1937-02 Déclaration sur l’Espagne [UC]

Publié dans L’Internationale, N° 26, 12 février 1937.

1. Le mouvement révolutionnaire du prolétariat espagnol, provoqué par le soulèvement militaire des 17 et 18 juillet 1936, est survenu dans une période où la situation politique internationale évolue de plus en plus rapidement vers une nouvelle guerre impérialiste.
La crise économique ayant exacerbé les rivalités entre impérialismes, ceux-ci se préparent en vue de conflits armés, créent de véritables économies de guerre, et poursuivent une politique d’armement à outrance.
Le prolétariat est partout sous la camisole de force du fascisme, ou sous l’emprise des organisations démocratiques réformistes et staliniennes qui l’enchaînent au capitalisme et lui font accepter toutes les mesures de renforcement étatique et de préparation à la guerre. La lutte de classes qui cependant sourde de-ci, de-là, sous la forme de violents mouvements grévistes, est contenue par la force, ou dévoyée et canalisée dans la voie de la guerre impérialiste.
Parmi les forces contre-révolutionnaires, l’Etat soviétique et les partis staliniens jouent le rôle le plus actif, se plaçant à l’avant-garde de la guerre impérialiste. Ils sont parvenus, notamment par la politique de « Front Populaire », à faire accepter au prolétariat des pays démocratiques l’union sacrée avec la bourgeoisie.
Malgré le formidable potentiel de lutte engendré par l’exploitation inouïe des travailleurs dans tous les pays, et notamment dans les pays fascistes, le talon de fer du capitalisme n’a jamais si puissamment pesé sur le prolétariat.

Les forces révolutionnaires sont anéanties, les militants d’avant-garde sont isolés, divisés.
A la veille du mouvement révolutionnaire espagnol, le déclenchement de la guerre impérialiste ne dépendait plus que de la formation définitive des blocs impérialistes rivaux.
2. La violence et la puissance de la réaction ouvrière dans toute l’Espagne, ainsi que les toutes premières réalisations révolutionnaires de Catalogne, en modifiant le rapport des forces entre prolétariat et capitalisme, ont effectivement posé dans les faits le dilemme : révolution prolétarienne ou guerre impérialiste.
La lutte du prolétariat espagnol risquant de provoquer un réveil révolutionnaire à l’échelle mondiale, toutes les forces capitalistes et contre-révolutionnaires ont été mises en œuvre pour circonscrire le foyer révolutionnaire espagnol, pour l’étouffer, et pour tenter d’étrangler ce mouvement.
Dans la mesure où le développement de l’action des travailleurs espagnols vers la révolution prolétarienne se trouve enrayé sous l’action de ces forces contre-révolutionnaires, la situation en Espagne s’oriente vers la guerre impérialiste, devient une phase de la maturation de celle-ci, qui consacrera la défaite de l’héroïque prolétariat espagnol et de tout le prolétariat mondial.
3. L’intervention des impérialismes en Espagne a mis en lumière le rôle des sociaux-démocrates, de l’U.R.S.S. et des partis staliniens. Ainsi, c’est le gouvernement Blum qui prit l’initiative de la « non-intervention » sous le couvert de laquelle l’aide à Franco put être poursuivie, alors que le blocus du foyer révolutionnaire était assuré.
La «. non-intervention » a permis d’autre part aux impérialismes de s’emparer progressivement de la direction de la lutte militaire des deux côtés du front, chacun d’eux cherchant à s’assurer des positions importantes en vue du prochain conflit mondial.
En s’assurant le contrôle sur le gouvernement de Madrid, l’U.R.S.S., aidée de l’impérialisme français, défend ses intérêts impérialistes, tout en poursuivant l’étranglement du mouvement révolutionnaire.

4. La réaction ouvrière contre le soulèvement militaire prit immédiatement le caractère d’un assaut révolutionnaire contre le régime capitaliste, notamment en Catalogne. L’appareil d’État de la bourgeoisie fut même partiellement disloqué : armée, police, magistrature, bureaucratie étatique furent en grande partie détruits ou étaient passés dans le camp fasciste.
Les ouvriers s’emparèrent des entreprises, les syndicats prirent la direction de branches d’industrie toutes entières. Le mouvement révolutionnaire s’étendait à la campagne où les paysans confisquaient les grandes propriétés et les biens de l’Église, partageaient les plus grands domaines, et se libéraient de toutes les servitudes du passé.
Des milices ouvrières furent créées rapidement pour combattre les troupes fascistes victorieuses dans une grande partie de l’Espagne.
Les travailleurs, par leur action révolutionnaire, par leurs initiatives dans le domaine économique notamment, mettaient ainsi, concrètement, à l’ordre du jour le problème du pouvoir politique.
5. Mais le prolétariat espagnol n’a pas eu les dirigeants clairvoyants et audacieux capables de lui indiquer la solution du problème du pouvoir étatique et de lui donner les moyens de vaincre les obstacles intérieurs et extérieurs s’opposant au développement du mouvement vers la révolution prolétarienne.
L’évolution de la situation depuis les journées de juillet a en effet démontré l’immaturité politique de l’héroïque prolétariat ibérique. Loin de consolider ses conquêtes et de poursuivre la révolution commencée, le prolétariat espagnol s’est arrêté à mi-chemin, et a dû ensuite reculer sous la pression des armées fascistes, des impérialismes, et des forces bourgeoises et contre-révolutionnaires.
6. L’immaturité politique des travailleurs espagnols a permis à la bourgeoisie démocratique, tout d’abord surprise par l’échec de l’insurrection militaire qu’elle avait aidé à préparer, de se ressaisir. Après une courte période d’effacement et d’adaptation, la bourgeoisie, grâce à ses bons serviteurs socialistes et staliniens, put entreprendre le renforcement de son pouvoir politique ébranlé, et enrayer le développement des réalisations révolutionnaires.
Tous les efforts des partis démocratiques de la bourgeoisie tendirent en effet au début à ne pas perdre le contact avec les masses pour conserver la possibilité de reprendre le contrôle du mouvement des travailleurs afin de l’étrangler par la suite.
En ce qui concerne le gouvernement central, il ne put effectivement reprendre la direction politique des masses que lorsque les dirigeants anarchistes de la C.N.T. et de la F.A.I. capitulèrent devant Caballero-Giral-Hernandez, et acceptèrent de collaborer au gouvernement. Depuis cette capitulation du 4 novembre, le recul de la révolution espagnole s’est accéléré.
En Catalogne, le gouvernement de la Généralité s’effaça d’abord presque complètement. Puis, grâce à l’intégration dans le Conseil de la Généralité de représentants de la C.N.T. et de la F.A.I. ainsi que du P.O.U.M., la bourgeoisie reprit les rênes du pouvoir, la dissolution du C.C. des Milices écartant tout danger éventuel d’une destruction de l’appareil étatique.
Depuis, le Conseil de la Généralité a réussi à freiner le développement révolutionnaire. L’élimination du représentant du P.O.U.M. du Conseil a marqué ensuite le début d’une accentuation de l’offensive bourgeoise qui poursuit son développement.
7. C’est la pression des armées de Franco qui fut l’argument suprême pour imposer aux anarchistes leurs capitulations successives.
La guerre militaire contre le fascisme exigeait non pas l’union sacrée avec la bourgeoisie, mais au contraire la destruction totale de l’appareil étatique et militaire de la bourgeoisie, et son remplacement par un pouvoir prolétarien et l’organisation centralisée des milices.
Le sort de la lutte militaire était et reste lié au développement et à l’issue de la lutte révolutionnaire contre l’État bourgeois. Pour battre Franco, il faut battre Caballero.

8. Les masses petites-bourgeoises et paysannes se sont d’abord ralliées au prolétariat, mais se sont vite effrayées. Et les dirigeants des partis bourgeois démocratiques parviennent maintenant à dresser contre le prolétariat révolutionnaire la petite-bourgeoisie apeurée et hésitante.
Ils sont aidés dans cette tâche par les leaders socialistes qui, représentant aussi la bourgeoisie espagnole et le capitalisme international, s’efforcent, en exploitant toutes les difficultés et toutes les souffrances inhérentes à la situation révolutionnaire, d’opposer les éléments timorés des travailleurs aux éléments révolutionnaires.
9. Les dirigeants staliniens, qui, eux, représentent les intérêts de la néo-bourgeoisie russe solidaire de la bourgeoisie mondiale, se sont faits en Espagne les fidèles terre-neuve de la domination « démocratique » bourgeoise. C’est par leur intermédiaire et grâce à l’odieux chantage de l’Etat soviétique que la contre-révolution gagne du terrain sans cesse en Espagne.
Après avoir participé au blocus impérialiste du foyer révolutionnaire espagnol, l’État soviétique, pour des raisons impérialistes et stratégiques d’une part, pour mieux étrangler la révolution d’autre part, est intervenu en Espagne d’une façon active. L’envoi massif de volontaires, d’armes, d’avions et de tout un matériel de guerre moderne, n’a été consenti que moyennant des capitulations successives de la part des anarchistes, et l’obtention de garanties politiques tendant au renforcement considérable de l’autorité du gouvernement de Valence.
Par son intervention, l’État soviétique est parvenu à conquérir pour ses représentants en Espagne une influence sans cesse grandissante, et a déjà commencé la lutte contre les éléments révolutionnaires, ainsi que le montrent les attaques contre le P.O.U.M. et les premières escarmouches contre les éléments révolutionnaires de la C.N.T.
10. Le rôle contre-révolutionnaire des socialistes et des staliniens n’étant que la conséquence normale de la trahison déjà vieille de la IIe Internationale et de celle plus récente de la IIIe, la responsabilité, d’un point de vue subjectif, du recul du mouvement révolutionnaire espagnol, incombe en premier lieu aux dirigeants de la C.N.T. et de la F.A.I. Ayant incontestablement une « influence prépondérante sur les travailleurs ouvriers et paysans, les dirigeants anarchistes et syndicalistes de la C.N.T. et de la F.A.I. n’ont pas orienté les masses vers la destruction complète de l’Etat capitaliste et la constitution d’un État ouvrier.
A un moment décisif de la révolution, les anarchistes, qui ont été les animateurs et les dirigeants valeureux de la lutte des ouvriers, se sont trouvés désarmés devant la bourgeoisie, et leur faillite en ce qui concerne le problème de l’État, les a conduits à capituler devant les terre-neuve du capitalisme que sont les socialistes et les staliniens. Cette faillite n’est d’ailleurs que la conséquence des doctrines professées par eux et que l’histoire vient une fois de plus de condamner.
D’autre part, la C.N.T. et la F.A.I., par leur incompréhension de la situation politique internationale, se sont mis à la remorque des impérialismes. En effet, ces organisations ont accrédité au sein du prolétariat espagnol la fausse perspective d’une guerre des démocraties contre les fascismes qui ne serait point une guerre impérialiste.
Enfin, si l’influence anarchiste eut pour effet d’orienter les travailleurs espagnols vers la prise et la gestion des entreprises, elle a empêché ensuite que ces réalisations révolutionnaires dépassent le cadre des « syndicalisations ».
11. Durant le développement des événements depuis les journées de juillet, le P.O.U.M. n’a pas joué le rôle d’un véritable parti révolutionnaire. De par sa composition, le P.O.U.M. ne pouvait jouer un tel rôle que si les éléments révolutionnaires avaient pu se hausser rapidement au niveau de la situation et conquérir la majorité au sein du parti. Mais la politique du P.O.U.M. n’a été que le résultat d’un compromis entre les éléments révolutionnaires trop timorés et très peu nombreux et les éléments opportunistes. La formation d’une fraction de gauche et l’élaboration de positions politiques fermement révolutionnaires ont été considérablement retardées.
Les débats et documents des plus récentes réunions intérieures du P.O.U.M., et notamment des résolutions issues du Comité Exécutif élargi des 17 et 20 décembre 1936, démontrent que ce parti est loin d’avoir tiré tous les premiers enseignements de son activité au cours des six derniers mois, ni corrigé ses appréciations erronées sur la situation politique internationale, le rôle de l’État soviétique, celui des gouvernements démocratiques, sur la nature de la guerre prochaine, et sur le regroupement international des révolutionnaires.
Cependant, les nécessités de l’action peuvent encore pousser les éléments révolutionnaires du P.O.U.M., après une discussion approfondie des fautes commises par le Parti et des problèmes internationaux, dans la voie de la formation du véritable parti révolutionnaire qui manque au prolétariat espagnol. Les récentes attaques contre le P.O.U.M., menacé d’une destruction physique, rendent d’autant plus urgente une clarification politique en son sein.
Si le Congrès du P.O.U.M. devait adopter une position de moindre résistance et de compromis devant les staliniens et Caballero, c’en serait fait du P.O.U.M., à brève échéance. Pour être capable de traverser une période d’illégalité qui peut être longue, le P.O.U.M. devra adopter des positions fermes. Aucun compromis n’est possible entre ceux qui préconisent l’union avec les staliniens (union des forces marxistes, disent-ils) et la défense de l’U.R.S.S., et ceux qui comprennent que l’État soviétique n’a plus rien de prolétarien et joue en Espagne et dans le monde entier un rôle d’avant-garde de la contre-révolution. Quels qu’en seraient les dangers, une scission avec la droite du P.O.U.M. serait préférable au compromis, car elle permettrait aux éléments révolutionnaires de poursuivre la clarification politique sur l’ensemble des questions soulevées par la révolution espagnole, et de rendre le Parti capable d’organiser et orienter la réaction qui se développe parmi les ouvriers et miliciens contre l’étranglement de leur mouvement.
12. La collaboration au Conseil de la Généralité constitue l’erreur la plus grave qu’ait commise le P.O.U.M. Cette collaboration fut la négation de toute sa propagande

antérieure en faveur du Congrès des Comités d’alliance ouvrière, des comités de miliciens, d’usine, etc. En collaborant au Conseil de la Généralité, le P.O.U.M. a montré que sa position sur le problème de l’État n’était que verbale, et qu’en réalité, il était prêt à céder à l’opportunisme, du moment que les anarchistes cédaient également.
En s’abritant « -pour des raisons d’abord tactiques, derrière la C.N.T. et la F.A.I., le P.O.U.M. s’est mis à la remorque des dirigeants anarcho-syndicalistes, et ne s’est pas encore complètement dégagé de cette subordination.
13. Le prolétariat révolutionnaire d’Espagne n’accepte pas sans réagir le recul de la révolution. Mais le mécontentement manifesté par de nombreux ouvriers et miliciens ne parvient pas à se traduire par un mouvement d’envergure. Pour organiser et orienter la réaction naissante du prolétariat révolutionnaire contre l’étranglement de la révolution, et contre l’entraînement dans la guerre impérialiste, pour tenter de mettre à profit les possibilités qui subsistent d’un redressement de la situation, il faudrait que rapidement les éléments révolutionnaires du P.O.U.M., de la C.N.T. et de la F.A.I. prennent l’initiative d’une campagne systématique pour la défense des prérogatives des comités de base, contre la militarisation déjà presque complète des milices, pour la reprise du processus de collectivisation des entreprises et des terres, bref d’une action pour le développement de la révolution et pour le pouvoir politique aux Comités d’alliance révolutionnaire, des miliciens, etc.

Malgré le recul du mouvement révolutionnaire, malgré l’influence grandissante des forces contre-révolutionnaires, la situation n’est pas désespérée. Elle peut encore évoluer en une lutte armée entre les ouvriers et miliciens révolutionnaires, et les forces staliniennes, socialistes et bourgeoises, soutenues par les impérialismes. Mais l’issue de cette lutte décisive dépend des militants révolutionnaires du P.O.U.M. et de la C.N.T. qui, s’ils sont conscients de leurs responsabilités, doivent se hâter d’élaborer les bases politiques et le programme autour desquels les masses révolutionnaires puissent se rassembler pour faire échec à l’étranglement en cours et lutter pour le pouvoir ouvrier.
14. La formation du parti révolutionnaire en Espagne au cours des luttes actuelles et sur la base des enseignements des luttes récentes, ne peut avoir lieu qu’en liaison avec un processus de clarification et de regroupement international de l’avant-garde révolutionnaire.
Les forces capitalistes et contre-révolutionnaires qui sont intervenues pour sauver la bourgeoisie espagnole doivent être combattues internationalement. Et seulement un regroupement des révolutionnaires peut préparer et animer cette action indépendante de la classe ouvrière contre les organisations qui la trahissent et les États capitalistes qui l’oppriment, contre ceux qui réalisent l’étouffement et l’étranglement du mouvement révolutionnaire espagnol.
En Espagne, comme dans tous les pays, l’avant-garde peut déjà amorcer ce regroupement sur la base des premiers enseignements de la lutte des travailleurs espagnols, et de tout l’acquis politique des années passées.
La présente déclaration est une contribution à cette tâche.
15. Les organisations politiques et les militants susceptibles de participer à l’échange de vues proposé doivent évidemment se délimiter nettement : 1° du Bureau de Londres qui rassemble des organisations notoirement opportunistes, et qui se rapprochent de plus en plus des staliniens;
2° de la « IVe Internationale », qui groupe les débris des organisations trotskystes, qui reste fermement attachée au mot d’ordre de défense de l’U.R.S.S. malgré le rôle contre-révolutionnaire de cette dernière, et qui n’a cessé de passer de positions aventuristes (création artificielle de partis) à des positions opportunistes (intégration de certaines sections dans la sociale-démocratie).
Paris, 2 février 1937.

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Une Réponse to “1937-02 Déclaration sur l’Espagne [UC]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] Homepage, darunter: ** Andreu Nin: Thèses sur le fascisme à l’ISR (1923) ** Union Communiste: Déclaration sur l’Espagne (1937) ** Marceau Pivert: Les difficultés de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier […]

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