1937-08 Adieu à Andrès Nin [Serge]

[La Révolution prolétarienne n°253, 25 août 1937]

1921, Moscou. Les échos du canon de Kronstadt sont encore dans les esprits. On ne s’habitue pas à manger le premier pain blanc de la N.E.P. La grande Commune meurtrie semble entrer en convalescence. Nous nous promenons, par les beaux soirs d’été, dans la foule murmurante des boulevards. Les arbres nous entourent de sombre fraîcheur. Pas une lumière, car l’éclairage manque encore. Mon compagnon arrive de Barcelone; et là il rentrait du Caire. Délégué de la C.N.T. auprès de l’Internationale communiste; il est jeune, mince, avec une abondante chevelure bouclée, un regard joyeux cerclé d’or, une voix bien timbrée qui contient du rire et, déjà, de la fermeté. Andrès Nin m’explique qu’il n’est point anarchiste, mais rigoureusement syndicaliste. Pas d’utopie dans sa pensée, le seul souci de conquérir et d’organiser la production…

Nous nous retrouvons dans les congrès du kremlin, dans la salle des colonnes de la maison des syndicats. Sa blouse blanche, déboutonnée au col, son profil accentué, sa cordialité. Nous nous retrouvons le soir dans la chambre de Joaquin Maurin, au Lux, pour parler d’art, d’armée rouge, de terreur rouge, d’organisation, agiter tous les grands problèmes. Nous y sommes bien, au cœur des grands problèmes: ce ne sont pas des mots, ce sont des vies, les nôtres d’abord, que nous engageons.

1923. Nous nous attablons dans un café du Ring, à Vienne. Andrès, après la prison en Allemagne, s’est réfugié à Moscou; il est le secrétaire de l’Internationale des syndicats rouges. Il passe par ici en mission. Il m’apporte de sombres nouvelles. Lénine s’en va. Lénine est peut-être mourant. Lénine sait qu’il est fini. Il y a dans les yeux de Lénine une tristesse atroce. Il a peur de ce qui se fera après lui. Boukharine va le voir, dans les jardins de Gorki, caché derrière des buissons pour ne pas le troubler. Puis Boukharine revient, le regard brouillé, disant: “ Il souffre inimaginablement, il a toute sa conscience… ” Parfois, d’un signe, Lénine demande un journal et en épelle du bout des lèvres le titre… Lénine parti, la crise s’ouvrira; nous connaissons bien les maladies de la révolution; nous voyons se lever sur l’horizon de vastes ombres…

1927, Moscou. Andrès s’est rangé du côté de l’opposition. Il est de ceux qui réclament dans le parti bolchevique le droit de penser, le droit de parole et une réforme capitale du régime, en vue de revenir à la démocratie ouvrière. Hors de là, pas de salut, nous le sentons tous. Exclus du parti, limogés, bien entendu. Serons-nous déportés comme les copains ? Sa femme, ses deux fillettes, ses livres, sa table de travail, sa vie de grand travailleur, tout cela doit disparaître demain, quand escorté d’hommes du Guépéou, il partira pour le Kazakhstan. Il ne part pas et s’en étonne: c’est à cause de son renom à l’étranger.

1931. La révolution soulève enfin des foules à Madrid. Andrès est accouru chez moi à Leningrad. Nous tenons conseil. Il rit comme un enfant. “ Figure-toi qu’à Madrid les flics portent des pèlerines à revers rouges; le troisième jour, ils les ont retournées. C’est ça, leur adhésion aux événements… ” “ Ecoute encore, mon vieux. On a vu des milliers de types faire la file aux portes des permanences du parti de primo de Rivera: ils venaient se désaffilier d’urgence, tu saisis… Un archevêque s’est désaffilié par télégramme. C’est un monseigneur prudent et pressé…” Le comique du drame, Andrès le comprend à fond. Il enverra demain au Comité central une sommation écrite d’une telle encre qu’il faudra bien qu’on le f… en prison ou qu’on le laisse partir… Si c’est la prison qui l’attend, je ferai ceci, cela, le peu que je pourrai. Si c’est la libération, il tâchera de m’aider à sortir de ma demi-captivité. Je me souviens nettement d’un mot de lui : “ D’ailleurs, là-bas aussi, je dois me préparer à encaisser pas mal de prison… Ce sera rudement compliqué, la révolution espagnole… ” Peu de temps après, je reçus de lui une carte timbrée de Riga…

1932. Olga – sa femme – m’envoie de Barcelone un mot où pointe l’angoisse. La réaction semble l’emporter après les révoltes anarchistes. Andrès, arrêté, a été conduit dans le Midi, peut-être pour être déporté en Afrique. J’avertis des amis de France, mais ils ne recevront jamais ma lettre. Et je ne saurai plus rien d’Andrès. A l’autre bout de l’Europe, je suis moi-même coffré : j’en ai pour des années.

1936, Bruxelles. Ses lettres m’arrivent enfin, hâtives, bousculées, pleines de faits et de force. Il est à la tête d’un parti ouvrier d’extrême-gauche, formé d’anciens communistes opposants, résolument hostiles au stalinisme totalitaire. Il mène une rude partie, entre les anarchistes qui ne voulant point “ faire de politique ” en font souvent, avec le plus beau courage, de fort mauvaise, les républicains indécis, bourgeois au fond, l’intrigue stalinienne grandissante… Il voit dangereusement clair, avec sa longue expérience de Russie. Pendant les premiers mois, conseiller à la justice du gouvernement catalan, il légalise la révolution dans le droit, simplifie d’une main rude les procédures, crée les Tribunaux populaires. Les staliniens exigent son éviction du pouvoir et, comme ils ont des arguments fort persuasifs (voyez armement…), l’obtiennent…

Juin 1937. Le 17, une mauvaise nouvelle nous est parvenue. Andrès Nin vient d’être, hier, arrêté à Barcelone et emmené à destination inconnue par des policiers staliniens. On affirme qu’il a été aussitôt assassiné. Le gouvernement de Valence ne sait rien, celui de Barcelone ne peut rien. Des amis prennent le train, arrivent là-bas. Ce sont des socialistes et des syndicalistes anglais et français. Le ministre de la justice, M. Irujo, les rassure. Nin est vivant, tout le monde est fixé sur les énormes accusations calomnieuses formulées contre lui; mais il est à Madrid dans une prison particulière du parti communiste, dont il va falloir le tirer…

Et c’est fini. On n’a pas pu l’en tirer. Personne ne sait ce qu’il est devenu, ce qu’est devenu l’un des tribuns les plus ardents du prolétariat d’Espagne. Qu’on l’ait embarqué pour la Russie ou assassiné dans une ruelle, comme l’affirment des rumeurs – c’est fini. Adieu, mon ami. Ta grande vie courageuse nous reste, semée d’œuvres et d’action. Ta mort terrible nous reste aussi. C’est jusqu’au bout, comme toi, qu’il faut tenir pour que le socialisme soit libre.

Publicités

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :