1937-01 L’instruction judiciaire en URSS, comme je l’ai vue [Ciliga]

Article paru dans La Révolution prolétarienne N°238 du 10 janvier 1937.

Je me propose, dans cet article, de ne parler exclusivement que des méthodes et des moyens d’enquête employés en URSS, tels que je les ai directement observés. Des neuf années vécues en Russie (d’octobre 1926 à décembre 1935), j’en ai passé cinq et demie dans des prisons et des lieux de déportation. J’ai donc eu la possibilité de voir bien des choses.

Une question aussi particulière et restreinte, semble-t-il, que celle des méthodes d’instruction judiciaire prend, dans le cas présent, une grande importance générale, car elle fait la lumière sur la possibilité de procès tels que le dernier de Moscou contre Zinoviev et ses camarades, découvre en partie le mécanisme des accusations monstrueuses et des aveux encore plus monstrueux, fait apparaître le rôle horrible des juges dans ces affaires et la conduite encore plus troublante des accusés.

Le procès de Moscou ne fut que le dernier procès de toute une série de procès politiques de tendance, que j’ai eu la possibilité de voir sur place. Les moyens de préparation et de montage des procès précédents (contre les ingénieurs en 1929 et en 1930, contre les social-démocrates russes en 1931) furent simplement perfectionnés et poussés jusqu’à l’absurde dans le dernier procès. C’est précisément l’absurdité de la mise en scène du dernier procès qui a provoqué une cassure dans l’opinion publique mondiale, en posant devant tous la question : que se passe-t-il en l’URSS, quelle est l’origine de cette impasse morale dans laquelle est conduit le régime stalinien ? Évidemment, la cause fondamentale de tout ce nui se passe en URSS, y compris la possibilité de monter de pareils procès, doit se trouver et se trouve dans les conditions générales de vie du pays, dans la situation générale de la société, dans sa profonde lassitude postrévolutionnaire, sa décomposition et son déclin. C’est seulement cette situation générale qui explique la possibilité et dans un certain sens le succès de l’emploi de moyens d’enquête aussi particuliers que ceux que j’ai pu observer.

J’en viens maintenant directement à mon sujet: l’instruction judiciaire contre moi et mes autres codétenus. J’ai été arrêté le 21 mai 1930, de nuit. C’est une règle générale : les arrestations et les perquisitions se font la nuit, pour ainsi dire à la dérobée, sans bruit. Cette façon d’agir secrètement a pour but d’affaiblir la volonté de résistance de la personne arrêtée. Sur le mandat d’arrestation qui me fut présenté, il n’était indiqué aucune raison pour l’arrestation. Ce détail n’est pas fortuit non plus, mais c’est la règle générale.

On me conduisit en prison dans une voiture particulière. Ce « privilège » s’explique par le fait que je vivais  alors à Léningrad, dans le palais dans lequel étaient installées toutes les sommités du parti, avec Kirov en tête. L’apparition d’une voilure cellulaire fermée devant la « Maison du Parti » aurait fait trop grande sensation. Tout ce qu’il m’a été permis de voir en Russie m’a conduit à la conviction que la règle tactique fondamentale de la justice bureaucratique est celle-ci:  toutes les vexations, tous les mensonges et les violences tout est permis: mais tout cela doit se faire sans bruit, sans scandale, il faut sauver les apparences.

Sur le chemin de la prison, la voiture prit encore un autre passager: mon camarade l’ouvrier yougoslave  Déditch, qui vivait avec moi.

On nous conduisit au bureau. L’état du bureau Je la prison, la voix et les gestes du secrétaire, le mécanisme sans âme de tout ce qui se passait là, rappelaient vivement l’étranger:  » C’est la même chose qu’avec la police bourgeoise « , soufflais-je à Déditch. La troisième nuit de mon séjour à la prison, je fus appelé devant le juge d’instruction. C’est une règle générale de la Guépéou: appeler les personnes arrêtées à l’interrogatoire pendant la nuit; cet interrogatoire est plus accablant pendant la nuit, an homme somnolent étant moins concentré, moins préparé à la résistance. La psychologie est la science préférée des policiers de la Guépéou.

« Vous savez pourquoi vous avez été arrêté ? Non, vous ne le savez pas ? Alors qu’est-ce que vous supposez ? « 

Telles furent les premières questions. Quelques temps plus tard, j’ai lu en prison une étude sur l’inquisition espagnole et, à mon grand étonnement, j’ai appris que c’étaient aussi les premières questions classiques des instructeurs de l’Inquisition…

La cause de mon arrestation m’était connue. C’était ma liaison avec l’opposition trotskiste russe, qui était alors déjà interdite et dont l’activité ne pouvait être qu’illégale. Mais je ne voulais en rien le laisser paraître au juge instructeur tant que de la Guépéou, de son côté, de m’aurait pas prouvé qu’elle était au courant. En outre, la question m’intéressait de savoir par quelle voie la Guépéou aurait eu connaissance de ma liaison.

Puisque je me refusais à parler de ce qui intéressait la Guépéou, elle me fit réellement voir bientôt les preuves qu’elle avait. Par elles, je pus me rendre compte de l’étendue terrible que la provocation avait prise en Russie. La personne qui assurait la liaison entre notre groupe et le centre oppositionnel de Moscou, de même que la personne qui avait mené en tant que représentant de ce centre des pourparlers avec notre groupe, étaient des provocateurs. Quelques personnes de notre entourage s’avérèrent être aussi des provocateurs. Pour mieux dire : le petit groupe d’une dizaine de camarades sûrs étaient entourés d’une dizaine d’agents secrets et chaque pas était contrôlé par eux…

Continuer à nier ma participation à l’opposition n’avait plus de sens. On me proposa alors de répondre par écrit aux deux questions: 1° quelle était mon opinion politique; 2° en quoi consistait mon activité oppositionnelle illégale. A la première question je réponds de façon absolument complète. A la seconde question, je refusai de répondre, car cela équivalait à trahir mes camarades. Ma déclaration fut envoyée à Moscou, où devait se décider mon sort futur. Les jours de prison se succédaient. Mais bientôt il me fallut éprouver quelque chose qui est absolument inconcevable en Europe occidentale, mais qui, en Russie, fait partie des événements les plus ordinaires, les plus « normaux ». Le juge d’instruction me fit venir devant lui et me proposa  de quitter l’opposition, de condamner l’activité oppositionnelle et, pour cela, il me promettait de me libérer.

Permettez, lui répliquai-je, comment pourrais-je faire une pareille chose ? Je savais bien que vous persécutiez l’activité oppositionnelle, et maintenant, quand il me faut supporter les conséquences de cette activité, vous me proposez de la renier et d’acheter à ce prix ma liberté ! Ce ne serait pas honnête, j’aurais honte de moi-même et vous devriez me mépriser.

– Eh quoi ! Anton Antonovitch, répliqua le juge d’instruction, renoncer à ses erreurs n’a rien de malhonnête. Un homme peut bien faire un faux pas et, ensuite, quand il voit où cela le mène, il peut bien reculer. » Ce qui est frappant, c’est que ni la Guépéou, ni les organes du parti n’exigeaient à l’époque, en 1929-30, de changer ses points de vue, mais se contentaient d’une déclaration. Dans le privé, ils convenaient même, alors, que l’opposition pouvait bien, ma foi, avoir raison « en quelque chose »; et c’est avec une intransigeance d’autant plus grande qu’ils exigeaient que, dans les déclarations officielles, il soit dit tout le contraire: que le parti, c’est-à-dire la majorité, avait raison à 100% et que l’opposition avait tort à 100%. C’était exigé au nom de la sauvegarde et du renforcement de l’autorité du parti. Ce fait a une très grande importance pour comprendre tout le mécanisme de la vie sociale et politique en URSS. Les communistes russes sont absolument imprégnés, plus exactement infectés, de cette théorie des deux vérités : l’une, la véritable, pour les initiés, pour un cercle restreint de dirigeants, et l’autre, la vérité-mensonge, pour les non-initiés, pour toute la grande masse du peuple.

Dans son évolution ultérieure, cette philosophie des deux vérités a conduit au mensonge qui imprègne toute la vie sociale, jusqu’aux déclarations et aux aveux hypocrites et mensongers et jusqu’au monstrueux procès des « repentis ».

Quand, après deux mois de séjour en prison, je me suis rencontré avec mon camarade Déditch, j’ai entendu de lui un récit des propositions du juge d’instruction analogues à celles qui m’avaient été faites. Le juge d’instruction lui avait dit (ce que la Guépéou savait par un provocateur) que Déditch ne faisait plus partie de notre groupe et il lui promettait la liberté s’il parlait « à cœur ouvert » sur les liaisons du groupe (ce que le provocateur, et par conséquent la Guépéou, ne connaissait pas ?). Quand Déditch se refusa à livrer les camarades qui n’étaient pas encore arrêtés, le juge d’instruction lui fit une « concession »: il lui promettait la liberté s’il signait une déclaration où il traiterait le travail du groupe de contre-révolutionnaire et nous jugerait, moi et notre autre camarade yougoslave Dragitch, comme des contre-révolutionnaires. Là-dessus Déditch répondit au juge ce qu’il fallait attendre: qu’indépendamment des désaccords partiels qui le séparaient de nous, il nous considérait comme ses camarades et comme d’honnêtes révolutionnaires et qu’il se refusait à poursuivre un entretien sur la déclaration proposée. Après cela, le sort de Déditch fut tranché et définitivement lié au nôtre.

Comme on le voit par les cas mentionnés, les moyens d’instruction à l’égard des communistes cherchaient à utiliser la décomposition morale et politique. On essaie de les amener à trahir leurs propres camarades, à devenir des mouchards et, s’ils ne consentent pas, on essaie de les amener à devenir des renégats. Pour prix d’une condamnation publique de leurs camarades et de leurs idées, même sans qu’ils eussent changé leur conviction, on accordait la liberté et, par-dessus le marché, du travail et une carrière…

Mais les communistes n’étaient alors pas encore forcés de fournir de fausses dépositions ni sur eux- mêmes ni sur d’autres et on n’employait pas pour cela la torture. On employait cependant dépositions et torture pour les  non-communistes. Cela s’est fait sous mes yeux. Mes protestations énergiques sont restées, bien entendu, sans résultat.

Est-ce que des tortures et de fausses dépositions, si honteuses pour la révolution, sont employées en Union soviétique ? Est-ce qu’on les emploie systématiquement ? se demande chacun de vous avec une douloureuse perplexité. Avant d’être mis en prison, non seulement je doutais moi-même de ces faits, mais je croyais que toutes les affirmations de ce genre n’étaient que méchantes calomnies contre la Russie, même contre la Russie de Staline !

Dans les premiers temps de mon emprisonnement, quand je me trouvais dans une cellule où nous étions deux seulement, il se produisit le fait suivant : Un soir, mon compagnon de cellule tendit l’oreille. « Qu’est-ce qu’il y a ? – Est-ce que vous n’entendez pas un bruit assourdi ? » me répondit-il. Et, réellement, du bout du couloir venaient des bruits sourds. « Qu’est-ce que ça peut bien être ? ». demandai-je. « On torture quelqu’un. » Je m’indignai : « qu’à l’étranger on croit à tous ces contes petits-bourgeois répandus contre la Guépéou, cela peut encore se comprendre, mais croire à des pareilles histoires ici, en Russie, c’est une honte ! Allons donc, la Guépéou n’est pas l’Okhrana tsariste ! Évidemment, quand il le faut la Guépéou tue aussi, anéantit, mais elle ne torture pas.  » Mon compagnon me lança un regard inquiet, ne sachant ce qu’il devait penser de moi. Puis il dit: « Je vous souhaite de rester longtemps aux mains de la Guépéou, vous vous convaincrez alors de ce que c’est que la Guépéou. Vous, communistes étrangers, vous ne connaissez réellement rien. Si c’était un communiste russe qui m’avait dit cela, j’aurais tout simplement cessé de parler avec lui… » Quand, de l’étroite cellule, je fus conduit dam la partie « libre » de la prison où l’on pouvait se rencontrer avec 4 à 500 emprisonnés, la réalité apparut peu à peu à mes yeux. Une aile de cette partie « libre » formée de cinq à six cellules grandes et terriblement bondées. Dans la cellule où je me trouvais, il y avait 90 à 100 personnes, quoi qu’elle fut calculée pour 23 prisonniers. Dans la cellule de Déditch, ils étaient 65, quoique normalement elle dût tenir 14 personnes. Toutes les cellules de la même aile allaient à la promenade en même temps.

La nombreuse population de l’aile de bâtiment était très bigarrée par sa composition sociale. Toutes les régions du pays, toutes les classes et tous les groupes sociaux y étaient représentés, la prison, à ce moment-là, regorgeait d’ingénieurs et de « saboteurs » de tous genres. Des ouvriers mécontents, des marins, des communistes oppositionnels se trouvaient à côté de « spéculateurs » et de prêtres.

Parmi les ingénieurs, il y en avaient plusieurs qui avaient « avoué » leur participation au sabotage. C’était au temps des procès montres de « sabotage ».

Peu à peu, à grand peine, je pus apprendre l’histoire de leurs affaires, l’histoire de leurs rapports avec le « sabotage ». « On m’a maintenu cinq mois dans l’isolement – me raconta l’un de ceux qui avaient « avoué » —  sans journaux, sans lecture sans courrier, sans contact avec l’extérieur, sans visite de ma famille; j’avais faim, je souffrais de la solitude; on exigeait de moi l’aveu d’avoir commis un acte de sabotage qui n’avait jamais existé; je refusais de prendre sur moi des crimes qui n’avaient pas eu lieu, mais on me dit que si je suis réellement pour le pouvoir soviétique, comme je l’affirme, je dois faire cet aveu dans cette affaire, le pouvoir soviétique a besoin de mon aveu… Je ne dois rien craindre pour les conséquences : le pouvoir soviétique tiendra compte de mon aveu fait à cœur ouvert et me donnera la possibilité de travailler et de réparer mes fautes par le travail. Du même coup, j’aurais des visites avec ma famille, des correspondances, des promenades, des journaux. Mais si je m’entêtais et gardais le silence, on me soumettrait à une répression impitoyable et non seulement moi, mais aussi ma femme et mes enfants… Pendant des mois je résistai, mais ma situation devint si intolérable que rien, me semblait-il, ne pouvait être pire; en tout cas, tout m’était devenu indifférent. Et je signai tout ce qu’exigeait le juge d’instruction… ».

Après que cet ingénieur eut « avoué », la Guépéou lui donna réellement tout ce qu’elle avait promis. Par là, la Guépéou achète les gens non moins que par la terreur, en les menant petit à petit sur la voie des déclarations mensongères. Mais au moral, cet ingénieur était tout à fait écrasé par sa conduite et marchait dans la cellule comme un homme au cœur brisé. C’est par une crise semblable que devaient passer de nombreux accusés, qui s’étaient sauvés à l’aide de faux aveux sur le « sabotage ». Quelquefois, cette crise morale aboutissait à un suicide tragique, mais ceci c’est un autre thème, celui des conséquences…

Je ne veux nier en aucune manière qu’il y ait eu parmi les ingénieurs des cas isolés d’espionnage, de sabotage; mais il est absolument sûr qu’il n’y avait pas ce système général d’actes de sabotage, qui paraissait ressortir des aveux faits aux procès d’étalage. D’ailleurs, le professeur bien connu Ramzine fut libéré tout de suite après le procès et continua ses conférences à l’Institut.

Après avoir passé plusieurs mois côte à côte avec ces ingénieurs « saboteurs », je reconnus qu’il ne s’agissait pas là d’une terreur honnête, quoique impitoyable, mais d’une terreur lugubre, combinée au chantage le plus détestable… C’était comme si l’Etat disait à ses adversaires:  » Faites ce que nous vous demandons, vendez votre conscience et votre honneur, prenez sur vous des crimes que vous n’avez jamais commis, et vous recevrez en récompense tous les biens du monde… »

Si vous me demandez quel était le but d’une telle méthode, je peux répondre en quelques mots que c’était un acte spécifique  de la lutte politique de la bureaucratie du parti contre les spécialistes sans-parti. Il s’agissait alors de choses assez importantes:  les intellectuels spécialistes rêvaient  – et ce rêve avait alors des chances de se réaliser – que les paysans, en révolte contre la collectivisation forcée, renverseraient le pouvoir de la bureaucratie « communiste »; ce renversement du pouvoir actuel devait aboutir – d’après eux » au gouvernement des ingénieurs, au gouvernement des spécialistes. Le gouvernement stalinien, de son côté, tendait non seulement à détruire physiquement ses ennemis, mais aussi à les compromettre moralement et à les désagréger – tout ceci à l’aide des procès d’étalage et des faux aveux. Le gouvernement stalinien aspirait, en même temps, à charger ses ennemis politiques de toute la responsabilité des difficultés économiques et politiques qui bouleversaient le pays.

Parmi les autres prisonniers de la prison de Léningrad il y avait le groupe de ceux qu’on avait arrêtés pour la question de l’or. Leur sort me frappait particulièrement. On arrêtait alors sur tout le territoire des quantités de gens qu’on supposait posséder de l’or, des objets de valeur, etc. On procédait avec eux de la manière suivante : lors des perquisitions nocturnes, les agents de la Guépéou recueillaient tous les objets de valeur qui se trouvaient dans l’appartement, en commençant par les cuillers d’argent et en finissant par des objets artistiques. Les possesseurs de ces objets étaient conduits en prison, indépendamment de l’issue de la perquisition, et on leur demandait de faire don à l’État en faveur du Plan quinquennal, des objets de valeur trouvés et supposés. Cet ordre, en lui-même, était assez plausible, mais seulement dans quelles conditions était-il donné ?

Dans le corridor des juges d’instruction, devant leurs cabinets, ces gens-là étaient debout des journées entières, sans nourriture, sans sommeil, pour que la Guépéou puisse mieux leur arracher le don de l’or caché. Étant appelé devant le juge d’instruction, je pouvais voir moi-même ces groupes de gens. Un jeune médecin dentiste, qui partageait ma cellule, devait rester debout pendant quarante-huit heures, son visage florissant devenant terreux et livide. Il arrivait qu’à force de rester debout dans le corridor un de ces hommes devenait fou.

« Regardez, du sang ! » s’exclamait-il, terrifié, en montrant quelque part dans le corridor. Mais la Guépéou le laissait dans cet état là pendant les vingt-quatre heures suivantes, pour fléchir par son aspect ceux dont la résistance n’était pas encore brisée.

Plus tard, j’ai rencontré en Sibérie des hommes, pour la plupart des vieillards et de vieilles femmes, qu’on amenait pour dix à vingt jours dans des chambres non chauffées, aux fenêtres ouvertes far un froid sibérien, qui mouraient de faim et auxquels on ne donnait pas d’eau, pour obtenir d’eux l’or dont on leur attribuait la possession – sans preuves concrètes.

Ce qui me paraissait le plus abject, c’était encore la procédure de transmission de l’or: en donnant l’or et les objets de valeur, les malheureux étaient forcés de signer une déclaration: « J’offre volontairement et spontanément telle somme au fonds de l’industrialisation socialiste. » En plus cela, toutes les personnes arrêtées, soumises à ‘le telles tortures, devaient signer, lors de leur libération de la prison, une déclaration affirmant qu’ils ne parleraient jamais et à personne de tout ce qui leur était arrivé, de tout ce qu’ils avaient vu et entendu en prison. En apprenant ce procédé stalinien pour obtenir de l’or par la violence brutale, je me souvins des conquistadores espagnols qui avaient obtenus par des moyens analogues l’or des malheureux Indiens.

Je pouvais observer l’application de ces tortures non seulement chez les possesseurs d’or. Je fus témoins d’interrogatoire durant de seize à vingt-quatre heures sans interruption.  Lors d’un tel interrogatoire les juges d’instruction se succèdent pour rester frais et capables de concentration, ou bien l’accusé est soumis simultanément à l’interrogatoire de plusieurs juges d’instruction. Un tel procédé aboutit toujours à ébranler les nerfs de l’accusé. – Un membre d’une secte qui avait été soumis à un tel interrogatoire de plusieurs heures, rentra dans notre cellule commune. Il était déjà auparavant faible et malade; mais après cette épreuve il n’avait presque plus de vie en lui. Il se jeta sur le repas préparé pour lui, se déchaussa, se laissa tomber sur le lit qui, à cette occasion, lui fut offert par un autre prisonnier. Mais il n’était pas couché depuis une dizaine de minutes qu’on frappa à la porte et que le gardien le fit sortir pour un nouvel interrogatoire devant le juge d’instruction…

Ce qui se déroulait devant mes yeux, me portait un coup formidable. Jusqu’à ce moment je n’avais jamais cru que de pareils procédés puissent avoir lieu en Russie soviétique. J’avais même une meilleure opinion de la de la Guépéou. Maintenant je pouvais me convaincre de ceci : la dégénérescence du pouvoir soviétique, autrefois révolutionnaire, avait atteint un degré beaucoup plus accentué que je ne l’aurais jamais conçu. J’étais si étonné, si ébranlé de tout ceci que, saisissant la première occasion lors de mon interrogatoire suivant devant le juge d’instruction, je lui criais ma protestation contre toutes ces injustices, ces tortures, ces accusations mensongères et ces « aveux » non moins mensongers.  « Que faites-vous ? lui dis-je tout ému.

– Nous vous protégeons à l’étranger, et vous faites ici des choses que je n’aurais jamais cru possibles, si je ne les avais vu de mes propres yeux. Vous compromettez et la révolution et le socialisme, vous transformez par vos méthodes la paysannerie, la petite bourgeoisie des villes et les intellectuels sans parti en ennemis mortels de la révolution et du socialisme ». Le juge d’instruction ne put nier les faits qui s’étaient déroulés devant ses yeux également. Il expliqua et excusa ces pratiques de la manière suivante : « Mais envers vous et envers des révolutionnaires en général nous n’employons jamais de telles méthodes; contre la petite bourgeoisie c’est indispensable. Il ne faut pas oublier que le pays se trouve dans une période de lutte de classes aiguë. » Aussi aiguë que soit la lutte de classes, moi, je ne peux pas concevoir que le pouvoir socialiste et prolétarien puisse adopter des méthodes de lutte si basses et mensongères. Mais ce que le dernier procès de Moscou a démontré, c’est que ces méthodes honteuses et basses, employées au commencement seulement contre des non-communistes, n’ont pas tardé à être appliquées contre les membres du P.C. lui-même. D’ailleurs j’ai pu constater à cette époque lointaine que ces méthodes inquisitoriales étaient appliquées non seulement à des éléments non prolétariens, mais aussi à des ouvriers.

Une fois, on amena dans notre cellule un un marin qui venait de l’isolateur. C’était un jeune homme vigoureux. Pendant son séjour à la détention cellulaire la Guépou avait essayé de lui arracher l’aveu de sa participation – fictive – à un complot – fictif – contre Staline. La Guépéou essayait d’atteindre ce résultat par des méthodes inquisitoriales. On l’avait appelé de sa cellule plusieurs fois dans la soirée, on lui avait dit qu’on allait le fusiller à cause de son entêtement criminel, on l’avait mené dans la cour, mis devant le mur et après… ramené dans sa cellule. « Tu es pourtant un ouvrier, nous ne voulons pas te fusiller comme un garde blanc quelconque. Comme ouvrier tu dois avouer honnêtement. » Le marin n’avouait pas malgré tout, mais après ces tortures il devint à demi-fou; depuis on le laissa tranquille. Le plus important dans cette histoire c’est — peut-être — le fait que cela n’avait pas lieu après l’assassinat de Kirov en 1934, mais longtemps avant, en 1930. Dans l’histoire de ce marin il y avait encore une circonstance, à laquelle je n’attachai alors aucune importance, mais qui revêt aujourd’hui, après les trois procès contre Zinoviev, une signification symptomatique: On essayait – sans résultat d’ailleurs – d’arracher au marin le faux aveu d’appartenir à l’opposition trotskiste. En réalité c’était un ouvrier apolitique. Employé sur les vapeurs soviétiques naviguant à l’étranger, il s’était rendu coupable de contrebande, le seul crime dont il pouvait être inculpé à juste titre.

En appelant l’inculpé hors de sa cellule, on ne lui dit jamais où on l’emmène. La Guépéou utilise ainsi un moyen efficace pour terroriser l’inculpé. Parfois elle feint de l’envoyer directement au poteau d’exécution pour lui inspirer de la terreur. On fait sortir l’accusé de sa cellule: dans les corridors du sous-sol, en, chemin, les gardiens, en causant entre eux, essaient de lui suggérer l’idée que sa dernière heure a sonné.

Au commencement de 1931 avait lieu à Moscou le procès contre les mencheviks. Son but était de démontrer aux ouvriers de Russie que les socialistes, de même que les intellectuels sans parti, étaient à la tête de la trahison criminelle envers le pays. Nombre d’ex-mencheviks célèbres et un membre actuel du parti menchevik reconnurent dans ce procès qu’ils avaient accepté le programme de sabotage et d’intervention militaire contre l’URSS Ils reconnurent que ce programme était non seulement celui des mencheviks russes, mais aussi celui des autres partis de la II° Internationale. L’absurdité était évidente. Mais justement sous le signe de cette absurdité se déroula le procès. Si dans les procès contre les ingénieurs la plupart des accusations étaient mensongères, ici, dans le procès contre les mencheviks, toutes les accusations et auto-accusations étaient fausses à 100%. De ce point de vue ce procès-là révélait comme la répétition générale du futur procès contre Zinoviev et consorts.

Avant d’aborder ce que j’ai entendu sur le procès contre les mencheviks en 1931, de la part de ses participants directs, je me permets de citer ici quelques lignes de l’article de Léon Blum consacré à ce procès dans le Populaire du 17 mars 1931 :  » Les accusés de Moscou ont avoué les crimes qui leur étaient imputés et qu’ils n’avaient pas commis. Ils ont reconnu formellement pour exacts des faits dont la fausseté matérielle est établie. En démontrant que cette méthode équivalait à l’introduction de la justice inquisitoriale, Blum concluait son article : « En sorte que la valeur des aveux se retourne. Ils ne prouvent pas et ne peuvent pas prouver des faits qui sont faux Ils prouvent qu’il la perversion morale, la terreur stalinienne ajoute une sorte de décomposition mentale. » C’est aussi vrai pour le procès de 1936 que ce l’était pour le procès de 1931.

Les accusés du procès menchevik ne furent pas fusillés, mais reçurent des peines d’emprisonnement de durées diverses. On les amena à la prison centrale des détenus politiques à Verhné-Ouralsk. Il y avait alors là-bas 150 communistes oppositionnels, parmi lesquels mes camarades yougoslaves et moi, et aussi plus de 50 socialistes et anarchistes. Les prisonniers nouveaux venus furent répartis dans la prison de telle façon, qu’ils ne pouvaient communiquer ni avec les anciens détenus, ni entre eux. Manifestement la Guépéou craignait quelque chose… Mais malgré cela on trouva des possibilités de liaison. Dans une lettre je leur posai la question : comment avaient-ils pu faire des aveux si monstrueux ? « Nous ne comprenons pas nous-mêmes, comment un tel cauchemar a pu avoir lieu » répondirent-ils. Victor Serge a apporté maintenant de Russie des renseignement; plus complets sur ce groupe. Permettez que je répète ici l’une de ses  observations: « L’un des principaux accusés, l’historien et publiciste renommé Soukhanov répandait dans l’isolateur une copie de sa protestation auprès du gouvernement soviétique, où il demandait qu’on remplisse l’engagement pris vis-à-vis de lui, de le délivrer après qu’il eût consenti aux faux aveux. »

Les procès politiques de tendance de 1929 à 1931 furent montés par le gouvernement stalinien à la suite de la grave crise économique qui secoua le pays lors des difficultés du premier plan quinquennal.

Mais pourquoi le procès de 1936 ? Quelle crise secoue la pays aujourd’hui ? Il y a la crise issue des bilans sociaux et économiques du plan quinquennal.  Les masses travailleuses se sentent trompées par le bilan des plans quiquennaux, par le bilan de la révolution. Les masses ont tendu toutes leurs forces, ont fourni des sacrifices et les fruits en sont exploités — les masses s’en rendent parfaitement compte – par d’autres : par les fonctionnaires et les « chefs ». Pour étouffer la conscience des masses, pour étrangler leur mécontentement., il faut de nouveaux procès. Voilà la raison fondamentale.

Le procès des « 16 » était avant tout un procès contre le trotskisme. Avec les trotskistes on accusait tous les groupements communistes oppositionnels de participation au terrorisme, entre autres aussi l’opposition de droite : Rykov, Boukharine, Tomski. Le suicide de Tomski et la destitution de  Rykov s’ajoutèrent au procès des « 16 ». Dans le dernier procès de Novo-Sibirsk on accusa à côté des trotskistes, plutôt fictifs, des ingénieurs sans parti. Cela prouve que le mot d’ordre « Contre le trotskisme » sert à Staline de prétexte — contrat le mot d’ordre de Hitler « Contre le communisme » — pour la lutte contre toutes les couche sociales mécontentes, comme contre toutes les tendances politiques oppositionnelles du pays.

Dans la mesure où la Guépéou ne réussit pas à pousser aux faux aveux pour le procès de Moscou des trotskistes, restés fidèles à leur organisation, elle devait se contenter des faux aveux des trotskistes d’autrefois, ayant capitulé il y a cinq à sept ans et étant en prison depuis trois à quatre ans. Le mécanisme des épreuves qu’ils subirent et de la mise en scène du procès fut préparé – comme je l’ai dit – par les procès antérieurs, par les méthodes et par les moyens qui sont devenus courants en Russie depuis plusieurs années.

(…)

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