1935-11 Lettre à Que faire? [Valière]

Paru dans Que Faire? (novembre 1935)

 

LETTRE DU CAMARADE VALIÈRE

 

Rien n’est plus urgent que le regroupement des forces révolutionnaires. C’est une banalité de dire qu’il s’agit là d’une question de vie ou de mort pour le prolétariat. De nombreux groupes, sectes, groupuscules, dont se gaussent les dirigeants du P. C, y travaillent chacun avec ses conceptions propres. L’émiettement des efforts est considérable. Le chaos idéologique et organisationnel est devenu aujourd’hui inextricable. Des révolutionnaires conséquents, il y en a partout, dans le P. C, dans la S. F. I. O., en dehors de toute organisation politique, dans des sectes aussi nombreuses que les tournants effectués au cours des récentes années par le P. C. F. Les journaux ou revues dits oppositionnels se sont multipliés sous la pression des événements et vivent tant bien que mal, plutôt mal que bien : parution souvent irrégulière due à des difficultés financières insurmontables, etc. Une pareille situation ne peut se prolonger davantage sans aboutir à de désastreuses conséquences. Le temps presse et le coup de tonnerre de Staline éclatant dans un ciel déjà bien obscurci annonce l’orage pour bientôt. Il faut donc, de toute urgence et de toute nécessité, forger ce parti révolutionnaire sans lequel tout espoir de victoire prolétarienne doit être écarté.
Comment procéder? Quelle tactique employer? Quelles perspectives adopter?

Ce regroupement auquel tout groupe travaille, vous semblez l’envisager, vous ai-je dit, d’une manière absolument utopique…
… Vous prétendez lutter pour le rétablissement de la démocratie dans le P. C. Escomptez-vous y parvenir? Tant d’autres s’y sont essayés et s’y sont brisé les dents. Le centralisme bureaucratique qui règne sans limites dans toutes les sections de l’I. G, et pas seulement dans la section française, n’est pas le fait d’un hasard malheureux, ou une tare accidentelle, momentanée et guérissable. Croire que ce réta¬blissement de la démocratie intérieure est possible c’est croire que le P. C. est redressable, c’est estimer que l’I. C. n’a pas fait faillite et qu’il n’est pas trop tard pour la régénérer.
C’est là que gît l’utopie.
Le regroupement des forces révolutionnaires ne peut pas se faire au sein ou autour du P. C. Je crains que vous ne vous fassiez des illusions — illusions que vous sèmeriez dans l’esprit des membres du P.C. troublés et inquiets qui vous lisent ou vous liront — sur l’avenir du P. C. Il faut ne pas hésiter à le dire, à le proclamer : l’I. C, depuis la déclaration de Staline n’est plus qu’un « cadavre puant » pour reprendre une expression célèbre. Il s’agit donc, à mon avis, non pas, de désodoriser ce cadavre ou, pire, d’essayer de lui rendre la vie, mais de s’en écarter et d’en écarter le plus possible de camarades sincères mais qui manquent « d’odorat ».
C’est ici que votre revue peut faire de la bonne besogne en opposant systématiquement sur tous les problèmes vitaux de l’heure actuelle à la bouillie fade, opportuniste, social-démocrate, pacifico-nationaliste des pantins qui sont à la tête du P. C. le point de vue marxiste-léniniste. Inévitablement votre œuvre d’éclaircissement théorique si elle est bien conduite, avec toute la rigueur indispensable, amènera les lecteurs sympathisants, membres ou non du P. C. à se dire : « Ce parti est atteint d’un mal inguérissable, sa dégénérescence est totale, il y a vraiment trop loin de sa ligne à la ligne juste pour espérer raisonnablement qu’il retrouvera cette dernière; il ne s’agit plus d’erreurs réparables, de déviations redressables, mais « la quantité s’est changée en qualité » et le P. C. est devenu désormais un obstacle à combattre sans pitié, à abattre pour dégager la voie. Je dois me délimiter soi¬gneusement des Vaillant-Couturier et Cachin spécia¬listes de Fultimatisme verbal impuissant, des pleurni¬cheries démocratiques qui remplissent les pages de L’Humanité. Mais comment faire? Protester dans le parti? C’est la guillotine sèche qui fonctionnera sans retard contre moi et je serai exclu. Mener un travail souterrain de fraction? C’est retarder simplement l’exclusion, et la question capitale n’est pas résolue : forger le parti révolutionnaire. Alors??? Adhérer à une autre organisation, mais laquelle? ».
Le regroupement révolutionnaire peut-il se faire au sein de la S. F. I. O. où règne cependant une relative démocratie? Les trotzkystes y sont rentrés. Les résultats du Congrès de Mulhouse, les menaces proférées par Blum à leur égard permettent de dire que la S. F. I. O., pas plus que le P. C, ne sera le parti qui, après redressement de l’intérieur, mènera le prolétariat français à la victoire.
Les expériences allemande, autrichienne, espagnole, démontrent la nécessité d’un nouveau parti. Le replâtrage d’un parti existant est, me semble-t-il, une besogne vaine.
C’est un nouveau Congrès de Tours qui s’impose pour la S. F. I. O. Je pense d’ailleurs que c’est l’idée arrêtée des trotzkystes. Pour le P. C, un travail du même genre, disons le mot : une scission, précédée d’un travail actif d’éclaircissement, de débourrage de crânes, s’impose. Est-ce dans ce sens, avec ces perspectives, que vous vous êtes mis à l’ouvrage?
Malheureusement, cette besogne menée, les uns dans la S. F. I. O., les autres dans le P. C, reste sur le plan éducatif, et la situation exige et exigera de plus en plus une action révolutionnaire virile contre la guerre, contre le fascisme, pour la révolution prolétarienne. A ce moment, qui n’est pas loin, les questions de discipline se poseront dans toute leur acuité; les bonzes des filiales des deux internationales « nettoieront » leurs organisations sans pitié. Un grand désarroi risque de s’ensuivre dans le mouvement « marxiste léniniste » dont profiteront les deux bureaucraties et la bourgeoisie. Comment prévenir ce danger, comment réduire les inconvénients de la période révolutionnaire de se retrouver sans perte de temps (le facteur temps va prendre une importance capitale)?

N’y a-t-il pas possibilité de coordonner, dès maintenant, les efforts de tous ces groupes, de toutes ces tendances? de constituer un organisme permanent officiel ou occulte ou camouflé? l’embryon du parti qui suppléera à la carence des partis ouvriers actuels et autour duquel s’opérera le regroupement pour lequel nous œuvrons tous?
Je pense que la lutte contre l’union sacrée qui se prépare peut permettre, peut faciliter la chose à condition, bien entendu, d’envisager cette lutte selon le point de vue léniniste. (Les principes fixés par les quatre premiers Congrès de la IIIe Internationale doivent être la base sur laquelle doit être menée cette lutte).

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Une Réponse to “1935-11 Lettre à Que faire? [Valière]”

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