1937-05 Le problème des organes du pouvoir dans la Révolution espagnole [Nin]

Publié dans Juillet, revue internationale du POUM, n°1 (juin 1937). Avec nos remerciements à Agustin Guillamón qui nous a envoyé la photocopie du document d’origine. Cette version, inédite, remplace donc la re-traduction en français (à partir de la traduction en espagnol d’Agustin) que nous avions précédemment faite.

Rien n’est plus anti-marxiste que d’appliquer à tous les événements et à toutes les situations révolutionnaires, un schème préparé d’avance et valable pour tous les cas et toutes les latitudes. Les pseudo-marxistes qui recourent à ce procédé, au lieu de partir des situations concrètes pour élaborer la tactique la plus adéquate, prétendent soumettre celle-ci au schème, manière de panacée universelle qui, lorsqu’on l’administre, produit des résultats complètement négatifs. Tel fut le cas de l’Internationale Communiste pendant la fameuse «troisième période» dont la politique prépara la victoire du fascisme en Allemagne. Tel est le cas des trotskystes, dont les merveilleuses formules se sont montrées, dans la pratique, d’une absolue stérilité. Trotsky possède aussi sa panacée universelle, mais il n’est pas parvenu à constituer nulle part un noyau plus ou moins important, ni à exercer aucune influence sensible en aucun pays.

Les marxistes «purs» qui nous sont arrivés ici et qui, avec l’irresponsabilité que leur confère le privilège de n’avoir aucune responsabilité, se consacrent à examiner à la loupe les documents et résolutions du P.O.U.M., à la recherche d’erreurs et de déviations, ces marxistes «purs» ont aussi leur schème: la révolution russe et le Léninisme, mais ils se gardent bien de tenir compte des particularités spécifiques de notre révolution et de ce que le léninisme ne consiste pas dans la répétition mécanique de quelques formules ni à appliquer celles-ci dans toutes les situations, mais à étudier la réalité vivante à l’aide de la méthode marxiste. L’expérience de la révolution de 1848 et de la «Commune» de Paris aidèrent efficacement Marx et Lénine à élaborer leur tactique révolutionnaire, mais, l’un comme l’autre, ils appliquèrent les leçons de cette expérience dans chaque situation concrète et les adaptèrent aux conditions de lieux et de temps en corrélation avec les forces existantes. La révolution russe enferme d’inappréciables enseignements pour le prolétariat international; mais ce serait un procédé absolument étranger au marxisme que de transporter mécaniquement en Espagne l’expérience russe, comme prétendent le faire les malheureux adeptes de Trotsky qui, sans racines ni prestige dans notre mouvement ouvrier, s’efforcent en vain de désagréger l’avant-garde révolutionnaire espagnole.

L’expérience russe et la réalité espagnole

Un des problèmes les plus importants qui se posent à notre révolution est incontestablement celui des organes du pouvoir. Est-il nécessaire de dire que les zélés gardiens du «marxisme pur» —pudiques vestales qui fuient tout contact avec la vile réalité— se sont hâtés d’appliquer «l’étalon» russe à la révolution espagnole et de nous offrir la for-mule salvatrice?
Le schème ne peut être plus simple: «En Russie, avec la création des soviets apparut la dualité de pouvoirs. D’un côté les soviets; de l’autre le Gouvernement Provisoire. La lutte entre les deux pouvoirs se termina par l’élimination du Gouvernement Provisoire et la conquête du pouvoir par les Soviets. Ergo, la prémisse indispensable pour la victoire de la révolution prolétarienne est l’existence de la dualité de pouvoirs. En juillet, dans tous les villages, apparurent des Comités unis par un Comité Central des Milices, et qui constituaient l’embryon du pouvoir révolutionnaire en face du Gouvernement de la Généralité. A la suppression de ces Comités, le P.O.U.M. devait engager une vaste campagne d’agitation dans le but de les reconstituer.»

Il n’est pas niable que l’existence de la dualité de pouvoirs est un facteur d’extra-ordinaire importance dans la révolution et qui, en 1917, remplit en Russie un rôle décisif. La dualité de pouvoirs apparut comme le résultat de l’existence des Soviets qui, de simples comités de grève qu’ils étaient à l’origine, se convertirent à la suite de circonstances particulières et spécifiquement russes, en organes embryonnaires du pouvoir prolétarien. En quoi consistaient fondamentalement ces conditions particulières et spécifiques? En ce que le prolétariat russe, qui n’était pas passé par une étape de démocratie bourgeoise, ne possédait pas d’organisation de masses ni, pour autant, une tradition de cet ordre. Les Soviets furent les organes créés par la révolution, où les travailleurs se groupaient, et qui se convertirent automatiquement en un instrument d’expression de leurs aspirations. Le problème «soviets ou syndicats» ne pouvait se poser parce que ces derniers, en réalité, ne commencèrent à s’organiser qu’après la révolution de février.

Le rôle des syndicats en Espagne.

En Espagne, la situation concrète est très différente. Les syndicats jouissent d’un grand prestige et d’une grande autorité parmi les travailleurs; ils existent depuis de longues années, ils ont une tradition, et sont considérés par la classe ouvrière comme ses instruments naturels d’organisation. En outre, les syndicats de notre pays n’ont pas, comme ailleurs, un caractère purement corporatif; ils ne se sont jamais limités à la lutte pour les revendications immédiates, mais sont des organisations de type véritablement politique.
Cette circonstance explique en grande partie, que la révolution n’ait pas créé d’organismes spécifiques dotés de vitalité suffisante pour se convertir en organes de pouvoir. Par coutume et par tradition, l’ouvrier de notre pays s’adresse au syndicat tant dans les situations normales que dans les moments extraordinaires.
Est-ce un mal? Est-ce un bien? C’est une réalité, et le marxiste digne de ce nom doit juger non pas selon ses désirs et d’un point de vue subjectif mais selon la réalité concrète. Le marxiste agit avec ce qui est et non selon ce qu’il voudrait qui fût.

Les Comités révolutionnaires et le Comité Central des Milices.

«Cependant —nous objectera-t-on— pendant les journées de juillet se constituèrent des Comités révolutionnaires dans tous les villages.» En effet, mais les Comités, qui, loin d’être des organismes strictement prolétariens, étaient des organes de Front populaire, pouvaient-ils jouer le rôle des Soviets? A-t-on oublié que «tous» les partis et organisations anti-fascistes, depuis «Acció Catalana», nettement bourgeoise et conservatrice, jusqu’à la F.A.I. et au P.O.U.M., en faisaient partie? Le Comité Central des Milices, formé sur les mêmes bases, ne pouvait être l’embryon du pouvoir révolutionnaire en face du Gouvernement de la Généralité, étant donné qu’il n’était pas un organisme prolétarien, mais «d’unité anti-fasciste», une manière de gouvernement élargi de la Généralité. Il n’existait donc pas de dualité de pouvoir, mais deux organismes analogues par leur constitution sociale et leur esprit. On aurait pu parler de dualité de pouvoirs si le Comité Central des Milices et le Gouvernement de la Généralité avaient été de composition sociale différente. Mais comment les pouvait-on op-poser l’un à l’autre s’ils étaient, dans le fond, équivalents?
Il convient de signaler enfin que, même dans les moments de la plus grande splendeur des Comités, les syndicats continuèrent de jouer un rôle prépondérant. Ce n’était pas le Comité Central des Milices mais lés Comités des Centrales syndicales qui traitaient, en premier lieu, des questions les plus importantes.

La position du P.O.U.M. devant le problème des organes du pouvoir.

Le P.O.U.M. ne laissa pas cependant de comprendre dès le premier moment que la création d’organes prolétariens destinés à remplacer ceux du pouvoir bourgeois pouvait avoir une immense influence sur le dé-roulement progressif de la révolution. A cet effet, il opposa au Parlement, que républicains et staliniens prétendaient ressusciter, l’Assemblée Constituante de Comités d’ouvriers, de paysans et de combattants. Mais le mot d’ordre resta sans prise sur les masses ouvrières. Il tenta plus tard, avec une fortune aussi contraire, de rendre le mot d’ordre plus précis en le formulant de la façon suivante: «Congrès de délégués des syndicats ouvriers, des organisations paysannes et des combattants». Le terme d’«assemblée» était remplacé par celui de «Congrès», plus compréhensible pour les travailleurs, et la représentation ouvrière sortait directement des organisations syndicales, c’est-à-dire des organismes déjà existants. Le mot d’ordre continua d’avoir le caractère de «mot d’ordre de propagande», et ne s’implantait pas dans les masses.
Pourquoi, malgré tout —nous objecte-t-on— le parti ne fit-il rien pratiquement pour créer des Comités? Parce que, étant donné que les masses ouvrières n’éprouvaient pas plus qu’elles ne faisaient la nécessité de leur création, celle-ci se serait convertie en une tentative stérile, sans aucune transcendance. En outre, ceux qui se servent de cet argument oublient que les bolcheviks —dont ils nous offrent constamment l’activité en exemple à imiter servilement— ne créèrent pas les soviets. Leur grand mérite historique consista précisé-ment à partir d’une réalité concrète, les soviets déjà existants —ils avaient été créés spontanément, pour la première fois en 1905, par les travailleurs— pour les convertir en instruments d’insurrection d’abord, et en organes du pouvoir ensuite. Et à ceux qui nous accusent de ne pas avoir eu une orientation fixe à ce point de vue, nous avons à leur faire observer que la tactique ne peut être immuable ni rectiligne, mais dialectique —c’est-à-dire qu’il faut l’adapter à la réalité mouvante— et à les inviter à étudier soigneusement l’activité bolchevik en 1917, afin qu’ils se persuadent que le parti bolchevik ne se borna pas à répéter constamment une même consigne, mais changea plusieurs fois ses mots d’ordre selon les circonstances.

Les Comités de Défense de la Révolution.

Les journées de mai de Barcelone ont fait revivre certains organismes qui, durant ces derniers mois, avaient joué un certain rôle dans la capitale catalane et dans quelques localités importantes: les Comités de Défense. Il s’agit d’organismes principalement de type technico-militaire, formés par les syndicats de la C.N.T. Ce sont eux, en réalité, qui ont dirigé la lutter et qui constituaient, dans chaque quartier, le centre d’attraction et d’organisation des ouvriers révolutionnaires. Partant de ce qui est, notre parti préconisa l’élargissement de ces organismes par leur transformation en Comités de Défense de la Révolution formés par les représentants de toutes les organisations révolutionnaires; il proposa leur création non seulement dans les quartiers, mais dans tous les lieux de travail, et la constitution d’un Comité Central chargé de coordonner l’action de tous les Comités de base. Son initiative n’eut pas de résultat pratique immédiat. Nos militants agirent en étroit contact avec les «Comités de Défense» existants, mais on ne parvint pas à créer un seul Comité qui fût en harmonie avec notre conception.

Actuellement, le parti continue à répéter le même mot d’ordre et à donner des instructions concrètes à toutes ses sections pour qu’elles le répandent et dirigent tous leurs efforts à le faire passer dans la réalité. Notre projet aboutira-t-il? L’expérience nous le dira; mais en tout cas, nous ne renonçons pas, il s’en faut de beaucoup, à lancer les mots d’ordre qui s’adaptent le mieux à la situation concrète de chaque moment, à reléguer au second plan celui des Comités si les circonstances en exigent momentanément un autre, pour le remettre de nouveau au premier plan lorsque ces circonstances varient. Tel fut le cas du mot d’ordre lancé à l’occasion d’une récente crise du Gouvernement de Catalogne, «formation d’un gouvernement formé par les représentants de toutes les organisations ouvrières», gouvernement auquel on assignait pour mission principale la convocation d’un Congrès de délégués des syndicats, des organisations paysannes et des combattants; tel fut aussi le cas du mot d’ordre «constitution d’un gouvernement C.N.T.-U.G.T.», préconisé à l’occasion de la formation du gouvernement contre-révolutionnaire Negrin, parallèlement à celui de la création de Comités de Défense de la Révolution.

L’existence préalable de la dualité de pouvoirs est-elle indispensable à la victoire prolétarienne?

Pour terminer, nous voulons soumettre à un rapide examen la thèse selon laquelle la  prémisse indispensable pour la victoire prolétarienne est l’existence de la dualité de pouvoirs .
Hâtons-nous de déclarer que nous nous refusons à accorder la qualité de «dogme de foi» à cette thèse. La création de Comités, Soviets ou autres organismes révolutionnaires des masses, et la dualité de pouvoirs qui en découle, constitue un instrument puissant et très efficace aux mains des travailleurs; mais nous avons l’absolue conviction que la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, dans notre pays, est possible sans qu’existent préalablement les organes du pouvoir. Peut-on nier, peut-être, la possibilité qu’à un moment déterminé la classe ouvrière, à la suite d’une insurrection victorieuse, prenne le pouvoir et se constitue un gouvernement composé par des représentants des organisations révolutionnaires qui auraient pris la tête de l’insurrection? Devrions-nous alors nous refuser, par une fidélité stupide à un schème abstrait, à faire partie du gouvernement? Ce gouvernement ne serait-il pas un gouvernement ouvrier et révolutionnaire? Et si cette hypothèse, parfaitement vraisemblable, se réalisait, la création des organes adéquats du pouvoir se poserait comme un problème postérieur à la conquête de celui-ci par le prolétariat.
Voilà, succintement exposées, quelques-unes des réflexions que notre réalité révolutionnaire nous suggère sur le problème des organes du pouvoir. Nous savons d’avance qu’elles ne satisferont pas ceux qui sont amis de résoudre tous les problèmes à l’aide d’une recette savamment élaborée et bonne pour tous les cas. Mais le marxisme. qui n’est pas un dogme mais une méthode pour l’action, rejette les formules pour agir sur la réalité vivante et mouvante. Ce qui est fondamental, c’est la stratégie révolutionnaire; quant à la tactique, il faut l’adapter à la réalité. Évidemment, cela est plus difficile que de répéter mécaniquement une formule.

André Nin

Barcelone, 19 mai 1937

Réunion du Comité central des milices antifascistes de Catalogne

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Une Réponse to “1937-05 Le problème des organes du pouvoir dans la Révolution espagnole [Nin]”

  1. Les organes du pouvoir et la Révolution espagnole (Nin, 1937) « La Bataille socialiste Says:

    […] Voir la nouvelle version conforme au document d’origine ici. […]

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