1933-04 Rapport sur les relations entre l’Opposition de gauche et les partis staliniens [GC]

Rapport présenté par la Gauche communiste à une conférence des groupes d’opposition (cf. aussi la réponse à l’invitation et le rapport sur la question russe). Les membres de la G.C. à cette conférence étaient: Kurt et Katia Landau, Michel Collinet, Masseron, Dorne, Marie-Louise Haubert, Simone Kahn, Sagette, Madrange, Daniel Lévine (Paul Le Pape), Vacher, Jeanne Haulot, Pairault, Allégret, Aimé Patri, Alfred Rosmer (pour la séance du 23 avril 1933)

Depuis le début de l’Opposition jusqu’à son stade actuel, ses rapports avec la direction de l’IC ont évolué en liaison étroite avec les transformations économiques et sociales qu’a subies l’URSS. Ce n’est pas ici le lieu d’exposer le caractère de ces transformations internes du pouvoir prolétarien depuis la Révolution d’octobre jusqu’à nos jours, mais on ne peut passer sous silence ses transformations, puisqu’en dernière analyse, ce sont elles qui ont déterminé toute la politique de l’IC. Rappelons brièvement les étapes qu’a suivies l’Opposition et la nature de ses rapports avec la direction du Parti bolchevik et de l’IC.

En 1923 et 1924, l’Opposition dirigée par Trotsky a lutté contre la bureaucratisation des cadres du Parti et de l’Etat soviétique. Dans ce qui n’est à cette époque qu’une lutte de tendances au sein du prolétariat révolutionnaire, on commence déjà à distinguer les divergences d’intérêts sociaux entre l’appareil qui se bureaucratise d’une part et la masse prolétarienne, d’autre part, mise de plus en plus dans l’incapacité d’exercer un contrôle démocratique.

Ce que l’on appelle le “zinoviévisme” n’est que le prolongement dans l’IC de la cristallisation bureaucratique où en est parvenu l’appareil d’Etat soviétique. La bolchévisation des partis, faite mécaniquement, sans égards aux niveaux organique et idéologique des adhérents, n’avait pour but que de supprimer la vie politique des différents partis de l’IC, de leur enlever toute initiative et toute responsabilité dans la marche des événements. C’est ainsi que le remplacement des sections locales qui avaient sans doute beaucoup d’inconvénients, mais dont l’existence permettait une certaine critique et un certain contrôle de la base, sur la politique de la direction, leur remplacement par des cellules, la plupart fictives, et dont l’immense majorité restèrent sans vie politique, tout cet éparpillement brutal des forces politiques du parti a eu le résultat qu’on pouvait en attendre : il a supprimé la vie politique dans les sections de l’IC, et derrière une façade pseudo-démocratique de discipline formelle, il a consolidé l’influence d’une clique bureaucratique. Le Ve congrès de l’IC (1924) illustre clairement les résultats politiques de cette bureaucratisation : on n’y cherche plus à déterminer la ligne d’action révolutionnaire après un examen objectif et attentif de la conjoncture politique, mais seulement à couvrir sous une phraséologie de circonstance les responsabilités de l’IC dans les échecs révolutionnaires répétés (Allemagne, Bulgarie, etc.). Cependant, la direction centriste de l’IC tolère encore d’une manière relative la présence d’une opposition dans les rangs des partis. Il faut attendre la mainmise complète de Staline et de son appareil sur le PCR et sur l’IC, il faut en arriver aux exclusions de 1927, à la répression féroce contre les bolcheviks-léninistes pour constater que le PCR “n’existe plus comme parti” (Trotsky). L’intrusion de la police dans les luttes intérieures sape le caractère prolétarien du PCR. Il ne s’agit plus dès lors “d’un mauvais régime intérieur”, mais d’une lutte très violente contre les intérêts historiques et universels du prolétariat défendus âprement par l’Opposition de gauche, et les intérêts transitoires et nationaux de la bureaucratie soviétique. Dans cette lutte, dans la destruction de l’Opposition qui l’a suivie, le PCR se transforme. De parti dirigeant du prolétariat suivant la conception léniniste, exerçant son contrôle permanent sur les organisations d’Etat, il est devenu, et devient de plus en plus partie intégrante de l’appareil d’Etat et un instrument de la domination bureaucratique sur la classe ouvrière. Depuis 1927, la dictature bureaucratique dans l’IC, comme dans l’Etat soviétique, s’est faite de plus en plus étroite et brutale.

Les dirigeants chassent impitoyablement tout militant qui n’est pas prêt d’accepter les décisions contradictoires des différents plénums et comités centraux. A ce terrorisme intérieur, qui est un des aspects les plus caractéristiques de la dictature bureaucratique, s’ajoute comme il était facile de le prévoir les transformations idéologiques conformes aux intérêts de la nouvelle caste dominante en URSS. A la conception internationaliste du marxisme s’est substituée la conception nationaliste du “socialisme dans un seul pays”. A la lutte, à la propagande pour la Révolution mondiale, s’est substituée la lutte et la propagande exclusives en faveur de la “défense” de l’URSS. A la critique marxiste, à la dialectique révolutionnaire, “objet d’horreur pour la bourgeoisie” (Marx)… et pour la bureaucratie stalinienne, s’est substitué le dogmatisme servile pour la plus grande gloire des bureaucrates dirigeants et de leurs intérêts de caste.

Ces deux aspects organique et politique de la situation actuelle de l’IC montrent à tous les marxistes que l’IC ne constitue plus l’avant-garde révolutionnaire, l’état-major clairvoyant qu’avait forgé Lénine, mais un appendice de la bureaucratie soviétique destiné à sa propre défense et à sa propre apologie.

Caractères de l’IC

Nous venons de voir que les différents partis communistes ne sont guère plus que des organisations de défense de la bureaucratie soviétique. Cela implique de leur part une attitude qui, en général, ne permet pas de “représenter les intérêts du mouvement intégral”, rôle que Karl Marx et F. Engels attribuaient aux communistes dans le Manifeste. De là cette succession impressionnante d’erreurs (en se plaçant du point de vue du prolétariat révolutionnaire) que l’opposition ne cesse de dénoncer depuis dix ans. De là cet isolement croissant des PC dans une situation souvent favorable, au milieu des masses hostiles ou indifférentes. De là cette politique de zigzags étrangers aux variations de la conjoncture politique, copie servile des réactions de la bureaucratie soviétique défendant son existence contre les revendications ouvrières d’une part, et contre l’emprise de la bourgeoisie d’autre part.

Certes, devant les masses ouvrières inéduquées, l’IC se présente dans la plupart des cas avec un visage révolutionnaire et prolétarien. Elle réussit parfois à entraîner derrière elle les ouvriers les plus combatifs, les meilleurs du prolétariat (cela est un fait d’évidence). Mais partout où elle parvient à jouer un rôle révolutionnaire de quelque importance, elle envoie les masses à une mort inutile (Chine) ou les achemine vers la plus honteuse capitulation (Allemagne). L’agitation, le verbalisme de l’IC, et même la répression qu’elle subit de la part de la bourgeoisie, toute cette façade révolutionnaire, ne doivent pas obscurcir le jugement des véritables communistes sur ce qu’elle représente actuellement ; sa phraséologie communiste ne peut servir à masquer le contenu national-bureaucratique de toute sa politique. Et c’est cela seul qui peut motiver notre jugement.

Mais ici, une question se pose : comment se peut-il qu’une organisation défendant des intérêts qui ne coïncident pas exactement avec ceux du prolétariat, puisse conserver cette façade révolutionnaire et un certain prestige, au moins dans quelques pays ?

A notre avis, cela tient à plusieurs causes :

1. Il ne faut pas oublier que la bureaucratie s’est développée sur les bases d’une révolution prolétarienne victorieuse, révolution qui n’a pu survivre qu’à cause d’une lutte acharnée contre les bourgeoisies coalisées de l’univers. Elle s’oppose aux différentes bourgeoisies sur le terrain économique, comme sur le terrain de l’héritage politique, de même que s’opposait aux monarchies féodales la bureaucratie bourgeoise de Bonaparte, issue de la révolution démocratique. Les partis communistes officiels n’ont pour but, pour ainsi dire exclusif, que de servir de moyens de pression et d’agents d’exécution entre ses mains. Cela suffit à les opposer d’une manière systématique souvent aveugle et parfois absurde aux partis de la social-démocratie internationale, qui, eux, représentent véritablement l’influence bourgeoise dans le prolétariat.

L’antagonisme actuel entre les PC officiels et les partis socialistes, après avoir été la conséquence de profondes différences de principe, n’est plus qu’un reflet de l’antagonisme existant entre la bureaucratie soviétique et la bourgeoisie mondiale. Il ne survivrait pas à une politique d’alliance entre l’URSS et les pays impérialistes, soit que les PC staliniens se fondent avec la social-démocratie, soit qu’ils s’effondrent sous le poids de leurs contradictions.

2. Pour maintenir leur prestige sur la partie avancée du prolétariat, les staliniens spéculent sur les traditions glorieuses du Parti bolchevik et de la Révolution d’octobre. En se représentant comme le continuateur de Lénine, leur chef Staline draine au profit de sa clique de parvenus les admirations et les enthousiasmes les plus profonds et les plus sains du prolétariat. Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’adhésion des masses au communisme s’est faite plutôt sous la forme d’un amour sentimental et mystique de la Révolution bolchevique qu’à cause d’une compréhension aiguë de l’avenir social et économique du peuple travailleur. Nous ne nions pas l’importance historique de grands mythes pour le rassemblement des énergies révolutionnaires. Mais celui-là est un piètre communiste qui ne veut ni ne sait élever les passions des masses à la hauteur de la connaissance scientifique que procure le marxisme. La tâche des bureaucrates staliniens est au contraire d’empêcher par tous les moyens possibles la formation d’une conscience critique du prolétariat ; ces gens n’ont qu’une terreur, c’est que le prolétariat ne se mette à raisonner avant d’accepter, à juger au lieu de croire. C’est là une attitude qui ravale les staliniens au niveau des esprits réactionnaires les plus avérés, et c’est une raison de plus pour comprendre tout ce que renferme d’ironie sinistre les plans d’éducation du Parti !

Nous avons dit que le prestige de la bureaucratie était emprunté à celui de la Révolution d’octobre ; mais on ne peut vivre éternellement de la renommée des morts qu’on a détroussés : aussi assiste-
t-on aux efforts déployés par les dirigeants staliniens pour substituer à l’auréole des premières années de l’Union soviétique, la légende dorée et bien bureaucratique du Plan quinquennal considéré comme ouvrant une ère nouvelle dans l’humanité ! La propagande des partis officiels en dehors d’une tendance spontanée au réformisme hurlant hérité des errements petits-bourgeois du passé, se réduit à une apologie bruyante et intéressée du régime stalinien.

3. Une des causes, et non des moindres, de l’influence de l’IC dans les masses, est l’existence de la social-démocratie, cet agent de l’influence bourgeoise dans les rangs ouvriers. La trahison permanente de la social-démocratie alimente les rangs staliniens, de même que son réformisme larvé favorisait avant-guerre l’anarcho-syndicalisme. On peut dire aujourd’hui en paraphrasant une opinion de Lénine sur l’anarchisme, que le stalinisme “est la rançon de l’opportunisme socialiste”.

Qu’aucun parti communiste sérieux n’ait pu se constituer pour porter des coups mortels au cadavre toujours debout de la social-démocratie, cela tient d’abord à la faible éducation marxiste des masses, ensuite au sabotage consciemment perpétré par la bureaucratie stalinienne. L’histoire du PC français est significative à cet égard : il n’est sorti des bras de la petite-bourgeoisie que pour tomber dans ceux de la bureaucratie. Aussi, la constitution d’une avant-garde communiste, suivant la conception léniniste, reste en France et dans la plupart des pays capitalistes dans le domaine de l’avenir.

Résumons maintenant les raisons qui expliquent à nos yeux le maintien et l’influence révolutionnaire des partis staliniens dans les pays capitalistes.

Ce sont : la politique d’opposition à la bourgeoisie et à ses laquais socialistes, menée par la bureaucratie, le prestige adroitement exploité de la Révolution d’octobre, enfin la politique de trahison de la social-démocratie combinée au faible niveau idéologique des masses.

Mais la façade communiste du stalinisme ne peut cacher aux yeux d’un véritable révolutionnaire que :

L’IC est responsable de la défaite de la révolution en Allemagne et en Bulgarie (1923), du désastre de la Révolution chinoise (1927), de la stagnation de la Révolution espagnole (1932), et enfin de la capitulation honteuse du prolétariat devant le fascisme, capitulation qui approche à grands pas. Enfin l’IC est directement responsable de la passivité et de l’incapacité organique et idéologique du prolétariat devant une crise de régime qui est sans précédent dans l’histoire.

L’IC actuelle
et l’Internationale d’avant-guerre

Nous avons parlé des deux aspects sous lesquels se manifeste la politique bureaucratique, l’idéologie stalinienne d’une part, le régime intérieur des partis d’autre part. Historiquement on ne peut séparer ces deux manifestations qui sont liées comme l’oxygène et l’hydrogène dans une goutte d’eau ; mais pour faciliter notre analyse, examinons d’abord les méthodes de lutte contre l’idéologie révisionniste des staliniens indépendamment du régime intérieur qu’ils imposent aux militants, et reportons-nous à l’époque antérieure à la guerre.

La IIe Internationale avait quitté le terrain du marxisme révolutionnaire conséquent. En théorie elle adoptait l’idéologie opportuniste et conciliante du centrisme de Kautsky, dont le but était de masquer les difficultés, d’escamoter les problèmes de la lutte révolutionnaire et de la prise du pouvoir, cela tout en restant fidèle à la lettre d’un marxisme étroit et desséché. En pratique, c’était bien pire encore ; la tendance réformiste de Bernstein avait en fait triomphé. L’appareil politique et syndicaliste n’était qu’une lourde machine bureaucratique dont tous les efforts consistaient à s’intégrer de plus en plus dans les rouages de l’Etat bourgeois. Il est clair que bien avant son effondrement de 1914, la IIe Internationale ne représentait plus les intérêts historiques du prolétariat mondial. Si son idéologie était une concession à ses origines, sa politique pratique s’inspirait avant tout des intérêts de caste de la puissante aristocratie d’Angleterre et d’Allemagne. A la tête des formidables organisations du travaillisme anglais et de la social-démocratie allemande siégeait une bureaucratie ouvrière depuis fort longtemps détachée de la production, et formant une sorte d’armature rigide et extérieure aux aspirations prolétariennes.

Malgré cela, Lénine et les bolcheviks, en dépit de leur scission constante avec les mencheviks, ne songeaient même pas à sortir de la IIe Internationale. Bien plus, ils sous-estimaient la lutte tenace menée contre le centrisme équivoque par la Gauche allemande de Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Cette Fraction de gauche n’avait d’ailleurs pas d’équivalent dans les autres partis étrangers, et luttait pour son propre compte. Aucune de ces tendances qui continuaient l’esprit révolutionnaire du marxisme, ne pensaient à constituer une Internationale nouvelle. Elles savaient que les partis social-démocrates étaient dans la plupart des pays capitalistes d’Europe, sauf en France et en Espagne, la seule force organisée de la classe ouvrière, et que toute sécession d’avec la social-démocratie eût mené à un isolement de l’avant-garde révolutionnaire. Certains pensent aujourd’hui que ce fût une erreur de ne pas créer avant le désastre de 1914 une organisation internationale révolutionnaire ? Nous ne le pensons pas, car une telle organisation eût rapidement, dans les pays de démocratie bourgeoise, dégénéré en secte ; mais, ce qui nous semble une erreur historique très grave, c’est que les éléments marxistes révolutionnaires n’aient pas été capables de mener une lutte internationale unifiée, avec une plate-forme commune et une liaison organique, qui, bien qu’existant seulement au sein de l’Internationale eût survécu à son effondrement. Telle est la leçon qui se dégage des luttes au sein de la IIe Internationale.

Pouvons-nous comparer la situation d’avant-guerre avec celle d’aujourd’hui dans l’Internationale communiste ? Celle-ci a abandonné le marxisme révolutionnaire en fait tout en s’en réclamant dans l’idéologie. Elle a desséché l’enseignement de Lénine comme la IIe avait catéchisé Karl Marx. Elle a substitué aux intérêts de tout le prolétariat ceux d’une caste bureaucratique en URSS. Ce sont là sans conteste des ressemblances qui pourraient justifier des attitudes analogues de la part des marxistes. Certains sont d’un avis contraire, en affirmant que l’Internationale communiste est mille fois moins dégénérée que la IIe Internationale d’avant-guerre. Ce n’est pas notre avis. Nous ne chercherons pas à savoir si le “socialisme dans un seul pays” est plus ou moins réactionnaire que le révisionnisme de Bernstein, mais il nous parait peu probable que l’IC survive à l’explosion d’un nouveau 1914. La différence entre les deux organisations provient surtout de ce fait que la direction réformiste de la social-démocratie d’avant-guerre puisait sa force et son inertie dans l’embourgeoisement des catégories supérieures du prolétariat des grands pays capitalistes, embourgeoisement qui avait sa cause dans la conjoncture ascendante du capital et l’expansion impérialiste de cette époque. La bureaucratie est en URSS une classe qui possède les moyens de production et l’appareil d’Etat avec les moyens de répression que cela comporte. Elle n’a pas de liens économiques avec le prolétariat des pays capitalistes ; elle se superpose à lui et en reste isolée. Par suite, son hégémonie dans l’IC garde un caractère coercitif et étranger aux préoccupations immédiates du prolétariat. De là vient aussi la différence fondamentale entre le régime intérieur de la social-démocratie d’avant-guerre et le régime intérieur stalinien. Non seulement, la IIe Internationale n’a jamais chassé de ses rangs la Gauche allemande ou les bolcheviks russes, mais ces camarades pouvaient collaborer à sa presse et parler à ses congrès en toute liberté. Au contraire, la direction stalinienne a chassé, déporté ou emprisonné tous les opposants de sa politique. C’est une différence capitale que nous devons avoir présente à l’esprit, dans l’examen des rapports entre l’opposition et l’IC.

Car, sans le régime intérieur imposé par les staliniens, il est évident pour chaque oppositionnel que sa place serait dans les rangs de l’IC pour les mêmes raisons que les marxistes d’avant-guerre sont restés au sein de la IIe Internationale.

Les staliniens qui chassent l’opposition savent qu’une lutte de fraction menée dans l’IC sur la base du centralisme démocratique, aurait abouti à leur liquidation complète. Ce n’est pas de son plein gré que l’Opposition se trouve coupée des partis communistes ; les staliniens le savent bien ; et par là ils démontrent que les intérêts de la bureaucratie régnante leur sont plus sacrés que ceux du prolétariat.

La tactique et les perspectives
de l’Opposition

C’est donc le régime intérieur qui empêche l’opposition de mener une lutte loyale et disciplinée dans les rangs de l’IC, et le régime intérieur est une des preuves les plus formelles de l’emprise bureaucratique sur les rouages et sur les buts politiques de l’IC. En quoi consiste dans ces conditions la politique de Fraction ? L’absence de démocratie intérieure est si complète que toute fraction organisée au sein du parti y est pratiquement impossible. Seuls quelques individus peuvent par hasard et en se cachant échapper à la police du parti. Dans ces conditions, se déclarer fraction du parti n’est pas une constatation de fait, mais un vœu pour l’avenir, ou, pour les plus optimistes, une perspective historique certaine. Il est évident qu’on ne peut définir une organisation ou organiser sa propagande en se fondant sur l’accomplissement problématique d’un désir de ses adhérents. Quant à la perspective de réintégration de l’Opposition, c’est-à-dire à la création d’une fraction légale dans l’IC, cette perspective nous paraît absurde si on tient compte de la structure de l’IC et de l’Etat soviétique. les gens qui voient dans la lutte entre le stalinisme et l’Opposition une question de personnes ou une différence d’opinion, peuvent sans contradiction soutenir ce point de vue. Mais nous doutons qu’on puisse considérer de tels gens comme des marxistes. Nous qui voyons dans ce conflit une lutte de classes, nous ne pouvons admettre une prétendue conversion de la bureaucratie. Il est certain que sous la pression des événements, le cadre bureaucratique volera un jour en éclats, mais ce fait ne sera certainement pas la conséquence d’une atténuation ou de la légalisation de la lutte qu’elle mène contre l’Opposition ; bien au contraire, il sera le résultat d’un antagonisme croissant entre les intérêts et la politique de la bureaucratie et ceux du prolétariat. Parler du redressement de l’IC en y sous-entendant le redressement de la bureaucratie stalinienne, c’est tromper le prolétariat plus ou moins consciemment.

Vouloir le redressement de l’Internationale en l’arrachant à l’emprise de la bureaucratie soviétique, et en la nettoyant de toute bureaucratie, c’est tout autre chose, et ce point de vue qui est le nôtre, ne diffère pas sensiblement du point de vue de ceux qui croient à la nécessité d’une organisation neuve qui reprendrait à son compte les principes des quatre congrès de l’IC, et la tradition révolutionnaire du bolchevisme. La différence réside en une question de mots à laquelle on ne saurait attacher une grande importance.

La Ligue communiste défend sur le plan théorique la position de Fraction. Quand elle veut passer à l’application de cette position, elle n’aboutit qu’à une politique absurde, pleine de suivisme et de contradictions vis-à-vis du Parti. Tels ont été les résultats de sa politique dans les domaines syndical (lutte sectaire contre l’opposition unitaire), électoral (recommandations d’appliquer la tactique classe contre classe). La Ligue et l’Opposition internationale n’ont vraiment réussi que dans le plagiat des méthodes staliniennes de direction.

Aux antipodes de cette attitude, se trouvent les tendances qui veulent se constituer en second parti (Urbahns en Allemagne, Hennaut en Belgique, etc.). “Du moment qu’aucun travail sérieux de fraction n’est possible, disent-elles, il faut travailler à constituer un second parti ».

Contre cette opinion, il n’y a, à notre avis, aucune objection de principe, mais nous ne pouvons suivre ces camarades pour des raisons concrètes très précises.

En effet, il ne suffit pas de la bonne volonté d’une poignée de gens pour fonder un parti ; il faut avant tout des circonstances historiques favorables qui peuvent varier suivant le temps et le lieu. Il est peut-être possible de fonder des partis communistes indépendants en Espagne et en Belgique par exemple, où les partis officiels sont faibles, sans traditions dans le prolétariat, et où aucun prestige acquis dans les luttes antérieures ne vient compenser le discrédit croissant qui enveloppe les méthodes staliniennes. Cela est tout à fait impossible au moins dans les circonstances actuelles, dans les pays où subsistent des partis ayant quelque importance (Allemagne, France).

Un parti nouveau, à plus forte raison, une Internationale nouvelle, ne peuvent se développer que dans la mesure où les partis existants ne satisfont plus aux besoins de la masse (et pas seulement de l’avant-garde).

Des organisations dispersées plus ou moins spontanées naissent et se développent dans les périodes historiques, où les anciennes organisations ayant fait faillite, le prolétariat secoue son apathie en cherchant une voie nouvelle. Nous n’en sommes pas encore là dans les grands pays capitalistes ; mais l’Opposition dont le rôle est de développer et de sauver le communisme, se doit, en se constituant en groupe indépendant, de surveiller attentivement cette évolution prochaine et de la polariser vers le communisme. Cela signifie-t-il que l’opposition doit renoncer à convaincre les membres honnêtes du parti stalinien ? Nous ne le pensons pas, bien au contraire. L’Opposition, en se débarrassant du point de vue formaliste et étroit de la Ligue communiste et du Secrétariat international, en renonçant à convertir ou à réformer une clique bureaucratique sans principes et sans pudeur, n’en sera que plus à l’aise pour montrer aux ouvriers communistes la politique détestable ou criminelle des dirigeants staliniens. C’est dans une indépendance complète de l’Opposition vis-à-vis des organisations staliniennes, et c’est en préconisant l’indépendance de classe de l’avant-garde communiste vis-à-vis de toute autre classe ou caste dont les intérêts ne coïncident pas avec ceux du prolétariat que l’opposition pourra remplir sa mission : redresser le mouvement communiste en le rendant à se buts finaux : la révolution mondiale et la construction d’une société sans classes.

Conclusions

1. La politique stalinienne et le régime intérieur de l’IC sont les conséquences de la mainmise complète de la bureaucratie soviétique sur le mouvement ouvrier révolutionnaire des pays capitalistes.

2. La politique stalinienne fait systématiquement passer les intérêts de cette bureaucratie avant ceux du prolétariat.

3. Dans ces conditions, l’IC, malgré sa façade révolutionnaire, ne répond plus à la conception léniniste d’une avant-garde consciente du prolétariat international.

4. La bureaucratie soviétique ne peut pas plus se réformer que toute autre bureaucratie apparue dans l’histoire, elle ne peut être que vaincue et brisée dans la lutte de classes.

5. Dans ces conditions, il est vain et puéril de vouloir redresser les cadres dirigeants de l’IC tant que celle-ci s’appuiera sur l’appareil d’Etat soviétique.

6. Le redressement de l’Internationale, effectué sous la pression du prolétariat révolutionnaire, ne peut se concevoir que par une rupture organique avec la bureaucratie soviétique aboutissant à la constitution d’une organisation indépendante de cette bureaucratie.

7. L’Opposition communiste de gauche a pour but de travailler à reconstruire l’avant-garde communiste internationale indispensable à l’émancipation prolétarienne.

8. Dans ce but, l’Opposition de gauche doit être unifiée sur les plans national et international avec une plate-forme commune s’inspirant des thèses adoptées par les quatre premiers congrès de l’IC et des expériences révolutionnaires qui ont suivi, sur la base du centralisme vraiment démocratique.

9. L’Opposition ne renonce pas à travailler au sein du PC dans la mesure du possible pour amener les adhérents sincères du PC à la conception d’un redressement nécessaire du mouvement communiste. Elle doit manœuvrer pour ne pas faire chasser inutilement les adhérents et sympathisants qu’elle a dans les rangs du PC.

Dans ses attaques contre les dirigeants staliniens, l’Opposition doit éviter les critiques purement générales ou négatives, et au contraire, opposer sans cesse à la politique détestable ou criminelle des staliniens la politique d’une véritable avant-garde communiste, afin d’élever par tous les moyens le niveau idéologique des militants.

10. L’Opposition rejette comme prématurée dans la conjoncture actuelle du mouvement révolutionnaire, la formation de nouveaux partis communistes de masses, en marge des PC réellement existants.

11. Dans les pays où la dégénérescence du communisme officiel est considérable, l’Opposition de gauche se doit d’envisager avec les autres tendances communistes les conditions de l’unification des forces communistes sur la base d’un travail de masse.

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3 Réponses to “1933-04 Rapport sur les relations entre l’Opposition de gauche et les partis staliniens [GC]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] (Otto Maschl): Staline, la linguistique et l’impérialisme russe (1951) * Gauche communiste: Rapport sur les relations entre l’Opposition de gauche et les partis staliniens (1933) * Fomento Obrero Revolucionario (FOR): Bulletin spécial sur la guerre (2001) * Marcel van […]

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  2. From the archive of struggle, no.33 « Poumista Says:

    […] (Otto Maschl): Staline, la linguistique et l’impérialisme russe (1951) * Gauche communiste: Rapport sur les relations entre l’Opposition de gauche et les partis staliniens (1933) * Fomento Obrero Revolucionario (FOR): Bulletin spécial sur la guerre (2001) * Marcel van […]

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  3. Le groupe trotskyste dissident « la Gauche communiste  (1931-1933) « La Bataille socialiste Says:

    […] 1933-04 Rapport sur les relations entre l’Opposition de gauche et les partis staliniens [GC] […]

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