1935-11 Lettre à Lastérade [Soudeille]

Courrier de Jean-Jacques Soudeille à l’Union communiste.

Lyon, 12 novembre 1935

Mon cher camarade,

Reçu ta lettre et le bulletin. Les arguments de l’un et de l’autre ne m’ont pas paru convaincants. Ils m’ont cependant montré que j’avais raison de trouver dans votre esprit bien des relents de trotskysme mal digéré, donc de bolchevisme mal désassimilé, car tu n’ignores pas que le trotskysme n’est qu’une variété du bolchevisme!

Sur [la grève de ] Brest-Toulon, je ne reviendrai pas longuement. Je me refuse à voir dans ces mouvements une voie, au sens exact du mot. Nous devons distinguer dans chaque mouvement ce qu’il a de bon et de mauvais. Je suis d’accord sur ce que l’attitude des staliniens et des réformistes a de scandaleux en la matière. Ce n’est certes pas moi qui prendrai leur défense: s’il fallait douter encore de la malfaisance du tandem, on serait fixé par le spectacle d’union sacrée donné hier. Il est bien de crier et même de lutter contre les décrets-lois. Mais la position négative ne suffit pas. Si l’équipe de l’Internationale prenait demain le pouvoir, qu’est-ce qu’elle ferait à la place des décrets-lois? Assez, assez de démagogie! « Contre les décrets-lois », ce n’est pas un mot d’ordre. Voilà assez longtemps que l’on invite le prolétariat à être contre quelque-chose. Il vaudrait mieux lui demander être pour quelque-chose. En tout état de cause, le mouvement de Brest, celui de Toulon n’ont pas eu beaucoup de résultats contre les décrets-lois. Et je crois même qu’un mouvement plus général n’aurait rien fait de plus. Le moment va venir, il vient, où il faudra cesser de se battre pour les objectifs négatifs, si je puis dire. Le moment est venu, en tous les cas, de dire aux masses qu’on n’en sortira que par la prise du pouvoir, que rien ne sera résolu sans cela et jusque-là, les batailles limitées à l’abolition d’un impôt ou d’un prélèvement n’ont aucun sens précis, ne suffisent pas, et ne peuvent être des étapes, à la rigueur, que si l’on a fait comprendre aux ouvriers qu’elles ne sont que cela. Ce que je te dis ne cadre guère avec la vieille théorie anarcho-syndicaliste et bolchévique des « objectifs limités », mais que veux-tu, je me fous des théories, même bien solidement respectées, si elles me paraissent inactuelles. Et je répudie non moins nettement la théorie de la gymnastique révolutionnaire avec laquelle on a cassé les reins du prolétariat, des années durant. Brest et Toulon? Des mouvements désordonnés, des sursauts irréfléchis, qui font de beaux communiqués dans les annales du mouvement révolutionnaire, mais qui ne font que cela.

Je voulais être bref, et je vais encore faire des pages. Passons à la deuxième question.

J’ai souvent été en désaccord avec l’incohérent Louzon. Mais pour une fois, je dois dire que son article dans la dernière R.P. sur l’Éthiopie représente à peu près mon point de vue. J’ai peur que vous ne preniez en l’occurrence une position trop dogmatique, et sans rapport avec les faits. Empêtrés dans votre position anti-impérialiste, vous discutez en oubliant seulement un facteur: l’Éthiopie! Je suis bien d’accord avec vous pour dire que c’est le choc de deux impérialismes, que nous ne devons faire le jeu d’aucun des deux. Mais cela ne signifie pas que nous ne devons pas, si l’intérêt du prolétariat est en jeu, nous ranger, prudemment, et sans nous mêler, aux côtés de l’impérialisme qui, pour des raisons évidemment différentes, agit dans le sens de ses intérêts. Entre l’Angleterre pacifiste pour des raisons qui lui sont propres, et l’Italie, agresseur, nous ne pouvons pas dire: nous nous en lavons les mains: ni Italie, ni Éthiopie! C’est à peu près la faute commise par le P.C. bulgare, et si fort condamnée par l’I.C., à une époque où il y avait encore une I.C. Vous en souvenez-vous?

Et puis, je l’ai dit, il y a tout de même l’Éthiopie! Que penseraient les millions de peuples coloniaux, si l’Internationale exprimait le véritable point de vue des ouvriers français? Un impérialisme prétend faire la guerre à un peuple inférieur, et vous dites que le prolétariat doit s’en laver les mains? La France, l’Angleterre, ont fait de même, direz-vous. Ce n’est pas à elles de donner des leçons de morale. Soit. Mais nous devons parler au nom du prolétariat, et rien ne nous empêche de dire notre pensée sur l’impérialisme français ou anglais. Mais entre ceux qui pour l’instant sont neutres, et celui qui attaque, il me semble qu’il y a une petite discrimination à faire.

Et vous ne la faites pas. Vous restez dans une position absolument métaphysique, donc antidialectique. Oui, suppression de l’embargo sur les armes en faveur de l’Éthiopie. Même si cela doit faire sourire de satisfaction tous les marchands de canons. Car ces armes, si l’Éthiopie repousse l’agression italienne, peut-être serviront-elles demain contre un autre agresseur impérialiste? Contre les Anglais?

Oui, bien sûr, la vraie lutte contre l’impérialisme c’est chez nous qu’elle doit se mener. Mais cela n’empêche pas de soutenir ceux qui la mènent ailleurs. Le vrai moyen de permettre la conquête rapide de l’Éthiopie par les Italiens, c’est évidemment d’empêcher les Éthiopiens de recevoir des armes… Le fascisme italien, l’impérialisme en sortiront renforcés, c’est certain. Tandis que si l’Italie ne parvient pas à ses fins, cette victoire aura sur les peuples coloniaux un retentissement qui, lui aussi, aura bien son prix; et je ne crois pas que l’impérialisme en sorte renforcé.

Si je comprends bien, les raisons de votre attitude, c’est que le mot d’ordre de soutien de l’Éthiopie risque d’être exploité par la bourgeoisie pour entraîner le prolétariat dans son sillage. Bien sûr. Et après? Est-ce parce qu’un mot d’ordre est dangereux qu’il faut l’abandonner? Ce serait une drôle d’attitude révolutionnaire!

Il est vrai que tout cela est très abstrait, et que cela n’a que la valeur d’un échange de vues et de clarification; malheureusement, les choses se passent en Éthiopie en dehors de l’intervention des prolétariats.

Je suis un peu surpris – un peu seulement – de ta réponse au sujet du bouquin de Souvarine. Il est un peu triste que le parti pris contre un homme vous porte à dénaturer sa pensée. Je n’ai vu nulle part dans le bouquin de Souvarine que Staline c’était le léninisme dans sa perfection. Mais si l’on dit que le léninisme contenait en germe le stalinisme, je dois dire que j’en suis persuadé. Ce qui signifie que le léninisme appliqué par les épigones et les usurpateurs, mal assimilé et développé seulement du côté de ses défauts, a conduit au stalinisme. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Oui, il y a dans le léninisme tout ce que tu dis. Mais il y a aussi tout le sectarisme impuissant – vous êtes toujours un peu les représentants de cette école – , il y a la foi à la valeur des chefs dirigeants, il y a la conception du Parti exprimant nécessairement les intérêts des masses, et des états-majors exprimant la volonté du Parti, etc., etc. Il y a toutes les déviations ou les déformations qui sont devenues le bolchevisme actuel. Nous avons donc, non pas à prendre le léninisme comme un bloc, mais à en tirer ce qui doit en être tiré, à le réviser dans ce qu’il a de révisable, toute pensée et toute œuvre humaine n’étant vraie et salutaire que dans des conditions et à une époque données.

« Lénine a adapté le marxisme à une nouvelle période, etc. », dis-tu. C’est encore là une de ces phrases que tu as trouvées dans les catéchismes trotskystes. L’essentiel du léninisme n’est pas là. Le léninisme, plus qu’une théorie, a été une tactique. Et il ne faut pas oublier que si le coup de chance de la prise du pouvoir n’avait pas porté les bolcheviks au gouvernail, il serait resté peu, bien peu, de l’œuvre de Lénine.

Lénine était un grand révolutionnaire. Paix à ses cendres. Mais je ne suis pas fétichiste, et je commence à en avoir assez de ces adorations que toutes les écoles me proposent, avec des variantes et des retouches.

Et sur le dernier paragraphe de ta lettre, je suis en désaccord total. (…)

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Une Réponse to “1935-11 Lettre à Lastérade [Soudeille]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Kommunisten Deutschlands (RKD): Lettre à ‘La seule voie’ (1942) * Jean-Jacques Soudeille: Lettre à Lastérade (1935) * Socialist Standard: El Parlamento y La Constitución (1933) * Amadeo Bordiga: El guiñol […]

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