d’une telle guerre, des Millerand français, allemands, anglais? Dans ces lignes, dit Lénine, Guesde se condamnait lui-même par avance.
Cette position sur la question de la guerre le conduisait logiquement à lutter d’un point de vue juste contre le pacifisme. Par exemple, dans son article intitulé « Un congrès de fous », il montre que c’est un crime d’égarer la classe ouvrière dans la voie du pacifisme, parce qu’il est impossible d’établir la paix en régime capitaliste.
La lutte contre le millerandisme — encore qu’il fut au congrès de Saint-Mandé pour l’unité avec Millerand — et contre le jauressisme, fut la dernière grande bataille où Guesde apparut, malgré ses fautes, en France et à l’échelle internationale comme un brillant champion marxiste de la lutte contre l’opportunisme.
« Le jour où le parti socialiste, disait-il, où le prolétariat organisé, commencera à comprendre la lutte de classe comme étant le partage du pouvoir politique avec la classe des capitalistes, ce jour sera le dernier jour du socialisme ». « Le jour où le cas Millerand, d’unique deviendra général, il ne nous restera qu’à dire adieu à tout internationalisme et à nous muer en nationalistes, ce à quoi nous tous ici présents nous ne consentirons jamais ». Il devait y consentir quinze ans plus tard, ayant dégégéné jusqu’au bout.

Les mérite considérables de Jules Guesde apparaissent donc nettement dans la période 1880-1894. Il a semé et fait lever les éléments du marxisme dans la France où après la Commune s’épanouissait le « socialisme » bourgeois et petit-bourgeois. Les meilleurs éléments ouvriers et révolutionnaires de l’époque se sont organisés derrière lui, dans les rangs du parti ouvrier. A ce titre, au titre de lutteur infatigable contre la bourgeoisie et ses agents opportunistes, la mémoire de Guesde doit vivre éternellement dans le cœur du prolétariat révolutionnaire.
Et cependant, Guesde, même ce Guesde de la période 1880-1894, ne fut jamais pleinement et conséquemment marxiste. Le guesdisme n’a jamais été du véritable marxisme, parce qu’il ne s’est jamais assimilé ce qui est l’âme, l’essence du marxisme: la dialectique.

II

Les années 92-94 présentent un tournant dans l’évolution de Jules Guesde. A partir de ce moment apparaissent plus nettement les germes de la dégénérescence. Et c’est enfin à partir de 1904-05 que s’affirme la décomposition du guesdisme en tant que cou-rant marxiste.
Lénine, répondant à Kautsky qui invoquait l’autorité de Guesde et de Vaillant, disait en 1915 (Le krach de la IIe Internationale »): « Si Kautsky s’intéressait consciencieusement aux biographies politiques de ceux qu’il nomme, il devrait se demander si ces biographies ne contiennent pas de menus traits et des événements préparant au cours de dizaines d’années, et non pas en un jour, l’adhésion des socialistes à l’impérialisme. Vaillant ne fut-il pas prisonnier des jauressistes?… La tendance guesdiste ne mourrait-elle pas sous les yeux de tous dans le « Socialisme » modèle d’inertie, de médiocrité, d’incapacité qui ne sut adopter une position nette dans aucune question? »
On a cherché la cause de la dégénérescence du guesdisme dans la situation sociale historique de l’époque, et dans les particularités économiques et sociales de la France petite-bourgeoise de la fin du xix° siècle. Et cela est juste. On a remarqué aussi ‘que sa décadence s’expliquerait du fait de la mort d’Engels (1895), Guesde ne recevant plus les conseils et les critiques nécessaires qui lui furent maintes fois prodigués par les fondateurs du mar¬xisme. Mais de même que les conditions objectives, ces raisons ne sont pas suffisantes. Il faut trouver dans le guesdisme même les éléments en contradiction avec les éléments marxistes qu’il s’était assimilé. C’est de cette lutte interne, contradictoire, que découle la dégénérescence du guesdîsme. Or, ces éléments apparaissent nettement dans la période de formation politique de Jules ‘Guesde.

Guesde était devenu marxiste en 1880 (à 35 ans) après qu’il eut rencontré Marx et Engels, lors de son voyage à Londres. Auparavant, Guesde établissait son révolutionnarisme sur une série de notions ‘absolues d’égalité et de justice. Ce « révolutionnarisme égalitaire » apparaît nettement dans la première série de « l’Egalité » (1877-1880). Républicain jacobin révolutionnaire avant la Commune, anarchisant et fédéraliste pendant son exil en Suisse jusqu’en 1875, Guesde ne devint collectiviste que vers 1875-1876. Mais son collectivisme n’est pas encore marxiste. C’est au nom de la logique, au nom du droit naturel que, dans son article « De la propriété », écrit en 1875, il demande le remplacement de la propriété privée par la propriété collective. Cette conception égalitaire, métaphysique subsistera toujours chez Guesde. Elle réapparaît dans le « Programme et adresse des socialistes révolutionnaires français » rédigé par Guesde en 1878 et dans son « Essai de catéchisme socialiste ». Le droit de l’individu au bonheur, l’égalité naturelle des individus, une société organisée sur les bases de la Justice, « le droit égal pour tous au capital mais aussi l’obligation pour tous au travail », sont autant de formules à la Babœuf qui décèlent son incompréhension de la dialectique. C’est cette même conception antidialectique qui lui fera toujours défendre, même pendant sa meilleure période, la théorie lassalienne de la « loi d’airain des salaires », qui lui fait maintenir contre Marx l’idée du « salaire minimum » dans le programme du P.O.F.
Guesde n’a jamais su vaincre jusqu’au fond ces survivances du socialisme petit-bourgeois, ce qui l’a empêché de s’assimiler complètement la méthode marxiste.
En 1882, Engels, tout en soutenant vigoureusement Guesde dans sa lutte contre les possibilistes, critique à maintes reprises la conception antidialectique de Guesde, son schématisme, son mécanisme. Dans une de ses lettres à Berstein (1882), Engels, critiquant la politique de Guesde, souligne que « sans comprendre la liaison historique nécessaire, et plus, la marche vraisemblable de l’évolution des choses, on ne peut mener avec succès aucune politique de parti ».
C’est cette incompréhension de la dialectique des événements qui fait ‘que Guesde, dans la meilleure période de son activité, n’a pu au mieux qu’être un propagateur des principes marxistes, écrivant et parlant sur le thème unique du « collectivisme » et simplifiant le marxisme quelquefois jusqu’à l’outrance. Il a pu appliquer les formules marxistes de façon intransigeante, mais non pas comprendre en marxiste le développement de la réalité historique, et n’a pu, à plus forte raison, développer de façon conséquente le marxisme dans une phase historique nouvelle, la phase impérialiste.
La conception antidialectique de Guesde est la cause fonda-mentale des lacunes du guesdisme, de ses fautes, et la raison de sa dégénérescence opportuniste et chauvine. C’est ce que l’on peut vérifier rapidement en examinant la position de Guesde dans quelques questions les plus importantes.

La tendance à la phrase révolutionnaire, à l’exagération enthousiaste, l’impatience révolutionnaire qu’on a noté à plusieurs moments de son activité \ est une conséquence directe de sa formation non dialectique. Cette impatience révolutionnaire se mue d’ailleurs facilement, après chaque échec, en sens contraire, en cette amertume et ce découragement hautain qui sont aussi une caractéristique de Guesde. Ce manque de mesure dû à son manque de compréhension dialectique de l’importance réelle des événements et de leur place relative, se manifeste, par exemple, avec la plus grande netteté dans ses déviations parlementaires enthousiastes après les succès socialistes aux élections de 1893, où il voit dans la victoire électorale « la fin de la misère et de l’esclavage ». Et lorsqu’aux élections suivantes les socialistes enregistrent un échec, Guesde revient pour un temps à son révolutionnarisme d’autrefois.
Mais cette succession de hauts et de bas, d’impatience et de découragement, devait se terminer par la passivité, stérile et opportuniste, qui est la caractéristique essentielle du guesdisme après 1905.
Guesde, ne pouvant pas analyser dialectiquement les mouvements sociaux, devait être entraîné fatalement à commettre de grosses erreurs tactiques. Lors de l’affaire Boulanger, il n’es¬saya point d’instaurer une tactique capable de rassembler les masses contre la tentative de coup d’État bonapartiste. Lors de l’affaire Dreyfus, il se désintéressa du conflit qui agitait profondément toutes les classes de la société sous le prétexte qu’il s’agissait d’une querelle de famille entre clans bourgeois. Il resta « en marge » alors qu’il aurait fallu, tout en maintenant jalousement l’indépendance d’action et l’intégrité du programme du P.O.F., utiliser les divergences dans le camp des classes possédantes, se placer à l’avant-garde du mouvement populaire contre la réaction militaire et cléricale en essayant de le transformer en une action révolutionnaire de masse non seulement contre la clique militaire et réactionnaire, mais contre la classe bourgeoise tout entière en démasquant les républicains bourgeois qui détournaient les travailleurs de la lutte révolutionnaire pour leurs intérêts de classe.

C’est toujours à cause de son impuissance d’appréciation dialectique, à cause de sa tendance à ne voir en tout phénomène qu’un seul côté, qu’un seul aspect et à ne pas comprendre les chemins en apparence contradictoires qu’il faut suivre successivement pour atteindre le but, que Guesde adopta vers l’année 94 une attitude sectaire vis-à-vis des syndicats où se développaient les tendances anarcho-syndicalistes. Il combattit le façon en général juste mais unilatérale la conception de la grève générale des anarchistes. Même l’exemple de la grève générale en Russie en 1905 ne put lui faire comprendre comment les marxistes doivent savoir utiliser la grève politique de masse, la grève générale comme moyen de lutte. Il ne voyait les syndicats que sous leur aspect corporatiste. Une telle vue monochrome, une telle attitude de logicien formel, conduisit rapidement à la rupture du guesdisme avec de grandes masses ouvrières qui affluaient de plus en plus dans les syndicats livrés aux anarchistes. Le guesdisme allait désormais rouler plus vite vers la déviation parlementaire et la politique syndicale des guesdistes allait devenir platement réformiste.
Lorsque se posa devant Guesde la question de l’alliance du prolétariat et de la paysannerie, il ne sut pas la traiter sous l’angle de la stratégie marxiste, du point de vue de la révolution prolétarienne. Son appréciation non dialectique des rapports de classe l’amena à penser qu’il convient de grouper toute la paysannerie, y compris la paysannerie moyenne aisée et les fermiers capitalistes, contre la possession féodale de la terre. Engels critiqua vigoureusement le « programme agraire » du P.O.F. de 1892 et surtout celui de 1894 qui fait un devoir au socialisme de soutenir la petite propriété et qui déclare qu’il faut étendre cette sauvegarde également aux producteurs qui, métayers ou fermiers, travaillent une terre qui ne leur appartient pas, même s’ils emploient des salariés. Cette conception constitue une faute opportuniste des plus graves.
La vieille conception bakouniniste de l’État — en opposition radicale avec la conception dialectique de Marx, Engels et Lénine — apparaît chez Guesde lorsqu’après les attentats anarchistes de 1894 il déclare voir dans l’État la source des inégalités sociales, au lieu de le considérer comme un produit historique de la lutte de classe et un instrument de coercition entre les mains de la classe dominante. Il considère en même temps l’État bourgeois actuel comme « l’unique organisation, le seul instrument en mesure, dans les cadres de la société contemporaine, de rétablir l’équilibre par lui-même enfreint ». Cette conception métaphy¬sique de l’Etat au-dessus des classes l’amène à la conception parlementaire la plus plate, à savoir, la possibilité de la conquête par le prolétariat du pouvoir d’État par la conquête légale de la majorité parlementaire.

Mais c’est dans la question de la guerre et des méthodes de lutte contre la guerre que Guesde décèle le plus crûment son impuissance à comprendre la dialectique des phénomènes sociaux. Il n’a jamais compris que le développement du capitalisme conduisait celui-ci à sa dernière étape: l’impérialisme. Ne comprenant pas les caractères de l’impérialisme, il tente de poser la question dans cette période nouvelle comme Marx et Engels la posaient dans la période antérieure de révolutions bourgeoises démocratiques et de formation des États nationaux. Il bâtit tous ses raisonnements sur la nécessité de défendre le pays « le plus socialiste » contre le pays « le moins socialiste », sans comprendre que ces pays sont également impérialistes. Il entre en contradiction flagrante avec la position qu’il eut en 1885 à pro¬pos de la guerre menaçante entre la Russie et l’Angleterre. Il considère d’ailleurs la France comme étant le pays le « plus socialiste » par rapport à l’Allemagne, par exemple. C’est ce qui lui faisait déjà déclarer au congrès de Paris de 1893: « La France attaquée n’aurait pas de défenseurs plus ardents que les socialistes du Parti ouvrier ». C’est ce qui lui fait répéter au congrès de Limoges (1905) et de Nancy (1907) qu’il est pour la défense de la patrie.
Son incompréhension de l’impérialisme lui fait même dire en 1907 que la guerre n’éclatera probablement jamais, elle l’empêche de comprendre en marxiste la question coloniale. Sa logique formelle et schématique l’amène à nier la nécessité d’une lutte spéciale contre la guerre. La guerre étant la conséquence du régime capitaliste, ne disparaîtra qu’avec lui, donc pas besoin d’une lutte spécifique contre la guerre, mais seulement la lutte générale pour la conquête du pouvoir politique. C’est avec de tels arguments que les guesdistes combattaient à Limoges l’antimilitarisme petit-bourgeois de Hervé; ils empêchaient ainsi la classe ouvrière de lutter contre la guerre suivant les méthodes de l’antimilitarisme prolétarien que devait développer Lénine afin de conduire à la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.
Le « collectivisme » guesdiste, non dialectique, était voué à la stérilité. La tendance guesdiste offrait, en dépit de son intransigeance verbale et de son sectarisme, le champ le plus vaste au développement et à la pénétration des courants petits-bourgeois, de l’influence pourrissante de la bureaucratie et de l’aristocratie ouvrière, de l’opportunisme et du parlementarisme.
La position de Guesde en 1914, son entrée dans un ministère d’union sacrée, n’est donc pas due au hasard, mais est la conséquence de la dégénérescence du guesdisme. Avec la guerre, le social-parlementarisme de Guesde devait fatalement prendre la forme du social-chauvinisme.

III

Aujourd’hui, en commémorant Jules Guesde, le parti socialiste exaltera précisément ce qui, chez Guesde, ne fut pas marxiste. Il magnifiera la dégénérescence et la décomposition du guesdisme. Il sera dans son élément. Il remplira par là son rôle de fidèle serviteur de la bourgeoisie. Nous ne laisserons pas, par contre, le parti socialiste tenter de s’emparer de l’auréole de celui qui malgré toutes ses lacunes et ses erreurs, fonda le premier parti ouvrier marxiste en France et qui, pendant les années 80-90, fut le pire ennemi de la bourgeoisie et des opportunistes, pères du social-fascisme d’aujourd’hui. Celui-là appartient au prolétarien révolutionnaire et à son avant-garde, le Parti communiste.

Mais nous devons surtout commémorer Guesde en travaillant à expurger notre Parti d’une série de survivances des traits non marxistes du guesdisme.
L’attitude du Parti vis-à-vis de ces survivances doit être leur critique impitoyable dans l’esprit du léninisme qui est le marxisme de l’époque de l’impérialisme.. C’est pourquoi il serait plus que jamais erroné et dangereux de ne voir que les côtés positifs de l’action de Guesde et d’exagérer ceux-ci. On a pu constater cette tendance dans divers écrits de membres du Parti. Quelques camarades ont justement signalé cette tendance dans le chapitre de l’ « Histoire du P.C.F. », de A. Ferrat, consacré au courant guesdiste. Il était nécessaire de la corriger.
La principale survivance guesdiste dans le P.C.F. est incontestablement le manque de conception dialectique et le penchant à l’impressionnisme et au schématisme, que l’on trouve chez un grand nombre de militants, même parmi les meilleurs et les plus responsables. L’exemple du guesdisme montre à quels résultats peut conduire cette faiblesse idéologique.
N’est-ce point sous l’influence de la conception lassalienne et guesdiste de la loi d’airain des salaires qu’en 1930 notre parti s’engagea de façon erronée dans le grand mouvement contre la loi des assurances sociales? Cette position s’exprimait par le mot d’ordre « A bas les assurances sociales! » et tentait de se justifier en prétendant que le versement patronal ferait augmenter le coût de la vie, abaissant ainsi automatiquement les salaires réels.
N’est-ce pas une erreur guesdiste — et une de ses pires erreurs — qui est reprise chez nous lorsque des camarades, surtout dans la région du Nord, déclarent que toute lutte contre le régime capitaliste est une lutte contre la guerre, et que sous ce prétexte ils se refusent à toute lutte spécifique contre le danger imminent de la guerre et à tout travail antimilitariste systématique.
Dans le domaine tactique, il semble bien que notre Parti a hérité du guesdisme sa lourdeur maladroite, son manque de capacité de manœuvre, et ne s’en est pas encore débarrassé complètement. Cela a été mis dernièrement en lumière non seulement dans les luttes électorales, mais dans nos difficultés de mener un travail quotidien sérieux de front unique à la base, et ces dernières semaines, à propos de notre attitude devant l’appel de Romain Rolland et de Barbusse contre la guerre.
La rigidité et le mécanisme de nombreux militants et organisations du Parti dans l’exercice pratique du rôle dirigeant du Parti dans les syndicats, notre manque de travail dans les syndicats réformistes, rappellent quelquefois de façon criante l’attitude de Guesde au congrès de Nantes en 1894.

Notre faiblesse d’organisation est aussi en partie une survivance du guesdisme. Le P.O.F. fut, certes, le premier exemple en France d’un parti ouvrier construit suivant des règles de centralisme démocratique. Chaque décision du congrès était obli¬gatoire pour chaque membre ou groupe du Parti, et quiconque ne s’y pliait pas se mettait en dehors du Parti. Dans l’intervalle des congrès, le Conseil national élu au congrès était l’organisme dirigeant, le véritable chef du Parti. Cette discipline fut le côté le plus remarquable et le plus fort du P.O.F., alors que les autres partis socialistes et plus tard les autres tendances du parti unifié, agissaient suivant les pratiques fédéralistes petites-bourgeoises et parlementaires. Mais ce côté positif ne doit pas cacher la faiblesse numérique du P.O.F., la faiblesse de son travail de recrutement, ce qui l’empêchait de devenir un véritable parti de masse. A l’époque de la lutte contre les possibilistes, Lafargue constatait et déplorait vivement cette faiblesse. Dans une de ses lettres, il écrit même dans la forme évidemment exagérée et paradoxale qu’il affectionnait: « Vous pensiez que du moment que nous crions tous à gorge déployée à propos de notre Parti, du Parti ouvrier, cela signifie qu’il existe en réalité et possède tous ses organes — mains et pieds, estomac et tête; le Parti ne possédait au fond qu’une gueule qui en valait bien quatre: le Parti ouvrier n’existe pas. »
Quels que soient les mérites du P.O.F., il ne saurait donc nous faire oublier que, dans le domaine d’organisation comme dans tous les autres, tout en utilisant l’expérience du P.O.F., nous devons nous inspirer de l’expérience du Parti bolchevik et non de celle du P.O.F. pour arriver à faire de notre Parti communiste un véritable parti révolutionnaire de masse.
C’est ce qu’il nous semble indispensable de rappeler à l’occasion du 10e anniversaire de la mort de Jules Guesde.

Notes:

I. Engels disait, après le congrès de Roanne, des guesdistes : « Les Roannais ont besoin d’être critiqués catégoriquement et sans relâche. On observe souvent chez eux des phrases révolutionnaires et une aspiration impuissante à l’activité. » (Lettre à Bernstein.)

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