1936-05 Je ne suis pas trotskiste mais… [Maurin]

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J. Maurin

Je ne suis pas trotskiste mais…

Publié dans La Batalla, 1° mai 1936

Depuis quelque temps, une campagne acharnée est déchaînée contre notre parti et contre moi, personnellement. On nous cri­ble d’injures et on nous traite de « renégats », de « contre-révolu­tionnaires », de « trotskistes », etc.
Je commencerai par dire que le qualificatif de « trotskiste » ne saurait avoir à mes yeux de sens péjoratif, pas plus que ceux de léniniste, de stalinien ou de « diaziste », par exemple. Nos adversaires, sérieusement préoccupés des succès du P. O. U. M. et de la solidité de nos positions, contrastant avec la faiblesse et la médiocrité des leurs, nous jettent à la tête l’épithète de « trotskistes » et s’imaginent, quand ils ont dit cela, qu’ils ont balancé sur nous un plein sac d’anathèmes !
Or il est clair que nombre de ceux qui ont ramené de Moscou cet antitrotkisme forcené étaient encore des enfants de chœur au cours des années difficiles et héroïques de la révolution russe, militaient aux jeunesses catholiques ou, petits écoliers, lisaient plus avidement la littérature picaresque que la littérature marxiste. Nous qui avons été, dès le premier moment, aux côtés de la révolution russe, nous qui sommes allés en Russie il y a quinze ans et avons pris part aux premiers congrès de l’Internationale com­muniste, nous sommes bien loin de cette tourbe de néophytes qui ne prétendent à rien de moins que de nous donner des leçons, à nous, les vieux, à nous qui sommes passés dans le feu de vingt années et plus de lutte révolutionnaire.
Antitrotskistes, eux ! Naturellement, puisque Trotsky n’est pas au pouvoir ! Staliniens, eux ? Evidemment, puisque Staline tient les leviers de commande !
C’est l’unique raison, et il n’y en a pas d’autre. Le pouvoir attire tous les imbéciles et tous les pauvres d’esprit. Il n’est pas à la portée de tout le monde de nager contre le courant contre vents et marées.
Il existe, aussi bien dans le mouvement ouvrier que dans la bourgeoisie, une catégorie de gens indéterminés qui se mettent toujours du côté du manche. Ils sont les plus enragés à défendre leurs situations, mais aussi les plus prompts à retourner leur veste quand la situation change.
Tout le monde a le droit d’être stalinien. Mais, ce qui ne se discute pas, c’est qu’un stalinien ne peut invoquer comme argu­ment ni une idée ni un principe. Il aura d’autres raisons, et il est libre d’en avoir. Mais des arguments doctrinaux, non.
Staline, en dépit de ses thuriféraires et de ses acolytes, est un homme d’État – l’État soviétique – et n’a rien d’un théoricien ni d’un interprète du marxisme. Staline change sa politique en même temps que change la situation internationale et les exigences de son pays, sans jamais tenir compte du prolétariat mondial.
Que des hommes qui, leur vie durant, ont remâché le socialisme réformiste le plus vulgaire, ou n’en sont même pas arrivés là, découvrent aujourd’hui en Staline le « chef de la révolution mon­diale » et en Trotsky un « contre-révolutionnaire », voilà qui n’a rien pour nous étonner. C’est le contraire qui serait étonnant : cela voudrait dire qu’ils ont acquis de l’intelligence et une convic­tion socialiste, et ce n’est pas le cas.
Mais revenons à notre propos. Je ne suis pas trotskiste. Trotsky m’a attaqué plus d’une fois. On peut acheter actuellement une brochure de Trotsky sur la révolution espagnole où il m’attaque durement [*]. Je ne suis pas d’accord avec la façon dont Trotsky a posé certains problèmes, surtout en matière d’organisation. Mais ces divergences avec Trotsky n’ont pas obscurci mon intelligence – et je suis intelligent – au point de me faire nier ce qui est la pure vérité et que je vais dire.
Trotsky a été et est encore l’un des cerveaux les mieux orga­nisés qu’ait jamais produit le mouvement socialiste. Non seulement Trotsky n’est pas un contre-révolutionnaire, mais il a été et il est encore l’un des plus grands révolutionnaires qu’ait jamais produit le prolétariat. Trotsky a été l’homme de la révolution d’Octobre, le plus grand dirigeant bolchevique après Lénine.
La campagne de la presse stalinienne cherchant à associer Trot­sky à des mouvements contre-révolutionnaires de Blancs est une véritable infamie.
Trotsky a critiqué la politique intérieure et internationale de Staline, parce que, en tant que marxiste, il en a non seulement le droit, mais le devoir.
La conception des convertis de fraîche date, chère à ceux qui ne critiquent pas parce qu’incapables de penser pour leur propre compte, et selon laquelle il ne faut pas critiquer Staline ni sa politique, relève bien plus de la théologie que du marxisme, qui en est l’antithèse.
L’acharnement de cette dernière couvée de communistes-et­communisants-pour-rire à traiter de contre-révolutionnaires qui­conque n’est pas d’accord avec eux, éclaire en fait leur subcons­cient.
Parce que, voyons un peu, révolutionnaires inédits :
C’est révolutionnaire de tenir pour liquidée toute perspective socialiste et d’enchaîner le mouvement ouvrier au char de la bourgeoisie, comme le fait aujourd’hui l’Internationale ex-com­muniste ?
C’est révolutionnaire d’adhérer à la S. D. N. et d’y collaborer avec les États impérialistes ?
C’est révolutionnaire de prêcher l’union sacrée, comme le fait le parti communiste français ?
C’est révolutionnaire de dire : « Nous autres, nous sommes patriotes », et « Nous voulons une armée républicaine », bour­geoise, c’est évident, comme l’a dit le « chef de la révolution espagnole », Pépé Diaz, aux Cortès, pour la plus grande satis­faction, bien sûr, de toute la bourgeoisie ?
C’était révolutionnaire d’aggraver hier la division de la classe ouvrière en Allemagne et de se trouver parfois d’accord avec les fascistes contre la social-démocratie ?
Elle était révolutionnaire, la politique, de l’Internationale communiste en Chine, qui consistait à aider le Kuomintang à rassembler les intérêts nationalistes pour qu’il puisse ensuite se retourner contre le mouvement ouvrier ?
C’était révolutionnaire, en France, lors des élections de 1928, de favoriser le triomphe des droites de Tardieu et Poincaré ? C’est révolutionnaire, aujourd’hui, d’oeuvrer pour la victoire de la gauche ?
C’était révolutionnaire de diviser le mouvement syndical et poli­tique de la classe laborieuse ?
C’est révolutionnaire d’ « unifier » aujourd’hui pour recommen­cer demain ?
Que peuvent répondre à cela ces néophytes du communisme, dont plus d’un ira renforcer les rangs des organisations fascistes – et ne les déparera pas.
C’est cela qu’ils considèrent comme le « trotskisme » ?
Je ne suis pas trotskiste, mais Trotsky est à mille coudées au-dessus de la tourbe de ces « révolutionnaires » tout récents, « révolutionnaires » depuis que l’Internationale communiste a sacrifié toute velléité révolutionnaire sur les autels de l’« union sacrée », de la « patrie » et de la « démocratie bourgeoise ».

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Note:

[*] Voir notamment (en espagnol) l’article de Trotsky: La trahison du P.O.U.M. daté du 22 janvier 1936.

Voir aussi:

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