1937-03 La fin d’une alliance [Hennaut]

Publié dans le Bulletin de la Ligue des Communistes Internationalistes. Mars 1937. Reproduit dans L’Internationale, N° 27. 10 avril 1937.

LA FIN D’UNE ALLIANCE

Le vote, par la Conférence Nationale de la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique du 21 février, de la résolution sur l’Espagne présentée par le camarade Hennaut devait entraîner, nécessairement le départ de la minorité de la Ligue (minorité dont le recrutement se limitait au groupe de Bruxelles seulement), et d’autre part, la rupture des relations établies entre la Ligue et la Fraction Italienne de la Gauche Communiste. Ainsi un terme a été mis à une collaboration qui s’est étendue sur près de quatre années .

*

Quand on y réfléchit, maintenant, on a de la peine à découvrir les raisons qui nous ont fait accepter, jadis, une telle collaboration tant, non seulement les mots d’ordre défendus, mais bien plus toute la manière de raisonner et de sentir acceptée par les uns et les autres nous apparaît dissemblable. Pour bien comprendre la genèse de cette alliance, il faut avoir soin de se replacer dans le cadre du moment où elle fut contractée et supputer la part que les circonstances passagères peuvent avoir eue, à notre insu peut-être, sur notre détermination. Le fascisme avait vaincu en Allemagne sans qu’il y ait eu résistance de la classe ouvrière, l’horizon pour les révolutionnaires se fermait de tous côtés. Comme nous l’avions été précédemment, la Fraction Italienne se trouvait exclue de l’Opposition Communiste Internationale. Nous nous trouvions isolés les uns des autres. La cruelle absence de formation révolutionnaire de gauche dans les événements d’Allemagne avait montré la fragilité de toute combinaison hâtive basée sur l’équivoque. Et voilà qu’on se trouvait devant de nouvelles tentatives, surtout amorcées par l’aile trotskyste, d’échafauder de nouveaux assemblages du même genre. Dans son opposition à la précipitation avec laquelle la plupart des groupements oppositionnels voulaient se lancer, tête baissée, dans de nouveaux essais de création de partis ou de simili partis sans avoir laissé au temps le soin d’opérer une certaine sélection pourtant indispensable, notre Ligue trouvait dans la Fraction Italienne un appui incontes¬table. Que cette résistance procédât d’une pensée totalement éloignée de la nôtre, quant à la fonction et au caractère du parti que toutes deux déclaraient vouloir fonder, voilà une chose à laquelle, pour notre part, nous reconnaissons bien volontiers ne pas avoir prêté, à cette époque, toute l’attention nécessaire.
Maintenant que nous avons eu tout loisir de confronter, grâce à une cohabitation de plusieurs années, notre bagage d’idées, nous nous apercevons de tout ce qui nous sépare. La terminologie est restée la même ou à peu près, pour les uns et les autres. Si nous faisons remonter à la Troisième Internationale et à la Révolution Russe notre patrimoine sociologique commun, nous sommes obligés de constater que c’est à cette seule filiation que se réduit notre parenté. Quand il s’agit de faire le point de départ de ce qui doit être conservé de cet héritage comme définitif, de ce qui doit être rejeté parce que produit de contingences, nous nous trouvons profondément divisés. Nous n’accordons pas aux mots : socialisme, révolution, parti, une même signification. Et précisons tout de suite : il ne s’agit pas d’une querelle de mots. Nous ne nous querellons pas sur une interprétation des textes (même s’il advient que nos disputes prennent cet aspect). Non, nous apprécions les choses de façon différente. En termes concrets, notre action diffère de la leur par ses mots d’ordre, ses méthodes, son programme. Le socialisme que nous voulons ne ressemble pas au socialisme qu’ils veulent.
Il ne nous est pas possible dans le cadre de cet article de traiter l’ensemble du problème. (Voir dans Bilan, n° 19, 20, 21, 22, les articles « Les fondements de la production et de la distribution communistes » , et dans les nos 33 et 34 ceux sur « Nature et évolution de la Révolution Russe », où ces problèmes ont été ébauchés.) Ce sera la tâche de la Ligue nous borner ici qu’à traiter les problèmes dont la solution fut la cause immédiate de la rupture. Mais il est bon d’indiquer — seulement — à quel désaccord fondamental tendent à se ramener les désaccords partiels successifs. Il s’agit de la question du parti. Pour faire la révolution, la classe ouvrière a besoin d’un parti. Mais en énonçant cette vérité, banale à force d’avoir été répétée, nous n’avons pas encore précisé la fonction, le programme, le rôle que le parti jouera dans la révolution et ses rapports avec la classe ouvrière, bref, l’ensemble des données qui doit nous permettre d’orienter nos efforts en vue de la création de ce parti en tel ou tel sens. La nécessité du parti se trouve hors de cause; restent à déterminer l’aspect de ce parti, sa fonction, son contenu. C’est là que surgissent les divergences.
La classe ouvrière a besoin d’un parti parce que sa lutte, comme toute lutte d’émancipation sociale, est une lutte politique qui pose la question de la conquête du pouvoir politique. C’est pour s’ériger en classe dirigeante que le parti est nécessaire au prolétariat. Le parti est l’endroit où la classe ouvrière apprend à résoudre les problèmes dont la solution, jusqu’à l’heure de sa lutte émancipatrice, était l’apanage des classes privilégiées. Mais la politique ne peut jamais être autre chose que la mise en œuvre de certaines qualités ou de dons existants. Ces qualités de maturité, la capacité politique de la classe ouvrière pour mieux dire, le parti politique ne peut pas les créer de toute pièce. Elles doivent préexister à la constitution du parti. Et elles préexistent effectivement car le capitalisme se charge, bien malgré lui, de faire en ce sens une partie de l’éducation politique de la classe ouvrière. En faisant accéder des fractions de plus en plus nombreuses du prolétariat à des fonctions qui jadis étaient le privilège des classes dirigeantes, en poussant la division du travail à l’extrême, le capitalisme fait œuvre d’éducateur du prolétariat. Il accomplit incontestablement une tâche sans laquelle l’œuvre du parti serait condamnée à rester vaine.
Il y a donc entre la classe ouvrière et Je parti un échange constant qui s’effectue et où le parti n’est pas le seul à donner. « En transformant la société, » écrivait Marx, « les hommes transforment leur propre nature ». Vérité profonde qui s’applique avec plus de force encore à la création du parti. En agissant sur la classe ouvrière, les révolutionnaires les plus conscients qui forment le parti se transforment eux-mêmes et. en même temps leur parti. Ce dernier apparaît comme un instrument forgé par la classe ouvrière, mais qui devient à son tour capable d’influencer cette classe. Si l’on s’en tient à cette image des rapports entre la classe ouvrière et le parti, on se rend compte pourquoi il faut répudier les théories prônées par la Fraction italienne. Quoique dans ses écrits théoriques, ce courant prétende avoir analysé historiquement le problème de la formation du parti, il ne sait offrir comme solution, qu’une édition corrigée et idéalisée de l’expérience bolchevik. Certes, le bolchevisme a fourni une contribution importante à l’histoire de la formation du parti révolutionnaire. A tel point que pendant des années la forme bolchevik de la révolution (et caractérisée par la dictature du parti communiste et non pas par la dictature du prolétariat) est apparue, à nous aussi, comme la forme spécifique de la révolution prolétarienne. Mais depuis lors, il y a eu ce que les meilleurs d’entre les bolcheviks actuels appellent eux-mêmes la dégénérescence du bolchevisme. Comment pour¬rait-on dès lors croire qu’on peut reprendre pour la Révolution de demain toute la méthode bolchevik quitte à y apporter quelques correctifs de détail (le droit à la formation de fractions par exemple qui viendrait tempérer la rigueur du centralisme démocratique)? Maintenant, après le stalinisme, le bolchevisme apparaît non comme la forme universelle de la révolution prolétarienne, mais comme une phase de la lutte des classes en Russie, caractérisée par l’incapacité de la bourgeoisie à fonder un Etat capitaliste ordinaire et l’immaturité du prolétariat à fonder le socialisme. Si demain, dans un pays quelconque, le bolchevisme venait à nouveau à triompher, ce serait l’indice que des contradictions analogues à celles qui ont arrêté la révolution russe à mi-chemin se reproduisent. La révolution socialiste internationale ne reproduira plus le bolchevisme, mais elle le dépassera.
La doctrine du parti que nous présente la Fraction italienne n’est pas un dépassement, mais une des multiples manifestations de dégénérescence du bolchevisme, au même titre que le stalinisme et le trotskysme. C’est une dégénérescence parce qu’elle tend à appliquer au devenir historique une doctrine que les événements ont dépassée. Au lieu de féconder la lutte révolutionnaire, de faire avancer les masses, de développer leur énergie, elle ne peut agir que comme élément de trouble, comme un stérilisateur. La position de la Fraction sur les événements d’Espagne, sur laquelle nous revenons plus loin en détail, en fournit une confirmation on ne peut plus éclatante. Ce qu’il importe de comprendre, c’est que la doctrine de la Fraction devait la conduire là où elle est. La position à propos de l’Espagne n’est pas un hasard, mais une conséquence logique de toute l’idéologie de la Fraction. Elle a son point de départ dans la conception du rôle hypertrophié, totalitaire pourrait-on dire pour employer un mot à la mode, du parti. Si le rôle de la classe ouvrière dans la révolution se ramène en dernière analyse à s’en remettre à la sagesse du parti révolutionnaire, les possibilités révolutionnaires d’une situation ne pourront être déterminées qu’en fonction de l’existence ou de la non-existence de ce parti. Si le parti existe, la situation prend une tournure ou en tout cas peut prendre une tournure révolutionnaire. Si par contre ce parti fait défaut, l’héroïsme le plus pur de la classe, son idéalisme le plus exalté doit se dépenser en pure perte. Tel est le mécanisme du raisonnement de la Fraction et qui devait l’amener à défendre les positions contre-révolution¬naires que nous connaissons : rupture des fronts militaires, fraternisation avec les troupes de Franco, refus d’aider au
ravitaillement en armes des milices gouvernementales espagnoles. Et le caractère réactionnaire de ces positions n’est pas diminué par le fait que dans le cours de la discussion ceux qui les défendaient aient été amenés à reconnaître l’application immédiate de ces positions comme impossible, remet¬tant leur application à une époque où les travailleurs espagnols se rendraient par eux-mêmes mieux compte du caractère désespéré de leur action contre Franco.
Nous ne pouvions prendre vis-à-vis de ce courant et de ceux qui dans le sein de la Ligue s’en rapprochaient, que la position qu’avait déjà prise avant nous la minorité de la Fraction [*]: nous ne pouvions que marquer une désolidarisation absolue de ce point de vue et rompre avec tous ceux qui le propageaient .

Note

[*] Voir 1936-10 Des bordiguistes dans la milice du POUM

Une Réponse to “1937-03 La fin d’une alliance [Hennaut]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    […] pdf-Datei) ** Jules Guesde: Le socialisme au jour le jour (1899, pdf-Datei) ** Adhémar Hennaut: La fin d’une alliance […]

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