1936 Ce qu’est devenue la Révolution Russe

Brochure de La Révolution prolétarienne, 1936. M. Yvon était le pseudonyme de Robert Guihéneuf.

yvon.jpg

Les 3 parties (Le Niveau de vie du travailleur en URSS ; Le Niveau de liberté du travailleur en URSS ; L’État des classes) correspondent à des conférences faites à Bourse du travail de Saint-Étienne. La brochure sera rééditée en mars 1947 dans les Cahiers Spartacus avec une nouvelle préface de René Lefeuvre.


Avertissement

Les trois conférences qui, avec la préface de Pierre Pascal, constituent la matière de cette brochure, ont été faites à la Bourse du Travail de Saint-Etienne où elles avaient été organisées par les Unions locales et départementales confédérées.Leur auteur, le camarade Yvon, est un témoin unique de la vie du travailleur russe. C’est un ouvrier français qui a vécu onze années en Russie soviétique – non point dans les états-majors du Comintern ou du Profintern, mais dans le rang et dans la production – non pas seulement à Moscou et à Leningrad, mais dans toute la Russie, en Sibérie et au Turkestan comme sur les bords de la Volga.Membre actif du parti communiste français dès le Congrès de Tours, Yvon partit en Russie quelques années plus tard afin de mettre ses connaissances d’ouvrier qualifié parisien à la disposition des  » constructeurs du socialisme  » et, en même temps, de se rendre compte par lui-même de ce qu’était la vie nouvelle. D’abord ouvrier d’usine, il parcourut ensuite toute l’échelle de la hiérarchie: contremaître, chef d’atelier, directeur d’usine, etc…

En 1934, Yvon rentra en France où il reprit sa place à l’atelier.

C’est le fruit des ses onze ans d’expérience, et, pour les deux dernières années, le résultat de sa lecture quotidienne des journaux soviétiques, lecture éclairée par son expérience passée, qu’il communique aujourd’hui, sans fard et sans littérature – et surtout sans bourrage de crânes – à ses camarades: les ouvriers révolutionnaires.

LES ÉDITEURS


Table des matières

Avertissement

Préface

LE NIVEAU DE VIE DU TRAVAILLEUR EN URSS

  1. Le logement
  2. L’approvisionnement
  3. Les salaires
  4. – Les conditions de travail

LE NIVEAU DE LIBERTÉ DU TRAVAILLEUR EN URSS

  1. – La liberté personnelle
  2. – La liberté collective

L’ÉTAT ET LES CLASSES

  1. – Le pouvoir officiel ou fictif
  2. – Le pouvoir réel
  3. – Les nouvelles classes

Préface

Ce qu’il faut croire

Ce qui se passe dans l’U.R.S.S. affecte trop fortement tous les pays et toutes les catégories sociales pour qu’on ait le droit de l’ignorer.
– Mais comment savoir la vérité, quand les témoignages se contredisent absolument ?

A ces sceptiques, il faut leur répondre sans hésiter:

– Il est une règle sûre: n’admettez aucun écrit de ces innombrables voyageurs, politiciens, esthètes, littérateurs, journalistes qui vont passer dans l’U.R.S.S. de quinze jours à trois mois, et qui prétendent au retour vous renseigner.

Un Anglais que l’Agence Cook véhiculerait par les grands boulevards de Paris et même à travers les de la Loire et sur la Côte d’Azur, saurait-il si les Français sont contents de leur gouvernement, de quoi se compose le budget d’un ménage parisien, et comment les ouvris sont traités par leurs patrons ?

D’ailleurs, nul touriste britannique, après un pareil séjour, n’aura l’audace d’éclairer ses compatriotes sur ces divers points.

Or, il y a entre l’U.R.S.S. et l’Occident, infiniment plus de différences qu’entre l’Angleterre et la France. Il y a donc infiniment plus de chances d’erreur.

Rejetez pêle-mêle, laudatifs ou critiques, tous les récits des voyageurs, car ce de faux témoignages.

Celui qui sait déjà peut, dans les moins mauvais, faire le départ des partis-pris, des mensonges suggérés, des généralisations arbitraires, des interprétations hasardées, – et des faits observés, et glaner de quoi compléter ses connaissances.

Celui qui ne sait pas n’a rien à tirer de ces écrits. Ils se contredisent, en effet, parce qu’ils sont tous faux par quelque endroit.

Mais il y a des témoins véritables. Ce sont les gens qui ont travaillé dans l’U.R.S.S., non pas trois mois, mais un temps prolongé, non pas en amateur, mais pour gagner leur pain, et qui ont vécu la vie de ses habitants. Ceux-là ne sont pas des gens de plume: ils écrivent rarement et n’aiment pas les phrases. Mais quand ils veulent bien faire part de leur expérience, il faut les croire. Et, chose remarquable, leurs témoignages concordent.

Yvon est de ceux-là. Il a passé onze ans dans l’U.R.S.S. Il n’y a pas vécu en étranger, avec des dollars ou des francs, dans des hôtels spéciaux, auprès des hommes politiques ou des théoriciens. Il n’y a pas vécu en bourgeois farci de préjugés, plein d’années, il a été plongé dans la vie soviétique la plus ordinaire.

Ce qu’il dit, du régime intérieur des usines, – conditions d’embauche, travail, réfectoire, salaires, réunions obligatoires, assurances sociales, – il l’a éprouvé doublement, comme ouvrier, puis comme directeur. Comme locataire, il a habité les « coopératives de logement », et les « maisons-communes ». Comme consommateur, il a pénétré, hélas! le mécanisme compliqué et décevant des cartes d’approvisionnement. Aussi bien que n’importe quel citoyen soviétique, il sait le degré de liberté dont on jouit quand on vote en troupeau, à mains levées, pour des candidats imposés, et quand on est, dans sa chambre même, sous l’œil du G.P.U. Membre du parti communiste, il a contribué au fonctionnement de l’immense pyramide qui, de secrétaire en secrétaire, monte jusqu’à Staline.

Tout cela, Yvon l’a vu ou éprouvé non seulement à Moscou, mais dans quantité de régions où ses fonctions l’ont appelé. Il ne dit pas ce qui doit être d’après les théories, les discours ou les décrets, il dit ce qui est.

Ce qui était de son temps, car depuis 1934, bien des choses on changé.

Il est exact que les changements sont rapides dans l’U.R.S.S. Mais à celui qui connaît bien l’U.R.S.S., la lecture de la presse soviétique permet de se tenir constamment au courant, et yvon a montré, par ses articles, si fortement documentés de la Révolution prolétarienne, qu’il suit de très près les nouveautés de là-bas. Ce qu’il dit est vrai, encore aujourd’hui.

Mieux encore, ce qu’il dit sera vrai demain, et après-demain, sinon dans le détail des chiffres, du moins dans la tendance. Les réformes qui ont lieu et celles qui sont annoncées laissent intacte la concentration des pouvoirs entre les mains du Comité Central communiste et de son secrétaire général et creusent plus profondément l’abîme entre ceux d’en haut et ceux d’en bas. Or cet absolutisme de Staline et cette constitution rapide des spécialistes de tous ordres – techniciens, intellectuels, hauts fonctionnaires du parti, de l’armée, des syndicats, des administrations – en une catégorie ou classe privilégiée et dominante sont déjà définis dans les derniers chapitres d’Yvon, qui, plus encore que les autres, prêtent à réflexion.

P.PASCAL

Le niveau de vie des travailleurs en U.R.S.S.

Ce n’est pas dans une petite brochure qu’on peut décrire l’état actuel de l’U.R.S.S. et pour éviter les phrases générales qui parlent de tout sans rien dire, nous n’examinerons que trois points concrets, choisis parmi les plus importants. Qu’on ne s’étonne donc pas si bien des choses intéressantes sont laissées dans l’ombre.

Dans cette première partie j’indiquerai successivement quelles sont les conditions de logement, d’alimentation et de travail des ouvriers de l’U.R.S.S. ainsi que leurs salaires.

I Le logement

Les diverses sortes de logement

La révolution ayant dépossédé les propriétaires, les habitants créèrent dès le début un organisme: le comité de maison, chargé de l’entretien de l’immeuble ainsi que de l’établissement – sur l’avis des habitants constitués en coopératives de maisons – du règlement intérieur de la maison et du mode de répartition des locaux.
Aujourd’hui, le comité de maison continue d’exister, mais il a totalement changé de nature: la coopérative de maison n’existe plus que de nom et le comité de maison n’est que l’un des rouages d’exécution d’un organisme local centralisé qui a , à sa tête, un  » responsable  » communiste, maître absolu de la répartition des locaux et de la réglementation intérieure.
A côté de ce système d’habitations il en existe d’autres. Par exemple la maison dite  » commune « , terme qui rappelle, comme le Comité de maison, la période révolutionnaire. L’origine des maisons communes est celle-ci: au moment de la Révolution, les ouvriers s’emparèrent, en même temps que des usines, de toutes les dépendances de l’usine: maisons patronales, directoriales et  » cités ouvrières « . Le tout devint la  » maison commune  » des ouvriers de l’usine.

Ces maisons communes sont maintenant sous la dépendance directe et exclusive non plus des ouvriers, mais de la direction de l’usine, qui a un bureau spécial, le bureau des logements, pour s’en occuper. Lorsque l’ouvrier quitte l’usine, il perd par là même son logement.

C’est surtout à cette catégorie d’habitation qu’appartiennent les maisons neuves. Celles-ci sont construites sur le modèle des cités ouvrières et sont réservées aux privilégiés de l’établissement: « responsables », spécialistes, travailleurs « oudarniks » et « stakhanovistes ».

Une autre sorte d’habitation, très répandue à l’heure actuelle, est celle des grandes baraques en bois, du genre des baraques Adrian de la guerre. Elles forment une pièce unique contenant de 25 à 40 lits, où couchent les célibataires et parfois même des ménages.

Au début, ne logeaient guère dans ces baraques que les ouvriersz du bâtiment et des travaux publics, mais depuis l' »industrialisation », le développement formidable des usines nouvelles a fait se multiplier ces baraques. Dans certaines villes elles sont souvent le principal mode de logement. Dans l’Oural et en Sibérie de grandes villes de 100.000 habitants et plus sont formées, en grande partie, de ces baraques. Elles sont le trait principal du paysage autour des « géants industriels » et autres « grandioses réalisations » que célèbrent les agences soviétiques.

Il existe aussi, dans les environs des grandes villes, de petites maisons d’été individuelles en bois – les « datcha » – qu’il est très coûteux d’habiter à cause du loyer excessif, des frais supplémentaires de transport, des difficultés d’approvisionnement et de chauffage – le chauffage a une très grosse importance en Russie; aussi n’a-t-on recours à ces « datcha » qu’à la dernière extrêmité.

Un système de logement qui a à peu près complètement disparu pour le commun des mortels est celui des hôtels. On n’a pas le droit d’y habiter plus de 15 jours ou un mois selon les cas. En outre, ne fût-ce que pour y coucher une seule nuit, il faut être un voyageur officiel en mission, si bien qu’il est impossible à l’ouvrier de s’éloigner à plus d’une journée de son lieu de travail, à moins de coucher à la belle étoile ou chez des amis.

Quel que soit le type d’habitation, il est extrêmement difficile d’y obtenir un logement.

Plusieurs formalités sont indispensables. Il faut d’abord présenter son passeport, car même un Russe ne peut se déplacer à l’intérieur de la Russie sans passeport; c’est le système du  » passeport intérieur  » renouvelé du tsarisme. Sur le vu de ce passeport, le comité de maison ou le  » commandant  » de maison vous inscrit sur la liste des  » aspirants locataires « , s’il en a l’autorisation de l’organe supérieur du soviet.

L’attente pour passer du titre d’aspirant locataire à celui de locataire dure des mois, souvent des années – selon le piston dont vous disposez – et vous devez la subir dans une baraque ou bien vous  » infiltrer  » dans la chambre déjà surpeuplée d’une famille amie.

Devenu locataire, vous n’acquerrez cependant qu’une quiétude toute relative: ne soyez pas mal vu à votre lieu de travail ou dans la maison et vous éviterez les tracasseries inimaginables qu’on vous ferait supporter dans le but de vous déposséder d’un toit difficilement acquis; enfin ne manifestez pas votre mécontentement du régime et la police n’usera pas du droit souverain d’expulsion qu’elle possède.

Ajoutons, pour être complet, qu’il n’y a pas d’expulsion légale en hiver; par 20 à 40 ° de froid, ce serait, dans le conditions actuelles, bien près d’une condamnation à mort.

Le loyer

Au lendemain de la révolution, la tendance à l’unification des salaires fut bien vite remplacée par les énormes différences de revenus qui règnent aujourd’hui, et le système du loyer différentiel devait soulager les demi-indigents que créent les bas salaires soviétiques.

Il est à noter que ce principe est une des petites choses – entre beaucoup d’autres – qui auront aidé à faire lâcher, aux travailleurs, la proie pour l’ombre. Ils tendaient à l’unification des salaires, c’était concret; on leur donne exactement le contraire, mais en faisant miroiter un secours aux trop malheureux. Or il est clair que, si cette aide était suffisante pour réajuster l’inégalité des puissances, le système n’aurait plus de sens.

Selon des lois et une pratique très compliquées, le loyer dépend aujourd’hui du confort de la maison, de la surface occupée, de l’importance de la famille et du salaire.

Voici pratiquement à quoi on aboutit:

une petite famille occupant une pièce unique de 15 mètres carrés paie par mois:

si le salaire mensuel est de 150 roubles, 12 à 15 roubles,

si le salaire mensuel est de 1 000 roubles, 40 roubles.

On voit que le loyer d’une même pièce pour une famille d’une même importance représente à peu près 10 % du salaire pour l’ouvrier à salaire moyen, et seulement 4 % pour le haut salarié.

Indiquons encore qu’à l’encontre de toutes les lois, la pratique veut que certains grands « responsables » ne paient pas du tout de loyer pour le confortable appartement meublé que l’État leur garantit.

Comme la crise des logements est extrême sur tout le territoire – un fait divers récent en donnera une idée: Olga Khmaza, ouvrière chef d’équipe dans la fabrique d’alcool de Kiev, s’est suicidée à la perspective d’être expulsée par la direction de la fabrique d’une chambrette qu’elle venait enfin d’occuper (Izviestia du 6 mars 1936) – et qu’il est impossible de trouver un logement, si petit soit-il, quand on ne dispose pas d’un appui important, d’une haute recommandation à la section des logements du soviet ou à une direction de maisons, on en arrive au stratagème très caractéristique de l' »annonce ».

Il est interdit en U.R.S.S. de faire commerce de son logement; néanmoins beaucoup d’annonces de journaux concernent des logements. Celui, en effet, qui dispose d’une certaine somme, met une annonce dans un journal disant qu’il désirerait un logement de telle ou telle sorte; celui qui a un logement correspondant à peu près à cette description et qui a besoin d’argent, se met en rapport avec l’annonceur. Tous deux s’entendent et il est convenu que le premier donnera une certaine somme au second s’il obtient son logement. Alors chacun va trouver son Comité de maison et déclare, l’un: je suis trop à l’étroit, l’autre: je suis trop large, et l’échange a lieu. Jusqu’en 1935, ce marchandage était clandestin, mais il s’était tellement répandu qu’un décret est venu le légaliser et le doter d’un petit impôt. Nous voyons là une des nombreuses façons légalisées de déposséder le pauvre du peu qu’il avait pu réellement acquérir à la faveur du bouleversement de 1917.

En quoi consiste un logement

En général, il y a dans toute la maison autant de familles qu’il y a de pièces. Chacun a, en outre, droit à la cuisine qui n’est souvent constituée que par un simple réchaud à pétrole dans le couloir.

En règle générale, cela fait 10 à 20 mètres carrés par la famille de 2, 3, 4 et même 5 personnes. Certaines pièces sont parfois occupées non par une famille, mais par plusieurs célibataires ou même plusieurs familles. Une annonce fréquente des journaux est: « je cherche un angle », c’est-à-dire un coin dans une de ces chambres communes.

Les petits appartements séparés d’une pièce ou deux sont extrêmement rares, et c’est un grand privilège d’y habiter.
Cela pour les familles.
Les célibataires, eux, habitent en règle générale, de grande chambres contenant 10, 20, 40 personnes.
Dans ces grandes chambrées, on rencontre parfois aussi des ménages.

Le mobilier des habitations est plus que primitif. Il n’y a pas de lits pour tous les membres de la famille; les vêtements d’hiver étendus sur le plancher forment fréquemment le lit. Presque pas de chaises. De grandes malles pour ranger la vaisselle et les vêtements. L’armoire est rare; une armoire à glace, si simple soit-elle, est un luxe inconnu.

Avec des logements aussi surpeuplés, où le linge et la vaisselle se cachent et s’entassent sous les lits ou dans les coins, les poux, les punaises, cafards et souris pullulent. La concentration d’habitants est trop grande pour que les lieux communs (cuisine, waters) puissent être entretenus proprement.

Voici d’ailleurs quelques extraits de journaux soviétiques indiquant, en même temps que le prix des loyers et leur hausse, la surface occupée par une famille et l’état de l’hygiène:

Dans Za Indoustrializatsiou du 18 septembre 1934:

Près de l’usine géante de métallurgie le Grand Kramatorsk (Donbass), un angle dans une maison à peu près bien coûte de 100 à 150 roubles par mois; un angle dans une cabane de terre (zemlanka) coûte de 25 à 30 roubles.Il n’y a pas plus de 3.000 ouvriers qui vivent à moins de 6 kilomètres de l’usine; 4.000 ouvriers doivent vivre entre 6 et 30 kilomètres, et plusieurs milliers logent encore plus loin; il leur faut chaque jour de 3 à 4 heures de voyage pour venir travailler.

Dans le Troud, journal des syndicats, du 12 juin 1934:

A l’usine d’Istomskinski l’ouvrier Poliakov vit dans une chambre de 10 mètres carrés (caserne n°1) avec sa famille de 6 personnes ; en novembre 1932 il payait un loyer mensuel de 37,32 roubles; en novembre 199 il devait payer 34,25 roubles. Un autre ouvrier (caserne n°8) a, pour 7 personnes, une chambre de 22,3 mètres carrés; en novembre 1932, il payait 37,80 roubles; un an plus tard on lui demandait 139,37 roubles. (Deux membres de la famille étaient devenus salariés dans chacun des deux cas).

D’un discours d’Ordonikidzé à la réunion des directeurs et techniciens de l’industrie lourde, publié dans Za Indoustrializatsion du 22 septembre 1934:

Pendant un mois, j’ai visité l’Oural et partout, dans chaque maison, on se plaignait des punaises.

Du même journal les 14 et 21 juillet 1934, à propos de l’usine d’autos de Gorki:22,3 % des ouvriers, c’est-à-dire 5.000 ouvriers, vivent dans des baraques. L’hiver, l’eau y gèle, l’été les punaises y sont maîtresses. Comme il n’y a pas de tout à l’égout, l’air y est très vicié.

Il y a encore 228 cabanes de terre.

Et cela, deux ans après la mise en marche de ce « géant », merveille de la technique!

Il faut dire, il est vrai, que le travailleur russe était auparavant plus mal logé que l’occidental, et c’est cela qui rend moins invraisemblable, qu’elle ne paraît, la situation décrite par les journaux soviétiques. Mais ce qui est non moins vrai, c’est que la situation du travailleur russe dans ce domaine n’a été en aucune mesure améliorée (sauf dans une bien petite partie d’entre eux: quelques super-oudarniks et stakhanovistes).

La cause d’une telle crise du logement est que la révolution s’est beaucoup plus occupée de « dépasser le capitalisme » dans la construction d’usines géantes et d’organiser les hommes pour la production, que de leur bien-être. De loin cela peut paraître grandiose d’ajouter en quelques années dix à quinze millions de jeunes paysans à l’armée des constructeurs des merveilles de la technique; de près c’est bougrement douloureux.

Le reste viendra, dit-on. Peut-être! Dans tous les cas le reste est déjà venu pour quelques-uns.

Le logement des maîtres

Au centre de Moscou se dresse une ville fortifiée: le Kremlin, dont l’accès, libre autrefois, est aujourd’hui rigoureusement interdit sans autorisation spéciale. Là sont les palais. Dans les anciens appartements des tsars habitent les Staline, Molotov, Vorochilov et leurs principaux lieutenants, les « super-responsables »; ils ont, en outre, des résidences d’été aux environs.

Au degré d’en-dessous, il y a, un peu moins confortables, des pavillons particuliers pour les hauts « spécialistes », techniciens, littérateurs, savants, et pour les « grands responsables ».

Des appartements véritables comportant plusieurs pièces et une cuisine, qui font figure de palais à côté des baraques ouvrières, sont le lot des spécialistes et responsables ordinaires, ceux qui gagnent plus de 1 000 roubles.

Enfin, notons que la Révolution a « supprimé » les domestiques, il n’y a plus de « bonnes », mais on peut avoir une ou deux « ouvrières d’intérieur ».

Le chef de bureaux de construction d’immeubles du Soviet de Moscou, Diélukhine, nous apprend par les Izviestia du 9 mars 1936 que la ville mettra en chantier, au cours de l’année, 396 maisons d’habitation et que les nouveaux appartements, allant de 2 à 5 pièces principales, seront dotés non seulement du confort le plus moderne, mais encore d’une chambre de bonne spéciale mesurant environ six mètres carrés, les pièces des maîtres ayant de douze à vingt-quatre mètres carrés.

On est donc bien loin de prévoir l’extinction des domestiques, ni même de leur accorder quelque mieux-être marquant.

Il y a également d’autres palais: ce sont les hôtels pour étrangers. Au centre de Moscou le socialisme apparaît aux étrangers de passage dans un décor d’or, de marbre, de confort, de serveuses aguichantes. L’agence de voyage Intourist est à même de satisfaire les moindres désirs des visiteurs étrangers, à la seule condition cependant qu’ils acceptent de signer, avant leur entrée en Russie, un itinéraire et un programme dont ils ne doivent, sous aucun prétexte, s’écarter.

Quant au paysan, il a généralement gardé sa petite maison, mais n’a pu ajouter aucune nouvelle pièce à son très maigre mobilier.

II L’approvisonnement

Comment achète-t-on ?

Depuis 1929, l’année du « grand tournant », jusqu’au début 1936, il existait dans les villes trois sources d’approvisionnement:

1° l’approvisionnement rationné (de beaucoup le plus important) ;

2° l’approvisionnement libre ;

3° l’approvisionnement contre des métaux précieux.

On vient de supprimer la première et la dernière de ces sources, il ne reste plus aujourd’hui – ou à peu près – que l’approvisionnement libre.

Décrivons d’abord cette première période, de 1929 à 1935.

L’ancienne coopérative d’approvisionnement, qui s’était tant développée auparavant, a totalement disparu en tant que coopérative ; elle est devenue un simple magasin de distribution de vivre qui porte encore parfois le nom de coopérative et le plus souvent celui, aussi inexact, de  » distributeur « . Ces magasins, qui n’ont plus rien de coopératif, sont de simples rouages de l’administration générale de l’Etat et forment la base de l’approvisionnement rationné.

Dans ces distributeurs, chacun n’a droit qu’à une certaine quantité de denrées. Ils sont différents selon la catégorie sociale de l’acheteur. Les distributeurs et  » coopératives  » pour ouvriers et petits employés n’ont que très peu de sortes de marchandises et de mauvaise qualité, on n’y a pas le droit de choisir ; les oudarniks (ouvriers de choc) et spécialistes ont dans les distributeurs qui leur sont affectés des marchandises en quantité un peu plus importantes et de qualité meilleure, un choix tout relatif y est toléré ; enfin les catégories privilégiées : chefs d’entreprises,  » responsables « , vieux bolcheviks (ceux-ci n’étaient pas encore dissous), ouvriers et techniciens étrangers, Guépéou, hautes sphères de l’armée ont des magasins spéciaux pour chacune d’elles où les produits sont de bonnes qualité et entre lesquels on peut choisir. Naturellement il y a une  » coopérative  » spéciale pour le Kremlin.

Cette spécialisation des  » distributeurs  » par catégories sociale entraîne naturellement l’institution de tout un système compliqué de cartes mensuelles (de couleurs différentes pour chaque catégorie), munies de toutes sortes de cachets et de signatures pour lesquels il faut toute une bureaucratie. En outre il existe également tout un système de talons et de tickets donnant droit aux choses les plus diverses selon les hasards des possibilités (un veston, une casquette, 5 kilos de pommes de terre, trois litres de lait, etc…).

Ces cartes, talons et tickets sont répartis sur le lieu même du travail par un bureau spécial de l’usine et quand vous quittez l’établissement ou lorsqu’on vous renvoie, vous n’y avez plus droit. Ces papiers arrivent à jouer un tel rôle dans la vie que lorsqu’on s’aborde entre amis on en parle plus souvent que de toutes autres choses et leur perte est une réelle calamité. Ils ne vous donnent cependant que le  » droit  » d’acheter avec votre argent un produit donné, en quantité donnée, à une date donnée et dans un magasin donné ; mais les prix des distributeurs sont les seuls abordables pour les neuf dixièmes des bourses et  » manquer  » sa ration équivaut exactement à se priver de son contenu.

Le magasin où on doit se servir est souvent très éloigné, il est en général dans les environs de l’usine qui en a la charge et où que vous habitiez, fût-ce à l’autre bout de la ville, vous le visiterez quotidiennement pour ne pas risquer de perdre le maigre et pourtant précieux bénéfice de distributions aussi rares qu’irrégulières. Ce à quoi vous avez droit n’existe d’ailleurs pas toujours, et sur la fin, lorsque le système est dans son plein épanouissement, il n’existe presque jamais ; le consommateur, qui en a pris son parti, accepte n’importe quel bon ou talon d’achat sans égard à ses propres besoins et prend place à toute queue rencontrée sans savoir ce que l’on y attend. Le pantalon est le point faible de votre trousseau, mais des chaussures viennent d’arriver : qu’à cela ne tienne, vous ferez votre possible pour en toucher un bon d’achat. Après les heures de queue inévitables il ne reste que des  » petits pieds « , le vôtre est grand, on en  » manque  » pas pour si peu une bonne aubaine. Et comme c’est un pantalon qu’il vous faut, vous ferez connaître dans votre entourage que vous en êtes preneur contre une belle paire de box-calf n° 35, vous visiterez, le dimanche matin, les  » marché aux puces « , et le hasard et la patience vous aidant, vous arriverez à vos fins. D’autres échangent une partie de leur ration de pain contre du lait et ainsi de suite…

Les transes, les soucis et la fatigue de la pauvre mère de famille sont inimaginables. Faut-il ajouter que le client n’est devenu pour l’employé de distributeur qu’un indésirable jamais satisfait ?

Cette répartition  » organisée  » a pourtant été durant six années la source principale d’approvisionnement.

En dehors de ce qu’il achète à la  » coopérative « , l’ouvrier a pour s’alimenter, un repas, à midi, à l’usine, dans le réfectoire de celle-ci, mais seulement les jours où il travaille, et lui seulement, pas sa famille. Pour ce repas règne également la différenciation : il y a des salles, des tables, ou des horaires différents et des menus différents pour les différentes catégories de salariés. Salles et menus qui vont dans l’ordre décroissant suivant : pour grands responsables, pour ingénieurs et techniciens, pour oudarniks (ouvriers de choc), pour simples ouvriers.

Ici se place une légende qui a beaucoup de crédit en Occident, celle des prix différentiels dans les distributeurs et les  » restaurants  » d’usine. Eclairons-la d’un mot : dans la salle n°1 (pour responsables), le repas composé de soupe, gigot, légume, dessert et thé coûte de 1,20 à 1,50 roubles ; au réfectoire n°4 (pour le menu peuple) le repas – sans choix, à des tables de 8 à 12 personnes et avec le self-service – composé d’une soupe et d’une bouillie de millet se vend de 0,60 à 0,80 rouble.

Evidemment les pauvres paient moins cher, mais il y a beau temps que la société bourgeoise applique ce système des bons repas plus chers que les mauvais.

Passons à l’approvisionnement dit libre. Il comprend les magasins d’Etat bien achalandés, qui sont autant d’Etat, mais pas plus, que les  » coopératives « , et les rares marchés paysans. Là, chacun peut acheter librement, quelle que soit sa situation sociale, et choisir librement ce qu’il veut ; seulement les prix y sont de cinq à dix fois plus élevés que dans les distributeurs, de sorte qu’en fait ils ne sont accessibles qu’aux hauts salaires. Sur le marché  » paysan  » c’est souvent, d’ailleurs, l’ouvrier miséreux qui vient revendre au prix fort son kilogramme de viande mensuel touché à la  » coopérative  » : le  » bénéfice  » réalisé servira à ajouter le pain qui manque parfois dans le ménage.

Enfin le Torgsin est un magasin où il faut payer en monnaies étrangères : francs, dollars, livres sterling, etc…, ou en métaux précieux : or, argent… Au Torgsin on trouve de tout. Celui qui a encore un quelconque bijou de famille peut aller l’y échanger contre un peu de beurre ou de légumes secs ; celui qui peut y faire adresser à son compte par des parents établis à l’étranger un certain nombre de dollars ou de francs s’approvisionne au Torgsin jusqu’à épuisement de son crédit ; de même les étrangers de passage en Russie.

Le Torgsin est un moyen pour l’Etat soviétique de drainer les métaux précieux et les devises étrangères.

La situation que nous venons d’esquisser était celle d’hier (de 1929 jusqu’au seuil de 1936), c’est-à-dire de l’époque correspondant au profond retournement de l’opinion publique occidentale en faveur de l’U.R.S.S., retournement basé sur une croyance inébranlable en l’existence là-bas d’un vrai paradis populaire. Le progrès n’a guère augmenté la véracité de l’information !

Mais où en est-on aujourd’hui après que les deux décrets des 7-XII-1934 et 25-IX-1935 ont supprimé l’approvisionnement rationné, unifié les prix et que le Torgsin est liquidé ?

Voyons d’abord les causes de cette modification. Le système de répartition rationnée pour les 40 millions d’habitants des villes de l’Union avait abouti à un embouteillage en règle : les produits mettaient un temps infini pour atteindre le consommateur, leur concentration en tous lieux amenait des déchets énormes, l’entretien d’une armée spéciale d’employés devenait trop onéreux, la complication infinie de l’approvisionnement quotidien exaspérait la population tout entière ; en un mot le système, au lieu de pallier à l’état de pauvreté générale dans lequel était tombé le pays, y ajoutait encore.

Par ailleurs, l’impossibilité de connaître la véritable valeur de la monnaie, puisque la valeur d’achat du rouble variait selon la catégorie de l’acheteur et la nature du magasin, gênait considérablement les calculs de l’  » économie dirigée « . On ne s’y retrouvait plus.

On est donc tout simplement revenu, comme dans la société capitaliste, à l’  » équivalent général  » des marchandises. L’argent a repris toute son importance d’unique moyen d’achat et de vente. Il est redevenu la commune mesure de toutes choses.

Les distributeurs pour  » hautes  » catégories et les  » torgsin  » sont devenus des magasins et des restaurants de luxe où tout le monde a accès, et les autres se sont changés en magasins ordinaires. Achetez ce que vous voulez et où vous voulez, si… vous avez de l’argent.

Pour ne pas perdre au changement, l’Etat, détenteur de toutes les richesses, a unifié les prix à une moyenne qui avantage considérablement les hauts salaires – consommateurs principaux des anciens produits chers – et abaisse d’autant le pouvoir d’achat des bas salaires. Dans ce domaine, la réforme aura surtout été une libération économiques des couches privilégiées et une accentuation des différences de conditions.

Pour l’ouvrier le seul résultat positif est qu’il est débarrassé de formalités et de soucis obsédants ; mais le pain de seigle qu’il achetait avant la réforme 0,60 rouble le kilo, il le paie aujourd’hui 0,85 et de même pour les autres produits, alors que son salaire ne s’est élevé dans le même temps que de 10 à 15 %.

Que mange-t-on ?

Finalement, quelles sont en fait les denrées et la quantité de ces denrées que l’ouvrier peut acheter ?

Voici quelle était en 1934 la ration du travailleurs, c’est à dire ce qu’il avait le droit d’acheter pour lui et sa famille dans son distributeur:

OUVRIERS

1° CAT.OUVRIERS

2° CAT.EMPLOYES ET

MENAGERESENFANTS

Ration par jour en kg
Pain de froment O,4 0,4 0,2 0,2
Pain de seigle 0,4 0,4 0,2 0,2
Ration par mois en kg
Viande y compris les os 2 1 0,5
Beurre et graisse 0,4 0,4
Sucre 1 1 0,8 0,8
Légumes secs 1 0,5 0,4 0,4
Pommes de terre Irrégulièrement, aliment rare

On remarquera dans ce tableau qu’il y a encore quelqu’un qui est plus mal traité que l’ouvrier, c’est l’employé, le petit employé qui n’avait aucune source d’approvisionnement.

Il faut bien en effet que l’ouvrier croie avoir gagné quelque chose à la Révolution: il y a gagné que l’employé est plus malheureux encore que lui; il n’est pas tout à fait au bas de l’échelle. Habileté et démagogie!

Disposant des rations que nous venons de dire, l’ouvrier russe ordinaire est obligé de se contenter comme menu quotidien de ceci:

Le thé est souvent une simple décoction de carottes séchées ou de fruits sauvages séchés et le sucre est si rare, si bien que peut dire que toute une population est en fait réduite au pain et à l’eau.

Il paraîtra invraisemblable à des travailleurs occidentaux qu’on puisse vivre avec si peu; cependant de tels faits montrent que cela n’est pas physiologiquement impossible, mais cela constitue naturellement une nourriture exclusivement d’entretien, c’est le strict indispensable pour subsister.

Ce serait une erreur de croire que la révolution a amené une égalité même relative dans la répartition des jouissances comme des misères. Même à l’époque de la chute verticale du niveau de vie (1929-1932), le plus insignifiant chef-lieu de province possédait son restaurant du « Sovnarkome » exclusivement réservé aux autorités locales.

Là se réunissaient à l’heure du dîner le préfet (chef du comité local du parti) et ses adjoints, les directeurs des grands établissements (commerciaux, industriels et bancaires), les chefs des grandes administrations (soviet, syndicat, magistrature), les hôtes de marque en tournée et quelques autres. La police, le Guépéou et l’armée faisaient bande à part dans leurs « mess » particuliers. C’est au cours de ces repas, les seuls copieux et potables à cette époque de noire misère, qu’on parlait d’affaires et que, souvent, s’affirmait le petit jeu des « relations » et du « piston ».

Le nom de « sovnarkome » est lui-même très caractéristique: c’est le diminutif de Conseil des Commissaires du Peuple; il n’y a pas de tel Conseil dans une ville de province, mais le nom y règne, accentuant encore, si possible, la puissance et le droit du privilégié. La propagation du mot semble indiquer que l’exemple venait d’en haut.

Ce « restaurant » était très discret et souvent installé dans un petit hôtel particulier dont seul un précieux laissez-passer autorisait l’accès.

Aujourd’hui la discrétion a disparu – se cacher gâte le plaisir – pourquoi se gêner puisque le fait du privilège est entré dans les mœurs? Tous les restaurants sont ouverts à tout le monde; mieux, comme ceux qui ont le pouvoir de payer risquaient de ne pas savoir où s’adresser, la presse soviétique de fin janvier et février 1936 inaugure une rubrique d’annonces qu’on n’avait pas vue depuis l’ancien régime. Elle donne les adresses et numéros de téléphone des magasins de luxe et riches restaurants, vante leur jazz et invite à y passer de joyeuses nuits. On danse jusqu’au matin; le champagne, les liqueurs, les crus les plus renommés s’étalent en quatrième page des journaux. Pour ces dames il y a des parfums rares à deux cents roubles le flacon (Izvestia du 4-II-36) et pour leurs enfants des poupées à 95 roubles pièce (Izvestia du 6-II-36). Pour enrayer la spéculation sur les pianos, l’Etat prévoit d’en développer rapidement la production. Et pendant ce temps le manœuvre à 100 roubles mensuels a tout juste de quoi subsister!

On a même fait un dernier pas, l’État socialiste se devait de « faire la pige » au capitalisme: ses restaurants les plus fins des rues centrales de Moscou proposent au public aisé l’organisation de banquets officiels ou privés, pour lesquels ils fournissent tout, y compris le personnel pour servir. Un coup de téléphone et des « laquais » d’État vous serviront un bon « gueuleton » chez vous, dans l’intimité, à 200 ou 300 roubles par tête.

Quant à l’immense foule des petits salariés, il n’y a guère de changement pour eux depuis 1934 – sauf pour quelques stakhanovistes de la première heure. L’énumération de quelques prix vous en convaincra:

Tels sont les prix que doit désormais payer tout le monde y compris ceux qui ont un salaire mensuel allant de 80 à 200 roubles.

Le lecteur qui voudra prendre la peine de faire la comparaison entre ces chiffres et ceux de son propre budget saura exactement où en sont les ouvriers soviétiques. Notez cependant que les chiffres ci-dessus concernent Moscou et qu’ils sont souvent très différents en province; toutefois, en règle générale, les rapports entre ces différents chiffres marquent un privilège relatif en faveur de Moscou.

Il ne faut pas croire – comme beaucoup ont la cruauté, souvent inconsciente, de le faire – que cette misère soviétique est cependant une amélioration par rapport au temps du tsarisme.

Si, avant la Révolution, l’ouvrier russe était déjà mal logé, il revanche il mangeait abondamment. Le Russe est un gros mangeur et l’ouvrier avait alors une nourriture simple mais abondante, les vivres étant très bon marché: chaque jour il mangeait pot-au-feu et cacha. Il avait en outre du sucre, de la graisse, des choux, du thé et du bon pain en grande quantité.

En 1925-27, dans les dernières années de la NEP, ce niveau d’alimentation d’avant-guerre avait même été dépassé; c’est depuis qu’il a considérablement baissé et affecté toute une population, y compris ces paysans russes dont les plus âgés ne gardent aucun souvenir d’une égale détresse.

Il faut en chercher la raison d’une part dans le programme d’industrialisation à outrance, industrialisation qui a principalement consisté en un développement forcené de l’industrie lourde et de la fabrication des moyens de production au détriment des objets de consommation, et d’autre part, dans la collectivisation forcée des campagnes qui a amené en 4 ans (de 1929 à 1933) la disparition de plus de la moitié du bétail.

La production artisanale était très développée dans l’ancienne Russie et dans la Russie de la NEP; le paysan qui se faisait artisan pendant les longs mois d’hiver se suffisait presqu’entièrement à lui-même. Au nom de l’économie organisée on a détruit l’artisanat, et l’industrie s’est trouvée alors instantanément devant des besoins qu’elle ne pouvait pas satisfaire.

C’est pendant cette période aussi que seule l’exportation forcenée des céréales, poissons, beurre, œufs, huiles, lin, etc… permettait de payer l’importation de machines. Il nous souvient qu’en 1931, travaillant au chargement de poissons salés pour l’étranger dans un port soviétique, les dockers considéraient comme un « don du ciel » le bris « fortuit » d’un tonneau, qu’affamés ils avaient d’ailleurs parfois provoqué. Nous nous précipitions alors pour ramasser les morceaux de morue, quelle que soit la boue dont ils étaient entourés.

La « disette » de l’U.R.S.S. n’est donc pas un produit naturel, c’est le résultat exclusif de la volonté des maîtres du pays qui, certains de connaître le destin des hommes autant que les voies pour y conduire, ont froidement et impitoyablement imposé leur « vérité ».

A un point de vue plus général, la suppression de toute initiative personnelle ou, si l’on veut, l’obligation de ne la manifester que dans une direction à sens unique amène des pertes immenses à tous les échelons. On a nié l’homme en tant qu’individu, et ça n’a pas réussi, même au point de vue production.

III Les salaires

On peut, d’une manière très simple, obtenir une indication sur l’évolution des salaires en valeur réelle, en établissant ce qu’un ouvrier à salaire moyen pouvait se procurer de pain aux différentes époques, en supposant qu’il employait tout son salaire en achat de pain.

Voici à quoi on aboutit pour la ville de Moscou:

Ici quelques remarques:

1°) Le prix du pain de froment se maintient environ au double de celui du pain de seigle, il ne changerait donc pas la courbe obtenue; mais le pain de seigle étant de beaucoup le plus employé à Moscou par les travailleurs, c’est lui qui doit servir de base.

2°) La pointe indiquée pour les années 1925-27 (apogée de la Nep) marque très exactement la réalité; à cette époque les prix des produits agricoles étaient très bas, et contrastaient d’ailleurs avec ceux des produits manufacturés, alors qu’aujourd’hui tout est extrêmement cher pour la bourse moyenne.

3°) Avant-guerre, les objets manufacturés étant, relativement au pain, meilleur marché, le niveau de vie était supérieur à celui qu’indiquent les chiffres du tableau.

4°) 1935 et 1936 marquent l’accentuation considérable des différences de salaires et conséquemment une amélioration sensible du niveau de vie des privilégiés, alors que le salarié moyen que nous avons pris comme base, n’a guère vu augmenter son standard de vie.

La comparaison des niveaux de vie entre différents pays a toujours quelque chose d’arbitraire, les habitudes et les conditions étant très différentes; cependant pour donner quelque point de repère au lecteur, indiquons qu’en 1925-27 le degré de satisfaction des besoins de l’ouvrier moscovite était comparable à celui du travailleur parisien d’aujourd’hui.

En ce qui concerne les différences de salaires selon les catégories, les tableaux suivants montreront leur ordre de grandeur. Avec le régime instauré en 1935, ces différences de salaires correspondent exactement aux différences du niveau de vie puisque les prix sont devenus les mêmes pour tout le monde. Voici donc les salaires mensuels pratiqués en 1937 à Moscou (roubles):

Il faut remarquer que ces salaires s’appliquent, qu’on soit communiste ou non, car le maximum relativement bas que les communistes ne devaient pas dépasser, dans les premières années de la Révolution, a été supprimé depuis longtemps.

RETRAITES

Pensions ouvrières: de 25 à 80 roubles par mois sans aucun privilège.

Pensions de veuves de hauts fonctionnaires et grands spécialistes: de 250 à 1000 roubles par mois, plus des villas ou appartements en viager et des bourses d’études pour les enfants, parfois même pour les petits enfants.

On voit dans ces deux tableaux, d’une part qu’à l’intérieur même de chaque catégorie il y a des différences très élevées ( de 80 r. à 400 r. par exemple) et d’autre part qu’entre les deux catégories (pourquoi ne pas dire classes?) l’écart va de 25 r. pour l’ouvrier retraité à 10 000 r. et plus pour le privilégié en activité.

Inutile de dire qu’une pension de retraite de 30 à 50 roubles en moyenne, qu’il est d’ailleurs très difficile d’obtenir, est une véritable pension de misère, et ce que signifie pour ces retraités la suppression, en 1935, de l’approvisionnement à bas prix moyennant cartes.

Comme nous sommes loin des fameuses thèses dans lesquelles Lénine proclamait en 1917: « Les appointements des plus hauts fonctionnaires ne doivent pas dépasser le salaire moyen d’un bon ouvrier » (Pravda du 20 avril 1917)

Les déductions sur le salaire

Sur les salaires que nous venons d’indiquer on opère un grand nombre de déductions qui, ouvertement ou non, représentent toutes, en fait, des impôts sur le salaire.

En voici l’énumération:

Impôt sur le salaire proprement dit: de 0,67% à 3,3 % du salaire, avec exonération pour les salaires de moins de 150 roubles

Impôt dit « culturel » pour le fonctionnement des théatres, bibliothèques, etc…: de 0,93 à 2,8 % du salaire.

Cotisation à la « coopérative » (bien que, comme nous l’avons dit, il n’y ait plus de véritables coopératives en Russie): de 1,2 à 2 % du salaire.

Cotisation « syndicale » (car l’adhésion est en fait obligatoire): 2% du salaire.

Emprunt d’État (théoriquement libre, mais pratiquement forcé): 10 % du salaire.

Cotisations (obligatoire en fait) pour sociétés et œuvres diverses: 1 % du salaire.

Cela fait donc, en tout, de 15 à 21 % du salaire, somme qui est retenue sur le salaire, avant tout paiement de celui-ci; c’est de l’argent que l’ouvrier ne voit même pas! Il n’y a qu’à vérifier les livres de paie de n’importe quelle usine pour s’en convaincre.

A côté de ces impôts directs, il y a également des impôts indirects très élevés sur le vin, le tabac et l’alcool, car l’État soviétique n’a pas renoncé à empoisonner son peuple avec la vodka (eau de vie de grains) afin de boucler son budget.

L’existence de tous ces impôts a d’ailleurs quelque chose d’archaïque puisque l’Etat, qui a le monopole des échanges, prend ce qu’il veut au producteur comme au consommateur en fixant arbitrairement ous les prix; en 1935, par exemple, il achetait le seigle au paysan à raison de 6,5 kopeks le kg et revendait à Moscou la farine 2,10 roubles le kg, et le pain un rouble le kilo. (Le rouble contient cent kopecks)

Les additions au salaire (assurances sociales)

La légende du sursalaire soviétique est si répandue qu’il faut s’y arrêter en détail.

C’est un fait que, dans ses calculs de prix de revient, tout directeur d’usine ou chef d’établissement ajoute à chaque rouble de salaire environ trente kopeks dans la rubrique « Assurances sociales ». La Banque d’Etat opère le transfert des sommes aux différents organismes d’Etat intéressés.
La question qui nous intéresse est:

Que représentent ces 30% du salaire, où vont-ils et qui en profite?

Voyons pour y répondre le budget officiel des assurances sociales pour l’année 1935.

Il n’existe aucun budget public donnant la répartition de ces 30% de salaire prélevés sur le produit du travail, et pour cause! Il faudrait avouer la part qui va à des buts peu dignes d’un gouvernement dit « prolétarien ».

Force nous est donc de ne parler que du budget « avoué » des assurances sociales.

Ce budget a été publié pour 1935 dans les Izviestia du 9 juillet et son total d’environ six milliards de roubles indique déjà que la moitié des recettes prélevées sous la rubrique « Assurances sociales » ne figure plus aux dépenses de la même rubrique, puisque 30% des salaires de l’U.R.S.S. représentent douze milliards.

Pour faciliter l’étude, répartissons les rubriques du budget des A.S. pour 1935 en trois groupes:

Et maintenant examinons par ordre les rubriques:

I. – En cas de maladie ou blessure, le travailleur a droit, dès le premier jour, à une assurance-secours à condition qu’il ait été reconnu incapable de travailler par le médecin spécialement autorisé de son usine ou du quartier qu’il habite: le libre choix a disparu, la visite ressemble assez à celle du régiment: on se fait porter malade, on prend un numéro d’ordre à l’infirmerie, puis on attend son tour dans le couloir dans l »espérance d’un miraculeux bulletin prometteur d’assurance.

Celui qui n’est pas reconnu n’a que la ressource de reprendre immédiatement sa place à l’atelier où il sera considéré comme un simulateur: quant à celui qui aura manqué un jour entier à l’atelier et ne pourra fournir de bulletin, il sera renvoyé avec le motif « déserteur au front du travail ».

Au début de la révolution et jusqu’aux plans quinquennaux, tout malade ou blessé avait droit à son salaire et c’était simple, mais lorsqu’on veut avant tout rattraper et dépasser le capitalisme, on en vient inévitablement à rogner des assurances sociales qui étaient trop onéreuses vis-à-vis du concurrent, d’autant plus qu’on avait, par ailleurs, développé les chapitres du budget les plus dispendieux: la guerre, la police, la diplomatie.

On a rogné par petits morceaux pour sauver la face et actuellement, pour le possesseur de bulletin, la situation est la suivante:

Le secours varie entre le demi-salaire et le salaire entier, selon toutes sortes de cas. Par exemple, le non-syndiqué, quel que soit son stage dans le métier, ne touche que demi-salaire pendant trente jours, puis les deux tiers. Pour avoir droit à plus, il doit se syndiquer. Alors, s’il a au moins deux ans de stage dans l’usine et trois ans dans le métier, il touchera 100% dès le début, mais s’il est dans l’usine depuis moins d’un an, il ne touchera que les deux tiers tout le temps de sa maladie. Ce n’est pas seulement là une manière d’attacher le travailleur au lieu de travail, mais c’est pour l’État un moyen très avantageux de diminuer les assurances sociales pendant cette période de grand afflux de nouveaux ouvriers: plus de la moitié d’entre eux ne peuvent avoir les stages exigés.

Les saisonniers syndiqués (le bâtiment en général, maçons, charpentiers, terrassiers – on ne construit guère pendant les cinq mois d’un hiver très rigoureux) touchent selon leur stage les deux tiers ou les trois quart pendant 20 jours, puis 100%, mais pas plus de 75 jours en tout, tandis que les autres travailleurs touchent jusqu’à complet rétablissement ou passage dans une catégorie d’invalides.

Les « oudarniks » et les décorés ont quelque avantage: ils touchent 100 % dès le début. Quant aux mineurs, dont le travail est si pénible, ils n’ont droit aux 100% (quel que soit leur stage) que s’ils ont rempli leurs normes sans défaillance au cours des deux mois ayant précédé l’accident ou la maladie. Ce rapport direct entre la cadence de travail et le taux de secours-maladie est une « innovation » que le « socialisme » a donc inscrite à son actif, de même d’ailleurs que le rapport entre le droit à la vie en cas de maladie et la discipline à l’atelier, car ceux qui ont quitté leur usine sans le consentement de la direction ou qui en ont été renvoyés avec « motif » (indiscipline) n’ont pas droit aux assurances sociales et perdent, au cas de nouvelle embauche, leur stage de travail antérieur.

Le taux de secours s’établit sur la base du salaire entier (y compris le boni), mais les jours fériés ne sont pas payés.

(à suivre)

Une Réponse to “1936 Ce qu’est devenue la Révolution Russe”

  1. Oppositions ouvrières en Russie en 1923 (Souvarine) « La Bataille socialiste Says:

    […] Ce qu’est devenue la Révolution Russe (Yvon, 1936) […]

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :