1937-10 Un livre de Joaquin Maurin [Lazarévitch]

Note de lecture de Révolution et contre-révolution en Espagne de J. Maurin parue dans La Révolution prolétarienne N° 256 du 10 octobre 1937

L’auteur de ce livre est actuellement en prison à Saragosse, attendant la sentence d’un conseil de guerre, menacé de la peine de mort. Chez les Blancs.

Son frère Manolo Maurin, est lui aussi en prison, mais à Barcelone, dans l’attente du jugement du Tribunal spécial, menacé lui aussi de la peine de mort. Chez les Rouges. Tous les deux parce que militants du POUM. Comment cela peut-il se faire ? Comment le même parti peut-il soulever autant de haine dans les deux camps ? Que veut ce parti ?

Nul n’était mieux qualifié pour y répondre qu’un de ses fondateur et son animateur le plus actif. Cette voix d’un emprisonné, retentissant à la veille probablement de son exécution, présente avec talent un immense tableau, inondant de clarté le sombre et complexe problème espagnol.

Avant d’exposer en résumé l’argumentation serrée de Maurin, il faut pourtant, obéissant en cela au souci dominant de la RP : dire ce que l’on croit être la vérité, citer les quelques objections que soulèvent les conclusions de Maurin.

Dans un projet de programme minimum il s’affirme partisan convaincu d’un État auquel il réserve d’ailleurs un rôle extrêmement important. Il lui fixe comme base l’Alliance ouvrière, qu’il définit comme suit:  » Toutes les sections des partis et syndicats ouvriers d’une localité forment un faisceau, un bloc. On constitue un comité avec les représentants de chaque organisation adhérente, comité qui centralise la direction de tous les mouvements projetés  » (p. 154). Comment le contrôle des masses elles-mêmes pourra-t-il s’exercer sur cette coalition de comités ? Comment déterminer la proportion d’influence que la majorité du prolétariat veut accorder à tel ou tel autre groupement ? Comment éviter la formation d’une bureaucratie nouvelle dans un État de ce type dirigé par des hommes appartenant précisément à la caste bureaucratique qui est actuellement à la tête des partis et syndicats? D’autre part, Maurin voudrait confier à l’État et aux municipalités la propriété de toutes les grandes entreprises et services publics. Il ne réserve dans la production aucun rôle aux syndicats ouvriers. Ceci est particulièrement important en Espagne où spontanément les prolétaires de toutes tendances accordent énormément de confiance aux organisations syndicales.

En parlant des anarchistes, Maurin se laisse entraîner à des arguments haineux et non fondés. Il confond les éléments libéraux des anarchistes, qui sont d’ailleurs souvent leurs théoriciens, leurs écrivains, leurs journalistes, leurs orateurs avec leurs militants syndicaux, absolument lutte de classe, conduisant des grèves et pratiquant l’action directe. Pour les premiers l’appréciation de Maurin est juste:  » Ils se croient l’axe du monde et pensent que celui-ci tourne autour d’eux. La société ne se divise pas en classes antagonistes, mais en anarchistes et non-anarchistes. Les premiers sont les bons, les seconds les mauvais. (L’influence des doctrines philosophiques bourgeoises et du christianisme lui-même se reflète dans la mentalité anarchiste.) La révolution salvatrice sein bien entendu réalisée par les bons, les anarchistes. Et ils devront la mener à bien non seulement sans le concours des autres, mais malgré et contre les autres. La révolution sera donc anarchiste» (p. 121). Mais cette appréciation ne saurait s’appliquer aux militants anarchistes de la base que la réalité pousse à la lutte de classes la plus acharnée.

Maurin n’accorde que très peu de place à l’opportunisme des dirigeants anarchistes, défaut infiniment plus grave au point de vue prolétarien. Mais il est injuste lorsque, pour prouver que l’anarchisme est réfractaire à toute évolution, il se débarrasse du syndicalisme en affirmant simplement que « anarchisme et syndicalisme étaient au fond antithétiques ». Il cite d’ailleurs lui-même un exemple de pareille évolution en évoquant les anarchistes des Asturies, leur adhésion à l’Alliance ouvrière et leur tradition foncièrement lutte de classe. En ce qui concerne les communistes et les anarchistes, les notes de Victor Serge accompagnant ce livre remettent au point en se basant sur les derniers événements des conclusions établies en 1935 et dépassées depuis.

Mais la véritable valeur de l’œuvre de Maurin réside dans son analyse de la faillite de la démocratie bourgeoise. Connaissant admirablement l’histoire sociale de l’Espagne il rappelle avec force la situation paradoxale de la bourgeoisie espagnole mise devant la nécessité d’accomplir une révolution démocratique balayant le féodalisme, renâclant devant cette nécessité parce que sentant dans les reins la poussée du prolétariat annonçant son avènement dans sa révolution à lui: la révolution sociale.

C’est ainsi que naît l’avorton: la République de 1931. Dans tous les domaines, il aura pour trait caractéristique la contradiction entre une généreuse apparence et une réalité despotique. Nulle constitution, pas même celle de Weimar, n’est aussi libérale que celle de la République espagnole.

Mais Maurin d’ajouter aussitôt:  » La constitution a été effacée par les lois postérieures. Elle est abstraite. Ce qui est concret, et par conséquent dangereux, c’est sa négation: la Loi d’Ordre public approuvée par le même parlement qui élabora et vota la constitution, loi qui justifie la dictature permanente. Grâce à elle, les libertés démocratiques peuvent constitutionnellement cesser d’exister. Dans ce double jeu, cette parodie juridique — Constitution (endroit) et Loi d’Ordre Public (envers) on voit clairement l’hypocrisie d’une bourgeoisie en pleine crise. Elle sent que la vague populaire demande la liberté et elle lui accorde une constitution. Mais, traîtreusement, elle lui reprend ce qu’elle lui a donné. » Dire que c’est à la défense de pareille démocratie que socialistes de droite et communistes voudraient limiter naturellement à la lutte antifasciste ! Mais que penser des ministres anarchistes acceptant d’administrer en respectant les lois de cette démocratie, lois qui organisaient les emprisonnements administratifs et la censure jugulant la presse ouvrière ?

Dans le domaine agraire, la démocratie a pratiqué la même escroquerie. Maurin démontre que le fond de la tragédie espagnole est la famine à laquelle est voué le paysan par suite de la concentration des terres cultivables entre les mains d’une minorité infime de propriétaires. Or, en Espagne centrale comme en Catalogne la démocratie bourgeoise n’a su qu’amorcer une réforme superficielle. la conclusion de Maurin est nette:  » La situation à la campagne est en 1935 pire qu’il y a cinq ans. L’exploitation des paysans est plus intense. Les dettes des paysans ont augmenté. Le chiffre officiel des chômeurs agricoles est d’un demi-million. Le reflux de l’émigration et la crise industrielle refoulent vers les villages des vagues entières d’affamés. Ces vaincus reviennent partager avec leurs familles un pauvre morceau de pain. Le désespoir atteint parfois des proportions tragiques comme à Castillblanco et à Casas Viejas » (p. 28).

Pour la Catalogne, le bilan est aussi écrasant. « Après quatre années de la République, les paysans catalans se trouvaient dans la même situation qu’en 1930. Les propriétaires triomphaient. Les (…)


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