1933-04 Rapport sur la question russe [GC]

Rapport de la Gauche communiste sur la question russe

Source: Bulletin préparatoire à la conférence de l’opposition communiste de gauche, avril 1933 [*]. [La Gauche communiste a été créée en 1931 après le départ de Rosmer de la Ligue communiste. Les membres de la G.C. à cette conférence étaient [**]: Kurt et Katia Landau, Michel Collinet, Masseron, Dorne, Marie-Louise Haubert, Simone Kahn, Sagette, Madrange, Daniel Lévine (Paul Le Pape), Vacher, Jeanne Haulot, Pairault, Allégret, Aimé Patri, Alfred Rosmer (pour la séance du 23 avril 1933)]

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Rapport sur la question russe,
présenté par la Gauche communiste

Les contradictions de la Révolution russe

L’obligation impérieuse s’impose aux marxistes de ne pas considérer la Révolution russe comme un fétiche religieux, mais de l’envisager dialectiquement dans ses contradictions.

Les conditions objectives qui, en produisant selon le mot de Lénine “la rupture du maillon le plus faible dans la chaîne de l’impérialisme”, avaient favorisé en Octobre 1917 la prise du pouvoir par le prolétariat sur la plus grande partie du territoire de l’ancien empire des tsars, devaient rendre plus malaisées les tâches postérieures à la prise du pouvoir.

Le retard historique de l’ancienne bourgeoisie russe, économiquement dépendante du capital étranger, et politiquement subordonnée à un système despotique asiatique féodal dont le propriétaire foncier restait la figure centrale, avait permis au prolétariat de prendre la tête de la révolution démocratique en conduisant les larges masses paysannes à l’assaut de l’ancien régime. La révolution démocratique agrai-re et la révolution prolétarienne socialiste se trouvaient ainsi amenées à coïncider.

Mais au lendemain de l’expropriation politique et économique des anciennes classes dirigeantes, le prolétariat était appelé à faire face à un héritage négatif de la bourgeoisie. La bourgeoisie russe s’était montrée incapable de donner une solution aux problèmes historiques de sa propre révolution : la liquidation des survivances de la barbarie féodale et primitive, le développement des forces productives, de la technique et de la culture, l’institution d’un régime de démocratie politique. Le prolétariat devait payer les dettes historiques d’une bourgeoisie défaillante. En prenant comme point de départ cet héritage négatif, il devait maintenir et consolider son hégémonie politique sur une immense masse paysanne petite-bourgeoise hostile au socialisme et pour qui la révolution se réduisait au partage démocratique des terres.

Le retard dans le développement des forces économiques et politiques du capitalisme s’était nécessairement réfléchi dans la structure de classe du prolétariat.

Le prolétariat russe s’était constitué au rythme du développement de l’industrie fécondée par les investissements de capitaux étrangers, rythme rapide, mais plus lent que celui de la surpopulation paysanne et de l’exode des campagnes vers les villes. Puissamment concentré dans quelques foyers industriels, il restait cependant une faible minorité de la population travailleuse dont la plus grande masse était dispersée dans les occupations de la vie rurale. C’était un prolétariat jeune, de formation récente, encore mal dégagé de la gangue de ses origines paysannes et artisanales.

Les conditions créées par le climat politique du despotisme tsariste avaient permis la formation au sein du Parti bolchevik d’une élite révolutionnaire marxiste consciente des destinées historiques du prolétariat, aguerrie dans une lutte perpétuelle et souvent riche d’une sérieuse expérience internationale. Mais elles avaient entravé le développement des véritables organisations de masse permanentes du prolétariat. Les syndicats ouvriers, faibles, instables et dispersés n’avaient pu jouer dans leur ensemble leur rôle historique d’éducateur primaire de la classe ouvrière. Ils n’avaient pu créer le milieu propre à la démocratie prolétarienne. Le problème pratique des rapports à établir entre la masse prolétarienne et son avant-garde révolutionnaire n’avait pas reçu de solution satisfaisante.

Les soviets qui se formaient spontanément en période révolutionnaire étaient le rassemblement temporaire de toutes les forces de la révolution démocratique du prolétariat aussi bien que de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes unis dans un front commun contre l’ancien régime. Ils n’étaient pas les institutions permanentes de la démocratie prolétarienne. Organes spontanés de la révolution démocratique, ils pouvaient être le levier de la classe ouvrière pour la conquête du pouvoir, mais ils ne pouvaient demeurer la base ferme de sa dictature. La démocratie soviétique, avec l’énorme prépondérance qu’y prenait l’élément paysan et les traditions d’origine paysanne au sein de la classe ouvrière elle-même, portait le danger historique d’une dégénérescence petite-bourgeoise, prélude de la restauration du capitalisme sous des formes nouvelles (l’insurrection de Kronstadt). Au nom des intérêts historiques du prolétariat socialiste, le Parti bolchevik devait être amené à appesantir sur elle sa main de fer.

Dans les conditions d’isolement créées par le reflux de la vague révolutionnaire mondiale d’après-guerre qui avait porté dans ses flancs la Révolution russe, l’héritage négatif de la bourgeoisie, la faiblesse numérique et organique de la classe ouvrière devaient peser lourdement sur les destinées ultérieures de la dictature prolétarienne.

Le prolétariat russe, après avoir brisé l’appareil gouvernemental et militaire du despotisme tsariste, s’est trouvé impuissant à empêcher la résurrection sur ses ruines d’un nouvel appareil bureaucratique qui, selon le processus classique décrit par Engels, “de serviteur de la société à ses origines, devait progressivement en devenir le maître”.

Le développement et la puissance de l’appareil bureaucratique d’Etat était, dans l’ancien régime tsariste, le produit spécifique des contradictions d’une société de transition entre le féodalisme et le capitalisme où la classe des boyards avait déjà perdu le pouvoir tandis que la bourgeoisie capitaliste ne l’avait pas encore conquis. Il puisait sa force dans les intérêts à la fois solidaires et antagonistes des propriétaires fonciers et des capitalistes.

Le nouvel appareil bureaucratique s’est reconstitué au lendemain de la Révolution d’octobre à la fois avec les cadres dirigeants que le prolétariat avait tirés de son sein, et avec les débris d’une partie des cadres des anciennes classes dirigeantes ralliées au nouveau régime comme auxiliaires techniques (spécialistes de l’industrie et de l’armée). Il ne faut pas y voir une simple survivance de la période du communisme de guerre, de la centralisation des pouvoirs entre les mains d’un appareil et de la rigoureuse discipline militaire imposées par les nécessités économiques et politiques de la guerre civile. Les germes de bureaucratisme, qui existaient pendant cette période, n’étaient, selon l’expression de Trotsky dans Cours nouveau qu’un “jeu d’enfant” auprès “du monstrueux développement de l’appareil bureaucratique qui devait se produire en pleine période de paix”, après l’instauration de la Nouvelle politique économique.

L’appareil du communisme de guerre était étroitement contrôlé par la masse du Parti soulevée par la grande tension de la période révolutionnaire. Le développement du bureaucratisme coïncide au contraire avec la lassitude des masses, avec le retardement de toutes les forces du contrôle populaire, avec le processus de réaction consécutif à la fin de la période révolutionnaire en Russie comme dans le monde entier.

Le bureaucratisme post-révolutionnaire n’est pas non plus une survivance de l’ancien régime ramené à la faveur du processus de réaction. Il apparaît comme le produit des contradictions du nouveau régime, de la nouvelle société de transition entre le capitalisme et le socialisme reposant sur les intérêts à la fois solidaires et antagonistes du prolétariat socialiste des villes et de la petite bourgeoisie parcellaire des campagnes aux aspirations pré-capitalistes. C’est dans les contradictions que la nouvelle bureaucratie a puisé sa force. Sur cette base, l’Etat soviétique devait se développer progressivement “d’Etat prolétarien à déformations bureaucratiques”, comme Lénine le définissait déjà en 1920, en “Etat bureaucratique à survivances prolétariennes communistes”, selon la formule de Rakovsky en 1930.

Il reste à apprécier la nature et la portée de cette transformation.

L’usurpation bureaucratique
et la nature de classe
de l’Etat soviétique

Le problème de la nature de classe de l’Etat soviétique constitue une question capitale pour l’Opposition de gauche, non seulement en raison de son intérêt théorique mais aussi à cause de ses conséquences pratiques. De la reconnaissance ou du refus d’admettre le caractère ouvrier de l’Etat soviétique actuel dépendent deux manières distinctes d’envisager la régénérescence du mouvement communiste international : l’une qui se fonde sur l’espoir tenace d’un remaniement des cadres dirigeants de la politique soviétique qui permettrait d’affranchir la IIIe Internationale des erreurs systématiques du stalinisme ; l’autre pour qui la condition de toute véritable régénération communiste se trouve dans la rupture des liens organiques qui subordonnent le mouvement ouvrier révolutionnaire à la bureaucratie soviétique dont les intérêts ne coïncident plus avec ceux du prolétariat mondial.

Le camarade Trotsky, pour établir le caractère ouvrier de l’Etat soviétique actuel, malgré ses déformations bureaucratiques, s’appuie sur le schéma construit par Marx pour les rapports entre l’Etat et la société en régime capitaliste. L’Etat n’est qu’une superstructure. La nature de classe de l’Etat dépend des rapports de production et d’échange qui s’établissent dans l’infrastructure économique de la société. Il en résulte que le caractère ouvrier de l’Etat soviétique ne saurait être contesté tant que subsisteront la socialisation de la grande industrie, la nationalisation de la terre et le monopole du commerce extérieur.

La bureaucratie soviétique, bien que le camarade Trotsky reconnaisse qu’elle possède “le pouvoir réel”, qu’elle ait “reconstitué de nombreux caractères de la classe dirigeante” et qu’elle soit considérée comme telle “par les masses laborieuses”, ne saurait être cependant considérée par lui “du point de vue marxiste” comme une véritable classe (“Vers le capitalisme ou vers le socialisme”, Lutte de classes n° 23-24, 1930). La bureaucratie n’est jamais que l’agent d’exécution de la classe économiquement dominante, agent plus ou moins infidèle, subissant plus ou moins la pression des autres classes. La bureaucratie soviétique subit tour à tour la pression de la petite bourgeoisie des campagnes et celle de la bourgeoisie mondiale et la contre-pression du prolétariat soviétique et du prolétariat mondial.

Le danger que fait subir au régime soviétique la tendance bureaucratique de l’appareil d’Etat ne réside pas dans la bureaucratie elle-même, mais dans la contre-révolution bourgeoise dont elle fait le lit. La bureaucratie est incapable d’une politique véritablement indépendante. “A mesure qu’elle s’affranchit de sa dépendance à l’égard du prolétariat, elle tombe de plus en plus sous la dépendance de la bourgeoisie” (Contre le courant, 22 mars 1929 : “La crise du bloc centre-droite”).

Il en résulte “un régime de dualité de pouvoir” idoine et symétrique de celui qui s’était établi en 1917 pendant la période kérenskyste, un rapport de forces qui reste encore positif pour le prolétariat, mais qui évolue de plus en plus dans un sens défavorable. Mais le “kérenskysme à rebours” ne permet pas plus de nier le caractère ouvrier de l’Etat soviétique, malgré la dictature stalinienne, que le processus idoine ne permettait de nier le caractère bourgeois du régime kérenskyste. Il n’existe en effet jamais d’Etat neutre, de véritable point d’équilibre dans un rapport de forces sociales.

Par la suite, le camarade Trotsky, pour expliquer l’offensive bureaucratique contre l’ensemble de la paysannerie et la conversion du stalinisme à une politique d’industrialisation, malgré la liquidation “du parti en tant que parti”, a été amené à admettre que tandis que l’infrastructure économique de la dictature prolétarienne s’affermit, sa superstructure politique peut continuer à s’affaiblir et à dégénérer. Proposition difficilement intelligible lorsqu’on admet la thèse marxiste selon laquelle “la politique n’est que l’économie concentrée”, et, à plus forte raison, lorsqu’il s’agit d’un régime où la direction de l’économie est l’essentiel de la politique.

Les obscurités et les contradictions de la thèse du camarade Trotsky tiennent à son point de départ. En réalité, les rapports entre l’Etat et la société, entre l’infrastructure économique et sa superstructure politique, ne peuvent être envisagés de la même façon en régime capitaliste et dans le régime institué par la Révolution d’octobre. Il en résulte des possibilités toutes différentes pour la possibilité donnée à la bureaucratie de s’ériger en classe dirigeante.

En régime capitaliste, la gestion de l’appareil d’Etat par une bureaucratie n’implique pas la gestion des moyens de production et d’échange qui reste une fonction privée des propriétaires fonciers et des capitalistes dont ils sont la propriété non seulement juridique, mais réelle. Pour cette raison, et uniquement pour cette raison, la bureaucratie civile et militaire la plus puissante et la plus indépendante en apparence ne saurait jamais s’ériger, en régime capitaliste, en classe dirigeante.

Lorsque, par l’abolition des garanties démocratiques, la société capitaliste perd en apparence le contrôle politique direct de son propre appareil d’Etat, les classes économiquement dirigeantes conservent avec la propriété privée des moyens de production et d’échange, le pouvoir économique qui reste le pouvoir véritable. Elles conservent par là même tous les moyens de contrôle politique indirect qui assurent en fait leur domination aussi bien sous un régime démocratique que sous un régime dictatorial, et qui le masquent en même temps.

Les conflits entre la société capitaliste et la bureaucratie ne sauraient donner lieu à une véritable lutte de classes. En effet, d’une part, la bureaucratie, qui ne possède en propre aucune base économique, ne saurait se passer du mécanisme de l’exploitation capitaliste où elle trouve le fondement de son existence parasitaire ; d’autre part, les capitalistes et les propriétaires fonciers, minorité de la société, ne sauraient se passer de l’appareil d’Etat pour maintenir leur hégémonie sur le peuple travailleur.

Il n’en est plus de même si l’on considère un régime où les moyens de production et d’échange deviennent au point de vue juridique la propriété collective du peuple travailleur. L’Etat se trouve investi de la fonction d’administrer la vie économique de la société.

Dans ces conditions, la garantie pour que le titre juridique du peuple travailleur sur les moyens de production et d’échange reçoive un contenu réel, se trouve dans une transformation complète des rapports traditionnels entre l’Etat et la société.

L’Etat, comme puissance distincte de la société, et placé au-dessus d’elle, doit tendre à disparaître et à se résorber dans la société dès la prise du pouvoir par le prolétariat.

L’éligibilité de toutes les fonctions exécutives aussi bien que législatives, l’amovibilité et la responsabilité permanentes de tous les membres de l’appareil d’Etat devant le contrôle populaire, l’institution d’un maximum de traitement des fonctionnaires ne pouvant dépasser le salaire d’un ouvrier qualifié, doivent saper les fondements de l’existence d’une bureaucratie professionnelle privilégiée, maîtresse de la société. La police et l’armée permanente placées par les anciennes classes dirigeantes au-dessus de la population désarmée doivent faire place à la force armée des travailleurs. Tel est l’enseignement fondamental de Marx, d’Engels et après eux de Lénine sur le caractère véritable d’une dictature révolutionnaire du prolétariat.

Le dépérissement de l’appareil d’Etat est la condition de tout véritable acheminement vers le socialisme. Dans aucun texte de Marx, d’Engels ni de Lénine, ce processus ne se trouve renvoyé aux calendes grecques et à l’ère du communisme intégral. La théorie stalinienne selon laquelle le dépérissement de l’Etat a pour condition préalable le renforcement au maximum de l’appareil d’Etat soustrait au contrôle de la société, est la plus honteuse falsification du marxisme et du léninisme.

Les conséquences d’une évasion de l’appareil d’Etat en dehors du contrôle démocratique de la société ne peuvent être les mêmes pour le régime capitaliste et pour le régime soviétique.

La bureaucratie soviétique, en s’érigeant en caste pratiquement inamovible, en se multipliant par la voie de la cooptation, de l’avancement, derrière un système électoral fictif, en n’admettant d’autres formes de contrôle que celles des instances supérieures sur les instances inférieures, s’approprie “le pouvoir d’État en propriété privée” (Rakovsky).

Mais la nature de l’Etat sur lequel elle se développe lui permet en même temps de s’approprier les moyens de production et d’échange, sur lesquels, en l’absence de toute garantie démocratique, le titre juridique du peuple travailleur devient fictif et purement formel.

La bureaucratie concentre ainsi entre ses mains la totalité du pouvoir réel, économique aussi bien que politique. Elle se constitue une base économique originale qu’elle trouve dans le pouvoir d’Etat lui-même : la socialisation des moyens de production sans le contrôle ouvrier. Sur cette base, s’instituent de nouveaux rapports de production entre la bureaucratie et le peuple travailleur. La bureaucratie dirige à son gré le rythme de l’accumulation, impose arbitrairement les conditions de travail, restreint arbitrairement la consommation du peuple travailleur. Elle dévore le fonds de consommation des anciennes classes dirigeantes qu’elle empêche de se transformer en salaire collectif des travailleurs.

Contrairement à la thèse menchéviste reprise encore par Lucien Laurat qui voit le germe de l’usurpation bureaucratique dans le rôle joué par le Parti bolchevik dans la Révolution d’octobre, la destruction de l’avant-garde marxiste consciente des destinées historiques du prolétariat a été la condition de cette usurpation. “La liquidation du Parti bolchevik en tant que parti”, suivant la formule de Trotsky, la suppression de son rôle d’instrument de contrôle du prolétariat sur son propre appareil d’Etat, sa transformation en simple appendice passif de l’appareil d’Etat émancipé de tout contrôle, devait permettre à la bureaucratie de s’affranchir de la tutelle prolétarienne à l’ombre de laquelle elle avait grandi. L’usurpation bureaucratique n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel démocratique serein : elle a cependant son point culminant en 1927 dans l’intervention de la Guepeou pour mettre fin à toute discussion intérieure au Parti.

Mais, en abolissant par la terreur policière (exils, déportations, emprisonnements, assassinats administratifs), et aussi par la terreur économique (chômage forcé des opposants, retraits des cartes de coopératives) toute vie politique à l’intérieur du parti et de la classe ouvrière, la bureaucratie détruisait le véritable fondement de la dictature prolétarienne.

L’usurpation bureaucratique n’est pas la contre-révolution bourgeoise, pas plus que Thermidor n’était la contre-révolution monarchiste et féodale. Elle n’efface pas Octobre davantage que Thermidor n’effaçait 1789.

La bureaucratie soviétique a grandi et s’est développée sur les conquêtes du prolétariat qu’elle dût maintenir contre les ennemis intérieurs et extérieurs par le jeu même de ses propres intérêts conservateurs, comme le faisait la bourgeoisie thermidorienne.

L’usurpation bureaucratique n’est pas non plus un régime de dualité de pouvoir inverse et symétrique de celui qui s’était établi en 1917 pendant la période kérenskyste. Entre la faiblesse légendaire du gouvernement Kérensky et l’énorme pouvoir de contrainte économique et politique dont dispose la bureaucratie soviétique, il n’y a pas en réalité de commune mesure.

La bureaucratie soviétique s’est développée sur le fondement des conquêtes du prolétariat. Pour s’affranchir de sa dépendance à l’égard du prolétariat, elle devait commencer par s’appuyer sur une politique de concessions aux tendances pré-capitalistes de la petite bourgeoisie des campagnes. A cette tactique correspond la formation du bloc du centre et de la droite dans le Parti. Mais une telle alliance et une telle politique ne pouvaient être que temporaires. Au lendemain de sa victoire sur l’avant-garde marxiste qui défendait les véritables intérêts du prolétariat et du socialisme, la bureaucratie devait être amenée par le jeu même de ses intérêts conservateurs à se retourner contre ses anciens alliés, dont le triomphe eût menacé les bases de son existence. Tel est le mécanisme social de l’usurpation bureaucratique qui éclaire les tournants successifs du centrisme. La tactique de louvoiement de la bureaucratie n’exclut pas mais suppose une politique indépendante et distincte de celle du prolétariat et de celle de la paysannerie. Entre la tactique du plan, telle que la préconisait l’Opposition de gauche et celle que devait exécuter la bureaucratie, après sa rupture avec la droite, il n’y a pas seulement une différence de rythme et de méthode, mais aussi une différence de nature et de buts sociaux.

La politique économique de la bureaucratie est tout entière dominée par le souci d’élargir au maximum dans le minimum de temps la base économique de l’appareil d’Etat afin d’assurer son indépendance à l’extérieur aussi bien qu’à l’intérieur.

Sa politique d’industrialisation orientée par la préoccupation dominante de l’indépendance économique dans le cadre de l’Etat national, relègue à l’arrière-plan tous les problèmes spécifiques à la dictature prolétarienne : l’équivalence dans les échanges entre les villes et la campagne, base de l’union entre le prolétariat et la paysannerie, le relèvement du niveau de vie des travailleurs parallèlement à l’accroissement de la productivité du travail. Ses principaux succès sont remportés dans le domaine des rythmes gigantesques d’accumulation achetés au prix d’une compression systématique de la consommation des travailleurs.

Il en est de même de la politique de la collectivisation qui, en l’absence de bases techniques suffisantes et du libre choix des travailleurs de la terre qui constitueraient sa raison d’être au point de vue socialiste, n’est plus que la mainmise administrative de l’appareil d’État sur toute économie paysanne indépendante. La bureaucratie relègue à l’arrière-plan le problème de la dissociation du bloc paysan, de l’alliance entre le prolétariat et la paysannerie pauvre, et elle n’hésite pas à heurter de front l’ensemble de la paysannerie.

La politique du plan, entre les mains de la bureaucratie, est moins une économie dirigée dans le sens socialiste du mot, qu’une économie soumise à l’arbitraire d’une autorité dirigeante. Selon Marx, dans le 18 Brumaire, le bureaucratisme du Premier Empire est : “la forme inférieure et brutale d’une centralisation qui est encore infestée de son contraire : l’anarchie féodale”. Le bureaucratisme est la forme inférieure d’une direction consciente de l’économie qui est encore infestée de son contraire : le despotisme anarchique de l’autorité patronale. La tâche de la bureaucratie est le gouvernement des hommes. Le but du socialisme est la substitution de l’administration des choses au gouvernement des hommes. La bureaucratie n’aborde le problème de l’administration des choses que par le biais qui lui est propre : la contrainte brutale imposée aux hommes.

Le processus par lequel la bureaucratie soviétique s’est transformée en nouvelle classe dirigeante est le processus classique de l’usurpation qui donne naissance à des différences sociales à partir de simples différences fonctionnelles. La différence entre les fonctions de directive et les fonctions d’exécution se trouve à l’origine de la formation historique de toutes les classes : l’usurpation bureaucratique reproduit dans des conditions nouvelles l’usurpation du chef de guerre de la société primitive qui se transforme en seigneur féodal, et celle du maître qui se transforme en patron capitaliste.

Il reste que les chances de durée de cette classe nouvelle historiquement coincée entre le prolétariat et la bourgeoisie, à l’époque de leurs luttes finales sont extrêmement limitées.

La bureaucratie soviétique
et le prolétariat mondial

La théorie de l’édification socialiste dans un seul pays est devenue l’idéologie officielle imposée par l’Etat soviétique à toutes les sections de la IIIe Internationale. Elle ne doit pas seulement être dénoncée d’une manière théorique comme révision du marxisme, mais il faut aussi la critiquer dans ses fondements sociaux. La théorie du socialisme dans un seul pays est en réalité l’idéologie de classe spécifique de la bureaucratie, qui découle à la fois de ses origines révolutionnaires et de ses aspirations conservatrices. Elle mesure la divergence qui existe entre les intérêts de la bureaucratie soviétique et ceux du prolétariat mondial. C’est cette divergence qui se trouve à l’origine des erreurs systématiques de la IIIe Internationale.

La bureaucratie soviétique s’est développée sur le fondement des conquêtes du prolétariat. Elle ne peut renier ses origines révolutionnaires. Elle reste en ce sens solidaire du prolétariat et de la paysannerie révolutionnaires d’Octobre contre les anciennes classes dirigeantes expropriées par la révolution, qui demeurent l’ennemi commun des trois classes de la société soviétique, malgré leurs intérêts antagonistes. La Révolution russe n’a pas seulement exproprié les anciennes classes dirigeantes russes, mais elle a aussi exproprié une fraction de la bourgeoisie mondiale qui avait participé à l’édification capitaliste de l’ancienne Russie. Elle a fermé un marché et détruit l’équilibre mondial du capitalisme. Elle a été pour les nations et pour les classes assujetties par la domination capitaliste un exemple d’une valeur internationale. Pour toutes ces raisons, la bureaucratie soviétique, malgré son rôle d’usurpateur, reste encore dans une très large mesure antagoniste de la bourgeoisie mondiale. Elle est amenée par là à continuer à chercher un appui dans le prolétariat, et spécialement dans le prolétariat révolutionnaire galvanisé par l’exemple révolutionnaire d’Octobre.

Mais les intérêts de la bureaucratie soviétique ne sont plus que des intérêts nationaux et conservateurs : ils ne coïncident plus avec ceux du prolétariat révolutionnaire mondial. La bureaucratie soviétique a affermi sa puissance usurpatrice à la faveur du répit accordé à la bourgeoisie mondiale par le reflux de la vague révolutionnaire. Elle s’efforce de contenir le mouvement ouvrier révolutionnaire dans la limite où il reste une menace constante pour la domination de classe d’un capitalisme qui s’engagerait dans la voie d’une agression contre l’Etat soviétique. Elle subordonne les intérêts généraux et historiques du prolétariat international à ses intérêts particuliers et transitoires. Elle n’hésite pas un instant à sacrifier les intérêts de la révolution mondiale aux intérêts étroits et mal entendus de la Révolution russe. Cette attitude se vérifie aussi bien dans les tournants sectaires que dans les tournants opportunistes qu’elle impose à la politique de la IIIe Internationale. En 1926, la bureaucratie soviétique a sacrifié l’essor indépendant du PC anglais au maintien de l’alliance avec les chefs briseurs de grève des trade-unions dans lesquels elle avait trouvé des soutiens sérieux de l’Etat soviétique. Elle a sacrifié le Parti communiste et la Révolution chinoise à l’espoir vain d’une alliance sérieuse entre l’Union soviétique et l’Etat nationaliste bourgeois en lutte contre les impérialismes européens. Le tournant déterminé par l’échec de cette politique (gouvernement conservateur en Angleterre, agression du militarisme chinois contre le chemin de fer de l’Est) ne révise pas son caractère fondamental.

La politique de la troisième période n’est au fond qu’une mobilisation générale du prolétariat révolutionnaire autour du mot d’ordre central de la défense de l’URSS privée du soutien de ses ex-soutiens réformistes et nationalistes. Le caractère criminel de cette politique éclate enfin lorsque, derrière le sectarisme qui s’oppose au front unique de la classe ouvrière en Allemagne, apparaît le souci de freiner la lutte décisive qui détruirait dans le monde l’état d’équilibre à la faveur duquel la bureaucratie soviétique a pu maintenir son monopole usurpateur. Coincée historiquement entre le prolétariat et la bourgeoisie, la bureaucratie redoute également le prolétariat et la révolution mondiale.

Telle est la signification internationale de la politique du socialisme dans un seul pays. Dans cette politique et dans les intérêts dont elle s’inspire, se trouvent les raisons de la faillite de la politique de la IIIe Internationale. La rupture organique entre le mouvement ouvrier révolutionnaire mondial et l’appareil d’Etat soviétique est la condition de toute régénération communiste internationale. De même, en Russie soviétique, suivant la juste formule de Rakovsky “le mot d’ordre de l’unification de tous les communistes révolutionnaires peut être réalisé seulement par la masse du parti dans la lutte contre la bureaucratie centriste” (déclaration de 1930).

Une telle attitude n’entraîne pas le moins du monde le refus d’admettre les obligations internationales du prolétariat à l’égard de la Révolution russe. L’usurpation bureaucratique n’efface pas Octobre. Même entre les mains de la bureaucratie, les conquêtes du prolétariat restent les premières bases historiques du socialisme. Le devoir du prolétariat mondial de défendre l’Union soviétique contre toute agression de la réaction blanche ou de l’impérialisme mondial, reste entier, mais en toute indépendance et sans perdre de vue un seul instant ses buts généraux : la révolution mondiale et l’avènement d’une société sans Etat et sans classes.

Les véritables intérêts de la Révolution russe ne sont pas ceux qu’entend la bureaucratie soviétique. La véritable ligne de défense de la Révolution russe passe par la révolution mondiale, car c’est seulement à l’échelle mondiale que les contradictions historiques de la Révolution russe trouveront une solution.

Conclusions

1. Les conditions objectives qui ont favorisé la prise du pouvoir par le prolétariat russe devaient rendre plus malaisées les tâches postérieures à la prise du pouvoir dans les conditions d’isolement créées par le reflux de la vague révolutionnaire.

2. La dégénérescence bureaucratique de l’Etat soviétique a ses causes profondes dans l’ensemble des contradictions de la Révolution russe, dans l’héritage négatif de la bourgeoisie, dans la faiblesse du prolétariat et dans son isolement international au sein d’une masse paysanne et petite-bourgeoise.

3. Le pouvoir d’Etat soviétique sur les moyens de production et d’échange, en l’absence des garanties de la démocratie prolétarienne, ne permet plus d’affirmer le caractère ouvrier de cet Etat. La bureaucratie usurpatrice des conquêtes du prolétariat est une nouvelle classe dirigeante pourvue d’une base économique originale : la socialisation des moyens de production sans le contrôle ouvrier.

4. La bureaucratie soviétique louvoie entre la bourgeoisie et le prolétariat mondial. Cette politique originale est déterminée par ses origines révolutionnaires et ses buts conservateurs.

5. La divergence entre les intérêts de la bureaucratie soviétique et ceux du prolétariat mondial est à la source des erreurs systématiques de la IIIe Internationale (politique du socialisme dans un seul pays).

6. L’usurpation bureaucratique n’est pas la contre-révolution bourgeoise. Entre les mains de la bureaucratie, les conquêtes du prolétariat restent les premières bases historiques du socialisme. Le devoir pour le prolétariat de défendre en toute indépendance l’Union soviétique contre toute agression de la réaction blanche ou de l’impérialisme, reste entier.

7. La révolution mondiale seule peut donner une solution aux contradictions de la Révolution russe.

Notes
[*] Parmi les autres participants à cette conférence citons au passage Benjamin Péret, Pierre Rimbert (minorité de la Ligue, futur membre du groupe Que faire?), Marcel Fourrier (groupe de la banlieue ouest), Piero Corradi (futur membre de la minorité bordiguiste qui combattra en Catalogne en 1936)… Le groupe des Etudiants (avec Jean Prader et Jean Rabaut, le futur auteur de Tout est possible, qualifiés de « parasites, prétentieux et flâneurs » par La Vérité) y signèrent une déclaration avec Simone Weil, Aimé Patri et Treint reproduite dans Tout est possible (p. 98-100).
[**] Archives Gaston Davoust.

-'Le Communiste' 01-09-1933

Voir aussi:

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Une Réponse to “1933-04 Rapport sur la question russe [GC]”

  1. Le groupe trotskyste dissident « la Gauche communiste  (1931-1933) « La Bataille socialiste Says:

    […] 1933-04 Rapport sur la question russe [GC] […]

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