1937-02 Le troisième acte du 30 Juin de Staline [Monatte]

Article paru dans La Révolution prolétarienne du 10 février 1937.

LA RÉVOLUTION SE DÉFEND ? NON, ELLE SE DÉSHONORE !

Comme une tragédie classique, le 30 Juin de Staline va comporter sans doute cinq actes. Le rideau vient de tomber sur le troisième; nous sommes donc en plein milieu du drame.

Le premier acte s’était ouvert sur l’attentat contre Kirov, le 1° décembre 1935, suivi du procès de Nikolaïev, et de 14 de ses camarades qui devaient être tous fusillés le mois suivant, ainsi que 116 autres personnes, celles- ci sans jugement. Le procès de Zinoviev, Kamenev, Smirnov, en août 1936, avec ses seize fusillés, avait formé le second acte.  Le troisième, avec le procès de Piatakov, Radek, Sokolnikov, vient de se terminer par treize exécutions et quatre condamnations à dix ans de prison. Demain, en avril ou mai, le quatrième acte se jouera avec Boukharine, Rykov, Rakowsky, Smilga. Combien y aura-t-il encore de fusillés ?

A quelle date le cinquième acte, l’acte final ? Où se déroulera-t-il ? Combien de fusillés ? Et qui ? Trotsky ? S’il reste un pays fidèle au droit d’asile, l’y fera-t-on assassiner par derrière ? Ou bien, à barboter dans le sang de ses anciens camarades, Staline lui-même trébuchera-t-il à son tour ?

Pas d’anticipations; le présent nous donne suffisamment d’énigmes à déchiffrer.

D’abord les faits allégués au dernier procès sont-ils exacts ? Est-il possible, est-il vrai que la Révolution russe ait dû se défendre contre des terroristes, des saboteurs de l’économie soviétique, des traîtres vendus à l’Allemagne et au Japon, qui s’appelaient Piatakov, Radek, Sokolnikov ?

Ces hommes, regardés hier encore comme de grands révolutionnaires, ont-ils pu obéir à des instructions de Trotsky impliquant terreur, sabotage, traîtrise ? Trotsky lui-même a-t-il pu concevoir et donner de pareilles instructions ? Mais, va-t-on m’objecter, toutes ces choses sont prouvées. Elles ont été reconnues exactes par les accusés eux-mêmes; leurs aveux ont été publics; il ne reste rien de mystérieux. Dites que le mystère s’épaissit. En dehors des aveux, il n’a pas été apporté une preuve, un commencement de preuve, une ombre de preuve. Il n’y a rien Que les aveux. Supposez que ces aveux soient de faux aveux; que les accusés se soient proclamés coupables de crimes qu’ils n’ont pas commis ; qu’ils aient été contraints de se charger de crimes imaginaires ?

Devant quoi nous trouverions-nous ?

Y pensez-vous, vous qui dites sans hésitation : « La Révolution se défend », et qui le croyez ? Je ne m’adresse évidemment pas à ceux qui le disent sans le croire. Je n’hésiterais probablement pas plus que vous s’il était exact, s’il était prouvé que Piatakov, que Trotsky ont commis ce dont on les accuse. Mais s’ils sont innocents ?  Demandez-vous, en ce cas, comment on a pu les accuser faussement ? Pire, obtenir qu’ils s’accusent eux- mêmes ? Que dire alors d’une justice politique aussi diabolique ? Et du régime qui l’a créée ? Ne faudrait-il pas regarder cette campagne de l’État russe, servie par la presse communiste et communisante de tous les pays, comme une entreprise d’empoisonnement moral de l’opinion ouvrière, de l’opinion tout court, comme une œuvre de détraquement de l’esprit humain ?

Si Piatakov, Radek, Sokolnikov sont innocents, s’ils n’ont pas été des terroristes, des saboteurs, des vendus à l’ennemi de leur pays, s’ils n’ont pas voulu renverser le régime soviétique et restaurer le capitalisme en Russie, que sont donc les hommes qui les ont accusés, calomniés, fusillés ? Et surtout pourquoi ces exécutions successives de tous les bolchéviks d’Octobre, à. quelque tendance qu’ils appartiennent ? A cette extermination, il faut des raisons importantes. Lesquelles ?

On connaît les raisons du 30 Juin d’Hitler qui ne dura qu’un jour, tandis que celui de Staline aura duré deux ans. Hitler signifiait à certains de ses anciens camarades que c’en était fini de la démagogie révolutionnaire des débuts du national-socialisme; il disait aussi aux chefs de la Reichswehr qu’il saurait être aussi implacable contre eux que contre ses amis de la veille. Staline fait de même. Il ferme un chapitre de l’histoire russe et en commence un autre. Fini Octobre et ses espérances de révolution prolétarienne. La Russie de Staline entre dans la Sainte-Famille des États. Malgré ses mains rouges, elle ne soulève aucun dégoût. Hitler et Mussolini ont bien été accueillis. Les héritiers des Versaillais, se rappelant leurs propres origines, ne peuvent faire les dégoûtés. Quel État, d’ailleurs, peut le faire ?

De Ramsine à Radek.

Le bourrage de crânes auquel l’univers entier est soumis par la Russie laisse loin derrière lui celui qui fut institué lors de la dernière guerre par les deux groupes d’États en lutte. L’aveuglement des soi-disant élites, si fières de leur prétendu esprit critique, va de pair avec celui des masses populaires. Aujourd’hui, comme il y a vingt ans. Le communisme devait marquer un stade de civilisation supérieure; il commence par nous donner une presse plus servile que la presse bourgeoise la plus pourrie ; une justice qui, loin de rester au niveau de la justice bourgeoise, descend bien en-dessous et ne peut être comparée qu’à la justice de l’Église au temps de l’Inquisition.

Procès des ingénieurs de Schachty (1928)

Il faut remonter à ce temps lointain pour trouver l’équivalent des aveux sur lesquels s’échafaudent depuis une dizaine d’années les grands procès politiques en Russie. Car ce n’est pas dans les procès de Zinoviev ou de Piatakov qu’on voit pour la première fois ces faux aveux. Le système remonte au procès des ingénieurs et des techniciens du district de Schachty en juin 1928. Il a été remis en pratique en 1930 dans le procès Ramsine; en mars 1931, dans le procès des menchéviks; en avril 1933, dans le procès contre les saboteurs de l’industrie énergétique dans lequel six Anglais étaient inculpés. Difficile à l’époque de voir clair dans ces procès au moins de loin; peut-être de près aussi. Des tentatives de sabotage n’étaient pas invraisemblables. Mais le vraisemblable n’est pas forcément vrai. Puis, il ne s’agissait que de bourgeois et de menchéviks. Surtout, la justice soviétique ne pouvait pas ne pas être juste. Notre aveuglement d’alors nous permet de comprendre l’aveuglement d’aujourd’hui. Il ne nous permet pas d’oublier et d’excuser l’exploitation qui est faite de la bonne foi de millions d’ouvriers.

Dans sa récente brochure sur le procès de Zinoviev, Un procès en sorcellerie (1), Friedrich Adler rappelle qu’il y a cinq ans déjà, en 1932, le Secrétariat de l’Internationale socialiste faisait, dans sa brochure sur le procès des des menchéviks, les constatations suivantes :

Il y a un trait qui est caractéristique de tous les grands procès que Krylenko a mis en scène depuis celui de Schachty. Tout y est démontré par les aveux spontanés et les confessions d’accusés repentants, rien par des pièces écrites… On n’opère qu’avec des aveux sincères garantis sur facture, qui, par une merveilleuse harmonie préétablie, sont toujours parfaitement conformes aux dernières directives du bureau politique du parti communiste.

N. Krylenko, procureur général.

Adler se livra, en 1931, à un examen détaillé du procès des menchéviks exactement du « Bureau de l’Union menchéviste ». C’est la connaissance de ce procès qui lui donne la certitude absolue que c’est systématiquement et consciemment que les procureurs politiques de Moscou extorquent de faux aveux aux accusés.

Dans le procès, écrit-il, ce fut un prétendu voyage en Russie de notre camarade Abramovitch qui se trouva au centre des « preuves ». Les accusés firent des « aveux » détaillés au sujet des rencontres cl des entretiens qu’ils auraient eus avec Abramovitch en Russie pendant l’été de 1928, mais il est pour moi hors de doute que les personnes qui ont fait ces dépositions les ont faites de mauvaise foi. Dans notre brochure, nous le démontrons pour chaque phase du procès et nous l’avons démontré de la façon la plus catégorique par la photographie qui montre Abramovitch au milieu des délégués au Congrès socialiste international de Bruxelles, au moment même où, d’après les « aveux », il aurait dû se. trouver en Russie.

De n’avoir pas tenu compte de ce congrès, ce fut là une de ces fautes que les metteurs en scène de ces procès ne cessent de commettre, malgré tout le soin qu’ils apportent à leur préparation (2).

Forts d’une telle expérience, on comprend que le président et le secrétaire de l’Internationale socialiste et le président et le secrétaire de l’Internationale syndicale aient adressé au gouvernement russe, à l’annonce du procès de Zinoviev, un télégramme demandant que toutes les garanties juridiques soient assurées aux accusés. Demande qui fut repoussée avec tant de colère que l’Internationale socialiste n’a pas osé la renouveler à l’occasion du procès de Piatakov.

Il est quelqu’un en France qui a fait une expérience aussi convaincante qu’Adler et qui est fixé sur la valeur des aveux arrachés à des accusés. C’est Marcel Cachin. Il assista, en novembre-décembre 1930, à Moscou, au procès Ramsine, au procès dit du Parti industriel. Huit fonctionnaires supérieurs de l’économie soviétique, à leur tète le professeur Ramsine, étaient accusés de sabotage nombreux; ils avaient formé une « Ligue des organisations d’ingénieurs » appelée « Parti industriel » par l’acte d’accusation; ils avaient reçu instructions et subsides du gouvernement français de Briand, par le canal des généraux Janin et Joinville. Marcel Cachin, à son retour du procès, devait soulever cette grave affaire à la Chambre. Le 2 décembre 1930, deux députés communistes d’alors, Béron et Doriot — qui, depuis … — annonçaient à la tribune de la Chambre cette interpellation prochaine. Dans le n° du 5 février 1931 de la Révolution prolétarienne, nous nous étonnions que cette « interpellation attendue » n’ait pas encore eu lieu. « On s’explique mal, disions-nous, que Cachin n’ait pas saisi les occasions retentissantes qui se sont offertes à lui de prendre au collet cet homme parfaitement capable de tout qu’est Briand ». On se l’explique très bien, maintenant. Cachin n’était pas monté à la tribune parce qui’ les accusations portées contre Briand et ses généraux étaient fausses; parce qu’il savait que les « aveux » de Ramsine étaient de faux aveux. Mais ce que l’on ne s’explique pas, c’est que, retourné à un autre procès à Moscou, il assure les lecteurs de l’Humanité que les aveux apportés cette fois, dans des conditions pourtant invraisemblables, méritent créance absolue. Ou plutôt on se l’explique trop. Que n’obtiendrait-on pas du servilisme d’un Cachin ou d’un Vaillant-Couturier ?

*

La justice politique russe a commencé par se faire la main avec les procès contre les ingénieurs et contre les menchéviks. Son apprentissage terminé, elle livre son chef-d’œuvre, toute une série de chefs-d’œuvre avec les procès contre les hommes d’Octobre. Mais il n’est pas de si belle construction qui ne contienne quelque pièce défectueuse, quelque faute de mise en scène. Ce fut le cas dans le procès des Zinoviev avec « l’aveu » de Goltzman disant avoir reçu de Trotsky en personne la la directive de préparer] des actes terroristes contre les dirigeant? du parti communiste et du gouvernement russes. Dans son interrogatoire, Goltzman multipliait les précisions, racontait comment il avait rencontré Sédov, le fils de Trotsky, comment Dédov l’avait mené chez Trotsky, à Copenhague, en automne 1932:

Je convins avec Sédov que, dans deux ou trois jours, j’arriverais à Copenhague, que je m’y arrêterais à l’Hôtel Bristol et que c’est là que nous nous rencontrerions. De la gare, je me suis rendu directement à l’hôtel et J’ai trouvé Sédov dans le hall.  A peu près à 10 heures du matin, nous arrivâmes chez Trotsky.

Malheureusement pour un témoignage aussi précis, l’hôtel Bristol n’existe plus à Copenhague; il a été démoli en 1917. Le Baedeker (guide des voyages) d’avant-guerre le mentionne comme le premier hôtel de Copenhague; mais il ne figure plus dans les guides d’après- guerre, et pour cause.  Sédov put prouver en outre que jamais de sa vie il n’avait été à Copenhague. L’opinion danoise fut fixée. C’est évidemment l’une des raisons qui ont amené le parti socialiste danois à déclarer que « la prostitution prend beaucoup de formes, mais que, de toutes, la prostitution politique est la plus répugnante ». Dans le dernier procès, Piatakov a « avoué »,  avec non moins de précisions, avoir rencontré Trotsky à Oslo, dans la première quinzaine de décembre 1935. C’est dans cette entrevue que les fameuses instructions de Trotsky auraient été expliquées; c’est là que Trotsky aurait déclaré mener des pourparlers avec Hess, le vice-président du parti national-fasciste allemand, en vue d’assurer aux Allemands « la libre disposition de l’Ukraine », moyennant leur appui pour renverser le régime russe actuel. A la fin de 1935, a déclaré Piatakov au procès:

dans ma conversation avec Radek, la question avait été posée de la nécessité de rencontrer Trotsky d’une façon ou d’une autre. Étant donné que, cette année-là, je partais en mission de service pour quelques jours à Berlin, je convins que je tâcherais de rencontrer Trotsky. Radek, alors, me recommanda de m’adresser à Berlin à Boukhartsev qui était en liaison avec Trotsky, afin qu’il m’aide à organiser cette entrevue. Je partis pour Berlin et je rencontrai Boukhartsev… qui,  profitant d’un moment où il n’y avait personne, me dit, pour sa part, qu’il avait appris mon arrivée quelques jours à l’avance, en avait fait part à Trotsky et attendait des nouvelles à ce sujet.

Glissons sur un tas de détails; un envoyé de Trotsky va conduire Piatakov à Oslo. Ils partent de l’aérodrome de Tempelhof :

Le passeport était un passeport allemand. Toutes les formalités de douane, il [l’homme de confiance de Trotsky] les remplit lui-même, si bien que j’eus seulement à signer. Nous primes place dans un avion et nous volâmes sans atterrir nulle part et, vers 3 heures de l’après- midi, nous atterrissions à l’aérodrome d’Oslo. Là, il y avait une automobile; nous montâmes dans cette automobile et nous partîmes. Nous roulâmes environ trente minutes et nous arrivâmes dans une localité de villégiature. Nous descendîmes, nous entrâmes dans une maisonnette qui n’était pas mal installée et là je vis Trotsky que je n’avais pas vu depuis 1928. C’est alors qu’eut lieu ma conversation avec Trotsky (1).

Malheureusement encore pour un témoignage aussi précis, le fait allait se révéler inexact. Les journaux norvégiens, dès le 26 janvier, assuraient qu’aucun avion venant de Berlin n’était arrivé à Oslo en décembre 1935. Démenti confirmé et renouvelé le 29 par les autorités militaires de l’aérodrome de Kjeller, près 11) Journal de Moscou du 26 janvier 1937. d’Oslo, déclarant qu’aucun avion étranger, ni allemand ni autre, n’avait atterri à Kjeller en décembre 1935. En outre, M. Ewer, le rédacteur diplomatique du Daily Herald, écrivait le 29 janvier :

Je puis jurer et prouver devant un tribunal impartial que cette déclaration [de Piatakov] est fausse. M. Erwin Wolff, qui était en Norvège le secrétaire de M. Trotsky, pourrait le jurer aussi. Je puis affirmer au contraire que, durant tout le mois de décembre, M. Trotsky n’a pas vu un seul Russe et n’a reçu que des Norvégiens.

L’opinion norvégienne est fixée. Il est probable que, depuis, le gouvernement socialiste norvégien n’est pas très fier d’avoir capitulé devant les sommations du gouvernement russe qui lui reprochait de donner asile au proscrit politique Trotsky. Les journaux communistes et les « Amis de l’U.R.S.S. » font grand état d’une appréciation du correspondant du Temps à Moscou, M. Pierre Berland, suivant laquelle « le terrain de l’accusation est solide sur plusieurs points importants ». Ils sont imprudents. Quiconque se reportera à ces correspondances sur le dernier procès y verra revenir comme un leitmotiv l’impossibilité de croire aux aveux.

C’est le 23 : « On se demande si on va assister une fois de plus à des séries monotones d’aveux peu convaincants pour un public occidental ».

Le 28, M. Berland parle de « l’écœurante série d’aveux spontanés ou suggérés, d’humiliantes confessions, de ce pénible spectacle où quelques authentiques révolutionnaires subissent la promiscuité d’ignobles agents provocateurs.»

Toujours le 28 : « Ainsi se trouveraient expliqués les accidents de chemins de fer si nombreux en URSS Heureux les esprits forts auxquels cette explication suffit. Il y a d’autres esprits qui exigent des preuves matérielles. »

Et le 30, après le réquisitoire : « Il ne sert à rien de dire que les accusés d’aujourd’hui sont prévenus de haute trahison. Ce chef d’accusation n’est pas accompagné de de preuves probantes pour des esprits occidentaux, pas plus que leurs aveux ne sont convaincants à eux seuls. »

Henri Sellier ne peut sans doute être rangé parmi les esprits occidentaux. Les communistes exploitent des déclarations qu’il aurait faites à Moscou. Prenant pour argent comptant les fameux aveux, il aurait accepté ou paru accepter la thèse du terrorisme, du sabotage et de la trahison. De même M. Albert Bayet. Mais que n’accepterait pas ce professeur ? En 1914 il a gobé tous les bobards de Poincaré, pourquoi n’avalerait-il pas en 1937 tous ceux de Staline ? Tous les Pritt d’Angleterre et les Rosenmark de France n’ont-ils pas sentencieusement prononcé que crime avoué équivaut à crime prouvé.

Bien sûr il en est ainsi dans un monde ordinaire. Mais nous avons affaire à un monde extraordinaire. Nos bons juristes ne s’en aperçoivent pas. Qu’ils nettoient leurs lunettes. Ils verront que ces messieurs les gouvernants russes, si bien, si distingués et dont les nouveaux Raffalovitch sont si généreux, ont tout de même de singulières libertés avec la loi et la justice. Déjà la justice administrative n’était pas une très belle chose. Mais elle en est devenue une forcenée contre les ouvriers, contre les paysans, contre les révolutionnaires oppositionnels. Si nous parlons surtout de ces derniers, ces temps-ci, gardons-nous d’oublier les premiers. Pour un chef fusillé, combien de milliers d’ouvriers anonymes martyrisés, voués à la faim et à la mort ? Nos juristes de la Ligue des Droits de l’Homme ne s’intéressent d’ailleurs ni aux uns ni aux autres. Ces accusés, ces fusillés ne sont pas capitaines et ne s’appellent pas Dreyfus. Ne parlons pas des intellectuels. Celui que nous regardions comme la plus grande conscience de l’époque envoie ses encouragements à Staline; d’autres aboient ou s’apprêtent à aboyer, parce qu’on leur a jeté à ronger un grand quotidien du soir. Comment des mécènes de la littérature de gauche seraient-ils des criminels ? Et d’autres intellectuels enfin, tout en criant : Assez de sang ! ne craignent pas d’écrire qu’il « semble impossible de mettre en doute la culpabilité des accusés, des condamnés; …de leur propre aveu ils ont saboté le travail du peuple.  » Les mêmes, d’ailleurs, écrivaient hier, après avoir soulagé leur conscience, que les accusés du procès Zinoviev étaient effectivement coupables d’avoir tué Kirov.

S’il était vrai que les fusillés ont saboté le travail du peuple, je ne parle même pas du reste, je n’élèverais pas la voix en leur faveur; je ne pleurerais pas sur leur sang versé. Le peuple se serait défendu; la Révolution se serait défendue. Mais aucune preuve probante n’a été apportée. Il ne s’agit pas de jouer les Ponce-Pilate, de dire : histoires de Russes; que les Russes se débrouillent entre eux; d’ailleurs les accusés ne valent pas plus que les juges. Depuis quand entre les victimes et les bourreaux se refuse-t-on de choisir ?

*

Pourquoi les accusés se font-ils leurs propres accusateurs ? Pourquoi acceptent-ils de se charger de crimes qu’ils n’ont pas commis ? Pourquoi dénoncent-ils leurs propres amis qui ne sont pas plus coupables qu’eux-mêmes ? C’est évidemment là une énigme douloureuse. Victor Serge nous avait proposé une hypothèse: Ces hommes font encore à leur parti le sacrifice de leur vie et de leur honneur. Après le procès Zinoviev, je n’avais pas écarté cette hypothèse. Après le procès Piatakov, je ne peux plus l’accepter. Le sacrifice de ces hommes se retourne non seulement contre leur honneur à eux mais contre leur parti, contre la Révolution russe, contre la Révolution tout court, contre tout le socialisme. En se calomniant eux-mêmes, c’est tout le mouvement révolutionnaire qu’ils calomnient.

Friedrich Adler propose une explication d’un noir pessimisme. Nous revivons l’époque des procès en sorcellerie; les tribunaux de l’Inquisition reçurent des milliers d’aveux par lesquels l’inculpé jurait avoir été en relation avec le diable. Aujourd’hui le tribunal suprême militaire de l’URSS reçoit des dizaines, des centaines d’aveux par lesquels des innocents proclament avoir été en relation avec Trotsky. Ainsi la justice politique russe descendrait bien au-dessous de la justice bourgeoise; elle roulerait jusqu’au Moyen Age et aux tribunaux de l’Inquisition.

Ces problèmes angoissants ne troublent pas l’association française des « Amis de l’U.R.S.S. ». Elle dénonce ce misérable « Comité pour l’enquête sur le procès de Moscou » qui a osé demander des garanties pour les accusés et solliciter des passeports pour des défenseurs qui se rendraient là-bas, passeports qui ont été refusés d’ailleurs par l’ambassade russe de Paris.

Cette association des Amis de l’URSS, « forte de ses 70.000 membres, est absolument convaincue que toutes les garanties de défense seront données aux accusés, des procès antérieurs ayant amplement démontré le souci de la justice soviétique d’apporter les preuves des crimes des accusés et de permettre à ceux-ci de se défendre en toute liberté. Elle fait confiance au tribunal suprême de l’URSS »

Certainement, des dévots et des fanatiques mirent ainsi leur confiance dans les tribunaux de l’Inquisition et se réjouirent autour des bûchers où brûlaient vifs les suppôts du diable.

Mais il n’est pas que des prostitués en haut et des dévôts et des fanatiques en bas dans les rangs communistes; il n’est pas que des pleutres et des muets dans les rangs socialistes; il n’est pas que des larbins parmi les intellectuels; surtout il n’est pas dans la classe ouvrière que des hommes enfermés dans leur peine journalière et leurs luttes corporatives. C’est contre eux tous que doit se briser la campagne de bourrage de crânes de la presse communiste.

Rien n’a pu être fait pour que le procès de Zinoviev et celui de Piatakov soient de vrais procès. Deux mois sont devant nous d’ici le procès de Boukharine, Rykov, Rakowsky. Exigeons que toutes les garanties juridiques soient assurées, qu’il soit permis aux accusés d’avoir des défenseurs indépendants du gouvernement. Demandons que le procès se déroule devant des représentants de toutes les organisations ouvrières du monde entier.

Pourquoi tout cela ?

– Pourquoi Staline fait-il tous ces procès s’il n’y a eu ni conjuration terroriste, ni groupes de sabotage de l’industrie, ni traîtres vendus au japon et à l’Allemagne ?

– Oui pourquoi ? Ce n’est pas facile à démêler. Il faut suivre la chaîne des faits, maillon par maillon, avancer avec précaution. J’ai pensé bien souvent à un portrait de Staline que me fit Manouilsky, alors représentant de l’Internationale communiste, un jour de 1924. Il s’efforçait de me gagner à ses vues officielles sur la crise qui avait éclaté dans le parti communiste russe au lendemain de la mort de Lénine. Cette crise sur laquelle il fallait se prononcer sans avoir compris.  Approuver les uns, condamner les autres sans se donner la peine de se faire une opinion. Connut aujourd’hui. Mais aujourd’hui, il ne s’agit pas de motions de congrès; il s’agit de verdicts de tribunaux. Manouilsky me dit alors : « Nous avons de notre côté le plus malin de tous. Si malin pour tendre ses fils et les emmêler qu’il lui arrive de s’y prendre lui-même les pieds dedans.  » C’était la première fois que derrière le nom de Staline on me traçait son caractère. Je ne l’ai pas oublié. Non que j’explique l’histoire russe de ces années dernières par la personnalité de Staline. Elle la colore, elle n’en donne pas l’explication. Staline n’est puissant que dans la mesure où il traduit la pensée, où il défend les intérêts d’un groupe, d’une caste, d’une classe. S’il a pu se débarrasser de loin ses anciens camarades, c’est qu’il a exprimé mieux qu’eux, contre eux, la volonté de la couche dominante, la bureaucratie de l’État russe. Il la sert avec une ruse cruelle qui tient évidemment du génie.

*

Prenons la chaîne des faits. Il faut partir de l’attentat contre Kirov. L’acte de Nikolaïev fut-il un acte individuel ou le résultat d’un complot ? Et dans le cas d’un complot, faut-il admettre l’existence d’une organisation terroriste dans le genre de celles qui luttèrent contre le tsarisme?

Tout ce que l’on sait de sérieux tend à montrer l’acte de Nikolaïev comme un acte individuel, au plus comme l’acte d’un tout petit groupe de jeunes communistes de Léningrad. Nikolaïev a laissé une déclaration expliquant son acte. Pourquoi ne l’a-t-on pas rendue publique ? On a trouvé un journal où il notait ses réflexions, ses faits et gestes. Il est certain que si cette déclaration et ce journal avaient appuyé la version de l’accusation, celle-ci les aurait sortis à grand fracas. D’où il faut déduire que déclaration et journal contredisent, détruisent la version de l’accusation. Il n’y a pas eu de complot terroriste. Ce qu’il y avait, c’était un esprit de révolte dans divers îlots de jeunes communistes qui ne comprenaient pas les capitulations sempiternelles et déshonorantes des vieux. Yvon a insisté plusieurs fois là-dessus. Un pareil état d’esprit, même s’il n’était pas très général, — st je crois sans peine ceux qui disent que l’esprit général de la jeunesse russe s’apparente ce que l’on appelait l’esprit de la jeunesse américaine, courir sa chance, grimper, se sortir de la condition d’ouvrier et gravir les échelons de la bureaucratie étatique – un pareil état d’esprit de révolte pouvait présenter un véritable danger pour les gouvernants. L’acte de  Nikolaïev risquait de susciter, de réveiller des échos nombreux. La tradition terroriste russe n’est pas enterrée très profondément. Quelques dizaines d’années seulement la recouvrent. Il est même surprenant que les souffrances et les colères provoquées par le régime intérieur du parti, par la misère des travailleurs russes, par la sauvagerie avec laquelle on a traité les paysans, ne l’aient pas réveillée. C’est pour conjurer ce danger que les camarades de Nikolaïev, probablement innocents de toute participation à son acte, ont été fusillés avec lui. Ne fallait-il pas rassurer des milliers de tyranneaux à la conscience chargée ?

Pas de complot terroriste. A plus forte raison pas de ramifications par toute la Russie et dans toutes les tendances de l’opposition communiste. Pas de centre terroriste droitier (4° procès). On reste surpris que tant de terroristes aient existé, petits et grands, connus et inconnus, quelques-uns travaillant dans les plus hautes sphères du Parti et de l’État, et qu’il n’y ait eu qu’un seul attentat, celui contre Kirov, un chef de second plan dont la disparition ne pouvait changer le cours des événements, alors que les grands chefs responsables n’étaient ni atteints ni visés.

On est plus surpris encore que le Guépéou ait mis des années à découvrir ces nuées de terroristes, qui se confiaient par groupes leurs Projets, qui allaient et venaient de Moscou à Léningrad. C’est singulier dans un pays où chaque oppositionnel est veillé par plusieurs anges gardiens de la nouvelle Okhrana.

Le Guépéou, rendons-lui cette justice, n’est pas inférieur à sa réputation. Il sait travailler. De Brouckère, le président de l’Internationale socialiste, a écrit lors du procès Zinoviev (3) :

« Ce grand complot a ceci de commun avec presque tous les grands complots du monde, qu’il a été monte par la police, exclusivement. »

Supérieurement monté. Dans tous les pays du monde, quand la police fabrique un complot, les accusés luttent pied à pied contre leurs accusateurs, défendent leur honneur, leurs idées, leur vie. Au pays du Guépéou, les accusés volent au secours de leurs accusateurs; ils suppléent au manque de preuves probantes par leurs aveux et par leurs confessions. Pour du travail, c’est du fameux travail. L’émerveillement ne pourra être dépassé que le jour où l’on connaîtra les moyens employés pour obtenir un tel renversement de rôle.

En dépit de toutes leurs capitulations, de tous leurs ralliements et reniements, de tous les gages donnés et renouvelés, Zinoviev, Kamenev et leurs amis, Piatakov et les siens, Boukharine et Rykov et les leurs, pouvaient-ils encore, dans une période de malaise, dans une situation ouvrière difficile, servir de centres de cristallisation révolutionnaire ? De là l’utilité de détruire ces points de ralliement. Avec l’avantage supplémentaire, immédiat celui-là, de pouvoir rejeter sur leurs cadavres la responsabilité de tout ce qui marche mal dans l’économie soviétique. Les ingénieurs de Ramsine ont servi de boucs émissaires pendant longtemps pour les fautes et crimes de la bureaucratie d’État; au tour des terroristes de Zinoviev et de Piatakov. Il se trouvera toujours des Vaillant-Couturier pour dire, sans en croire un traître mot, que des militants révolutionnaires ont saboté la mine de Kémérévo ou que le fils de Trotsky a empoisonné les ouvriers de l’usine où il travaillait comme ingénieur.

Maintenant arrivons au maillon le gros gros de la fameuse chaîne. Trotsky et les trotskystes ont-ils fait de l’espionnage pour le compte de certains États étrangers, hâté agression de l’Allemagne contre la Russie, préparé le démembrement de leur pays afin de ressaisir le pouvoir, en renversant le régime soviétique, ou ce qui lui a succédé depuis des années déjà, pour rétablir le capitalisme et la domination bourgeoise ?

Écartons, d’abord, toute confrontation des idées de Trotsky avec celles qui lui sont prêtées. Ce n’est pas le lieu et il suffit de rappeler qu’elles sont à l’opposé.

La question essentielle, c’est de savoir si quelqu’un a voulu, si quelqu’un vent précipiter la guerre ? C’est la question redoutable qui se pose. La réponse n’est pas douteuse. Quelqu’un, depuis 1935 pousse à la guerre. C’est celui qui déclarait au président du Conseil français, le 15 mai 1935:  » Je comprends et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité « . C’est celui qui avait conclu déjà avec Barthou le nouveau plan d’encerclement de l’Allemagne et qui marchait tambour battant à la guerre préventive. Au nom de cette politique, les communistes français ont découvert Jeanne d’Arc, la Marseillaise et fait leur le drapeau tricolore. Au nom de cette politique, le 7 mars 1936, la presse communiste, l’Humanité en tête, réclamait avec violence une riposte à la remilitarisation de la zone rhénane, tandis que l’ambassadeur russe proposait aux gouvernements français et anglais des mesures qui auraient déclenché automatiquement la guerre. Reprenez les numéros de l’Humanité de la première quinzaine de janvier et ceux de l’Œuvre, autre porte-parole de l’ambassade russe, et vous verrez comment l’opinion était savamment préparée au coup du 8 janvier et de la fausse nouvelle : « La Reichswehr est à Melilla ».

C’est ainsi qu’on fait exploser la guerre. Trotsky et les trotskystes n’y sont pour rien. Mais Staline y est pour quelque chose. L’opération porte sa griffe. Le crime des oppositionnels russes, de Zinoviev à Piatakov et de et de Piatakov à Boukharine, est sans doute d’avoir osé murmurer qu’une telle politique était folle, et qu’elle était de plus la négation de tout l’internationalisme prolétarien. Les malheureux méritaient pour cela de passer comme vendus à l’ennemi et d’être condamnés à mort. Ainsi, plus à craindre d’opposition à la guerre; au moins plus de grandes voix capables de se faire entendre dès le dès le début de la guerre. Trotsky est loin. On le déshonorera lui aussi. Au besoin, on le fera assassiner comme en 1914 d’autres firent assassiner Jaurès.

P. MONATTE.

Vyshinsky lisant l'inculpation de Radek

Notes:

(1) Aux Éditions « Nouveau Prométhée », 32, rue Rodier, Paris (9°).

(2) F. Adler : Un procès en sorcellerie, pp. 13 et 14.

(3) Populaire, du 22 août 1936.


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