1937 De la démocratie soviétique [Serge]

Extrait de Destin d’une révolution: U.R.S.S. 1917-1936,Victor Serge (B. Grasset, 1937).

L’empêchement de Lénine par la maladie dans ses dernières années et sa mort prématurée ont toujours donné lieu à interprétations et suppositions sur ce qu’il aurait pu, peut-être, impulser comme autre cours à la révolution russe car, quoique ayant présidé aux choix de 1921, il était conscient du « capitalisme d’État » et d’une « déformation bureaucratique ». Nombre de critiques de gauche du stalinisme n’ont cessé depuis de se quereller pour dater une bascule irréversible ou un insaisissable « Thermidor ». Rentré d’URSS grâce à une campagne internationale, Victor Serge rejoignait la déjà grande cohorte des exclus,  apportant dans cet inépuisable arrière-plan de « et si… » [Lénine avait vécu plus longtemps…] sa contribution en défense de Lénine et du bolchevisme. L’argumentaire en ce sens , ou le plaidoyer (c’est selon), témoigne fortement d’un état d’esprit, d’un angle d’explication du stalinisme (avant/après) qui ne satisfera ni ceux qui se demanderont pourquoi Lénine était-il à ce point entouré de gens néfastes (Ordjonikidzé et Staline méchants à l’insu de mon plein gré dirait Virenque…), pourquoi une révolution dépendrait-elle à ce point de la survie de son leader si elle était vraiment sur la bonne voie, ni ceux qui voudront réinscrire l’histoire de cette période dans celle des classes en lutte et de l’accumulation du capital en Russie (par un État bureaucratique ayant peut-être pallié les incapacités de la bourgeoisie russe ?), mais laissera tout un espace aux courants trotskysants qui prétendront que l’U.R.S.S. n’était qu’un bon moule mal dirigé, qu’il n’y avait qu’une crise de la direction révolutionnaire et non une crise de la théorie du socialisme à construire pour de vrai. Victor Serge, dans la sincérité d’une génération confrontée à la dégénérescence rapide d’une révolution en laquelle elle avait placée tous ses espoirs, contribue ici au mythe d’un Trotsky ennemi de la bureaucratie, au mythe d’un stalinisme accidentel, au mythe d’un socialisme réduit à une économie marchande organisée par l’État.

S.J., 31-10-2011

Le parti bolchévik, connu pour la fermeté de sa discipline, la devait davantage à l’unité de sa doctrine qu’à la contrainte. La centralisation démocratique, c’est-à-dire une direction fortement centralisée, démocratiquement élue et soutenue par un parti démocratique à la base, impliquait une large liberté de discussion et la plus stricte discipline dans l’action. A l’époque des négociations de Brest-Litovsk on vit Lénine en minorité au Comité Central. Dans les moments où la direction du parti lui échappait, Lénine menaçait de démissionner du CC pour reprendre dans le rang, parmi les militants, sa liberté d’agitation. On vit en 1918, les communistes de gauche, dirigés par Boukharine  et Radek, former une opposition qui prépara ouvertement la scission et négocia en secret, avec certains socialistes-révolutionnaires de gauche l’arrestation de Lénine. Elle publiait des journaux et tenait des conférences. Comme elle était de bonne foi, il n’y eut ni scission, ni sanctions, les événements ayant modifié la politique et la situation du parti. L’opposition se résorba. Les mœurs démocratiques du parti allaient faire place en 1919 et dans les années suivantes à l’état de mobilisation, nécessité par le communisme de guerre. Pour s’affermir et trouver des hommes, le parti recrute sans avoir le temps d’éduquer; la guerre civile ne lui laisse pas une heure de répit et il faut tout organiser dans un camp retranché en proie à la famine. Le conflit entre les éléments avancés et arriérés du prolétariat trouve aussi son expression dans le parti qu’il faut sans cesse épurer des aventuriers et des profiteurs; on ne saurait l’épurer des petits parvenus qui ne sont ni des aventuriers ni des profiteurs ostensibles, qui sont souvent de bons combattants ouvriers et qui commencent à faire masse. Ils commencent sans le savoir la conquête de l’État. Les routines de l’ancien régime, abolies dans les institutions, sont encore très puissantes dans leur esprit; ils apportent donc peu d’esprit socialiste dans les bureaux appelés à tout diriger… Dès 1920, le mal bureaucratique se fait sentir, on entrevoit nettement l’échec de l’Etat-Commune.

L’opposition ouvrière (Chliapnikov et Alexandra Kollontay) dénonce alors le péril, à peu près en même temps que Miasnikov (le groupe de La Vérité Ouvrière) et que le groupe Paniouchkine qui tentera de fonder à Moscou un nouveau parti communiste (1922). Ces oppositions tombent mal. Leurs protestations coïncident avec des vagues de soulèvements dans les campagnes. L’apogée de la famine, le terrible épisode de Cronstadt, la crise, en un mot, du communisme de guerre qui n’est pas viable. Il repose sur les réquisitions dans les campagnes, la mainmise totale de l’État sur la production et la répartition, le ravitaillement par catégories, dans les villes, afin de pourvoir d’abord aux besoins des ouvriers. On a trop nationalisé en nationalisant tout pour briser toutes les résistances. On le sait bien, car on eût voulu suivre d’autres chemins. Par malheur, la clairvoyance de Lénine est à ce moment en défaut, il ne voit pas la possibilité de sortir des voies du communisme de guerre sans céder à la contre-révolution rurale. Trotski, parcourant le pays en tout sens, a plus de contact avec les masses, surtout dans les campagnes, et dès février 1920, au retour de l’Oural, il propose le remplacement du système des réquisitions par une sorte d’impôt en nature, c’est-à-dire la pacification des campagnes par une nouvelle politique économique. Devant l’échec de sa proposition au Comité central, il va chercher d’autres solutions, beaucoup moins heureuses. Les soulèvements de Cronstadt et de Tambov mettent la république à deux doigts de sa perte au début de 1921 et Lénine, rendu à l’évidence, fait adopter l’impôt en nature pour les paysans et l’ensemble des mesures qu’on a appelé la NEP – nouvelle politique économique : liberté du petit commerce (monopole du blé), concessions aux capitalistes étrangers, encouragement aux artisans, bref : compromis avec les ruraux.

La question de la liberté politique va se poser sous deux aspects différents. Il ne s’agit pas de rendre à la contre-révolution des facilités d’agitation sur le terrain mouvant de la NEP, mais d’enrayer la bureaucratisation croissante de l’État et de rendre la parole au prolétariat révolutionnaire organisé dans le parti, le seul parti qui a puissamment survécu aux épreuves de la guerre civile, le seul parti auquel, en dépit de ses erreurs, la révolution doive la victoire et la vie. Les dernières années de Lénine vont être tragiquement hantées par ces préoccupations. « Notre État, dit-il, est un État ouvrier et paysan à déformation bureaucratique. » Comment le réformer ? Comment le guérir ? Lénine, malade, use ses forces finissantes à chercher des moyens de réforme. Une sorte d’angoisse perce dans ses dernières manifestations. « La machine vous échappe des mains, on dirait qu’un la dirige, elle court dans une autre direction que celle qu’on lui a fixée… » (Discours du 29 mars 1922 au XI° Congrès du parti.) « Si nous nous considérons Moscou avec ses 4.700 communistes responsables et toute la machine bureaucratique, qui des deux mène l’autre? En vérité, les communistes ne mènent pas, ils sont menés. » Il propose à Trostki de s’unir pour combattre au sommet du parti le noyau bureaucratique, déjà cristallisé autour de Staline. Il propose l’exclusion pour deux ans d’Ordjonikidzé qui s’est distingué au Caucase par ses procédés dictatoriaux. Il écrit son étude sur l’Inspection Ouvrière appelée à devenir un organe de lutte permanente contre la bureaucratie, — mais à la tête de laquelle se trouve tout de suite placé un bureaucrate authentique qui recourt à de bas stratagèmes pour tromper Lénine, cloué dans son fauteuil de malade, allant jusqu’à proposer de ne point publier ses articles, mais d’imprimer pour lui seul des numéros de la Pravda les contenant. Dans le document qu’on a nommé son testament, Lénine recommande de relever de ses fonctions de secrétaire général Staline « grossier et déloyal ». La dernière lettre qu’il écrit est une lettre de rupture à Staline, devenu dès alors le maître de l’appareil du parti, en d’autres termes le personnage le plus représentatif de la bureaucratie montante.

L’opposition de 1923 réveille un instant le parti. Trotski lui donne une charte en réclamant dans ses articles un « cours nouveau » au sein du parti. La jeunesse des universités, les cadres communistes de l’Armée rouge et de la Tchéka soutiennent ce programme. Le Comité Central, dirigé par une fraction occulte à la tête de laquelle se sont placés Kamenev, Staline, — « l’inébranlable triumvirat », dira bientôt Zinoviev, — manœuvre, publie une résolution très démocratique qui ne sera jamais appliquée, épure brutalement les universités, agite même le spectre d’un complot militaire,  car Trotski est encore le chef du Conseil supérieur de la Guerre. La mort de Lénine, le 21 janvier 1924, semble apaiser le débat sur un deuil immense. En réalité, l’opposition est déjà vaincue, la coterie bureaucratique affermit toutes ses positions.

On a beaucoup épilogué sur cette défaite. D’aucuns vont jusqu’à reprocher à Trotski de n’avoir pas eu recours à cette époque à un coup de force dont le succès eut été probable étant donnés sa popularité et l’attitude des cercles militaires. C’est oublier que le socialisme et la démocratie ouvrière ne sauraient naître de pronunciamentos. Le mérite du révolutionnaire est d’avoir refusé de s’engager dans cette voie, tentante pour tout ambitieux. Au demeurant, l’explication de la défaite de l’opposition de 1923 n’est à rechercher ni dans une indisposition de Trotski, qui se trouva hors de combat dans les journées les plus critiques, ni dans sa répugnance pour le coup de force. On lui discerne sans effort des causes plus profondes et plus générales.

A aucun moment de son histoire, la révolution socialiste qui se déroule en Russie ne saurait être considérée séparément du mouvement ouvrier international. Le parti russe et la IIIe Internationale étaient déjà très alourdis, très ankylosés en 1923, pas assez toutefois pour que le prolétariat russe ne fût, au cours de la crise révolutionnaire que traversa l’Allemagne, secoué par un espoir sans bornes. Les Russes furent prêts à soutenir la révolution allemande. Trotski fit, sans grand mystère, adopter les mesures de préparation nécessaires à une action de soutien tout à fait effective. Des militants russes prirent part à la préparation de l’insurrection avortée en Saxe. Ils constatèrent à la conférence de Chemnitz que le P.C.A. n’était pas prêt au sens technique du mot. Les avant-gardes du prolétariat allemand ne demandaient qu’à se battre pour le socialisme contre une bourgeoisie dont la faillite était éclatante, les masses eussent suivi, la situation générale semblait nettement favorable, mais les armes faisaient défaut et les cadres du parti ne valaient pas grand’chose. En fait la bureaucratisation de l’Internationale compromettait tout. Le président social-démocrate Ebert donna des pleins pouvoirs au général von Seekt, le parti communiste fut dissous sans résistance. Il n’y eut qu’une courte bataille de rues à Hambourg où le contrordre n’était pas parvenu à temps.

Ce fut, depuis la fin de la guerre la troisième défaite définitive pour toute une époque, de la révolution européenne. Le prolétariat allemand avait été vaincu par les armes en 1918-1919 ; en Italie, la contre-révolution préventive venait de porter Mussolini au pouvoir l’année précédente. Sur le plan russe, les répercussions de cet échec devaient être graves. L’espoir de rompre le cercle de fer dans lequel étouffaient les Soviets avait galvanisé les dernières forces de la génération d’Octobre.

La défaite de Chemnitz-Hambourg signifiait pour elle un isolement

durable, des difficultés économiques accrues, une dépression morale, l’affaiblissement des tendances révolutionnaires internationales, l’affermissement des tendances bureaucratiques, nationales et modérées…

La conquête de l’Etat socialiste par la bureaucratie s’explique avant tout par la défaite de la révolution ouvrière en Europe centrale.

A la mort de Lénine, les bureaux font un coup de génie. Une campagne publicitaire, mettant à profit la profonde émotion provoquée par la disparition du vieil Illitch, fait entrer dans le parti 240.000 ouvriers, ce qui porte ses effectifs de 351.000 membres à 591.000.

Que valent ces nouveaux communistes ? Ils n’étaient pas venus à Lénine de son vivant. Ils étaient demeurés à l’écart du parti pendant la guerre civile, ils venaient maintenant à Lénine embaumé, au pouvoir fort, à l’ordre établi, stable, qui n’exigeait plus de sacrifices et promettait même des avantages. L’atmosphère spirituelle de la Russie change d’un seul coup en 1924, cependant que l’on construit aux pieds des murs du Kremlin un mausolée pour la momie de Lénine. La pensée marxiste se fige en répétitions verbales ; il faut stéréotyper des formules pour que leur contenu s’évanouisse et le léninisme, inventé la veille, substitue solennellement au marxisme révolutionnaire de Lénine ses ratiocinations sur des textes – bientôt tronqués – ses violences verbales, ses serments, ses déformations, sa bigoterie.

Peu de temps auparavant, le parti comptait sur 350 .000 membres, 50.000 ouvriers et 300.000 fonctionnaires. Ce n’était plus en parti ouvrier, mais un parti d’ouvriers devenus fonctionnaires. On vient d’y admettre un quart de million d’ouvriers arriérés. L’aspect de la statistique se modifie, on peut soutenir que le parti est de nouveau un parti ouvrier ; ce n’est plus en tout cas celui de l’avant-garde, c’est plutôt celui de l’arrière-garde. Comme les fonctionnaires y détiennent tous les leviers de commande, nous sommes bien obligés de le définir : un parti de masse d’ouvriers arriérés dirigés par les bureaucrates parvenus.

Dans les organisations de base, les militants qui ont passé par l’action illégale sous l’ancien régime, les vrais gardiens de la tradition bolchévik, sont en nombre tellement infime qu’ils ne comptent numériquement plus ; ceux qui ont participé activement à la révolution ne forment plus qu’un faible pourcentage.

Et la question de la succession de Lénine se pose à ce parti malade. Précisons qu’il s’agit d’une succession essentiellement spirituelle. Lénine n’était ni un président de parti ni un secrétaire général, ni un chef proclamé ; membre du Comité central sans plus et président du Conseil des Commissaires du Peuple, premier ministre de la révolution, son ascendant personnel était celui d’une supériorité intellectuelle et morale si reconnue que nul besoin n’était de l’imposer.

Sa simplicité de militant, la rectitude de son esprit socialiste ne lui eussent jamais fait tolérer la moindre flagornerie. Un seul homme pouvait, par l’éclat des services rendus et d’une supériorité incontestée, prétendre à sa succession: Trotski. Lénine l’avait en quelque sorte recommandé avant de partir. Mais il n’appartenait pas à la coterie des vieux bolcheviks, ayant beaucoup discuté pendant quatorze ans de 1903 à 1917, les idées de Lénine; de plus, et c’était le plus grave, il s’était fait le promoteur du cours nouveau contre la bureaucratie. Quand les masses passives et lasses se taisent, les intrigues personnelles peuvent acquérir une importance capitale. Or deux hommes briguent, contre Trotski, la succession de Lénine: Zinoviev au premier plan, hautement, et Staline, à demi-masqué, dans la coulisse. Zinoviev, le plus proche des collaborateurs de Lénine depuis les débuts du parti, président du Soviet de Pétrograd, président de l’Internationale Communiste, agitateur remarquable, un peu vulgaire de ton, dont on peut dire qu’il fut la plus grande erreur de Lénine.

Staline, vieux militant géorgien, peu connu du parti, inconnu des masses, caractère ferme, intelligence orientale, bornée, vive et rusée, noyautait depuis longtemps l’armée et, du secrétariat général du parti, poste d’exécutant naguère, se faisait un poste secret de commandement. Son activité inlassable consistait à placer partout ses créatures. Son flair politique à traduire avec une grande habileté pratique les aspirations des parvenus de la révolution.

Il fallut, pour entamer la popularité de Trotski, inventer toute une idéologie, le trotskysme, funeste antinomie du léninisme. Un des vieux bolcheviks qui firent cette triste besogne de falsification de l’histoire et des idées…

La presse fut inondée de copies antitrotskystes. Les bibliothèques se remplirent d’œuvres de circonstances fabriquées sans foi ni talent, mais écrasantes, hallucinantes par la puissance du nombre, l’impudence et la monotonie. On en fit des tirages à millions.

Les partis communistes de l’étranger furent brisés pour une hésitation à se prononcer contre le trotskisme. Cette destruction des premiers cadres de l’Internationale Communiste commença par le parti français, le plus important, d’où furent éliminés, par les pires procédés, des militants de la première heure tels que Souvarine, Monatte et Rosmer. Ce fut l’époque de la bolchévisation « rapide et complète » des partis de l’Internationale Communiste (thèses de Béla-Kun) ; de la concentration à outrance de l’I.C. « parti mondial unique » (Zinoviev) ; au sein des partis, du régime totalitaire. Les termes officiellement consacrés sont : structure « monolithique » de l’organisation, « approbation à cent pour cent » de la politique des dirigeants par les adhérents. La machine bureaucratique approchait de la perfection.

Vers 1926, la situation s’éclaircit, le trotskysme est vaincu. Trotski, évincé des organes dirigeants, se tait. L’Internationale végète après de sanglantes défaites en Esthonie et en Bulgarie, Zinoviev, premier personnage du Bureau Politique, encensé par les gazettes, accueilli par les assemblées de fonctionnaires avec des ovations frénétiques, paraît s’imposer à la place de Lénine. Ce n’est ni une grande intelligence politique ni un vrai chef, ni même un militant scrupuleux vis-à-vis des masses et du parti, – fort loin de là ; du moins est-ce un bureaucrate bolchevik sincèrement attaché à l’internationalisme révolutionnaire. La lente conquête de l’appareil du parti achevée par sa coterie. Staline l’attend là, au tournant de la crise latente du régime…

L’industrie, très faible, n’assure qu’imparfaitement le ravitaillement des campagnes en articles manufacturés. Les paysans commencent à s’enrichir, l’impôt payé, en accumulant des réserves de blé. Il y a près d’un million de chômeurs inscrits et près d’un milliard de pouds de céréales – valant un milliard environ de roubles or – dans les greniers des paysans cossus.

Responsables eux-mêmes des difficultés de la politique intérieure, Zinoviev et Kamenev découvrent qu’une bourgeoisie embryonnaire est en train de se former paysans cossus, commerçants, spéculateurs, fonctionnaires et spécialistes bien rétribués.

Au quatorzième congrès du parti, une bataille aussi soudaine que confuse met aux prises l’organisation de Léningrad (Zinoviev) et le congrès tout entier, préparé par le secrétaire général. Staline l’emporte aisément, fait remanier le comité central et le bureau politique, tout en y laissant ses adversaires réduits à l’impuissance, s’installe au pouvoir…

Le parti est virtuellement fini, les anciens conducteurs de la révolution ne devraient pas l’ignorer, mais les uns, comme Zinoviev, sont pris à leurs propres phrases avant d’être étranglés par la machine bureaucratique qu’ils ont montée, les autres comme Trotski pensent que, n’y aurait-il qu’un chance contre cent d’obtenir un redressement intérieur, il faudrait la tenter.

Du point de vue de l’intérêt supérieur du prolétariat, ceux-ci ont indéniablement raison. Quel n’eut pas été, pour le mouvement ouvrier de tous les pays, l’effet démoralisant d’une dégénérescence bureaucratique du régime des Soviets sans lutte, sans opposition, sans le sacrifice des meilleurs ?

On voit en 1927 se produire un regroupement inattendu qui, partout ailleurs eut été incompréhensible à moins de dénoter le plus triste manque de scrupules politiques. Les inventeurs et les persécuteurs du trotskisme de la veille, Zinoviev et Kamenev, se retournent vers Trotski, lui offrent leur alliance, reconnaissent qu’il eut raison contre eux, font l’éloge de sa probité révolutionnaire, réclament avec lui le cours nouveau dans le parti.

Une plate-forme commune de la nouvelle opposition est signée de Trotski, Zinoviev, Kamenev, Piatakov, Bakaev, Evdokimov, Smilga, Préobrajenski. Ce document dénonce le danger qua fait courir à la révolution la formation d’une nouvelle bourgeoisie (le koulak, le nepman et le bureaucrate ; le paysans cossu, le commerçant et le fonctionnaire) ; critique l’industrialisation au ralenti qui creuse le fossé entre les cités prolétariennes et les campagnes, l’industrie, trop faible, ne pouvant satisfaire les besoins des ruraux ; préconisé la révision des plans quinquennaux ridiculement étriqués proposés par la bureaucratie ; dénonce la mainmise des bureaux sur le parti et de la fraction Staline sur les bureaux ; réclame le retour à la démocratie intérieure.

Dans de domaine de la doctrine un grand débat s’ouvre entre la conception nationale du socialisme (Staline, le « socialisme dans un seul pays ») et l’internationalisme socialiste qui revêt sa forme la plus nette dans la théorie de la révolution permanente, formulée par Trotski. Cette théorie considère la révolution socialiste, même quand elle vainc momentanément dans un pays isolé, comme essentiellement internationale et constituant un procès continu dont les formes pourront se modifier, qui pourra connaître des accalmies, mais qui ne saurait s’interrompre jusquà la victoire internationale du prolétariat.

Trtoski écrit dans « La révolution permanente » que « Le marxisme procède de l’économie mondiale considérée non comme la simple addition de ses unités nationales mais comme une puissante réalité indépendante créée par la division internationale du travail et par le marché mondial qui, à notre époque, domine de haut les marchés nationaux. Les forces productives de la société capitaliste ont depuis longtemps dépassé les frontières nationales… C’est une utopie réactionnaire que de vouloir créer dans le cadre national un système harmonieux et suffisant composé de conditions géographiques, historiques et culturelles du pays qui fait partie de l’économie mondiale… La révolution permanente, au sens que Marx avait attribué à cette conception, signifie une révolution qui ne veut transiger avec aucune forme de domination de classe, qui ne s’arrête pas au stade démocratique mais passe aux mesures socialistes et à la guerre contre la réaction extérieure…. Une révolution qui ne finit qu’avec la liquidation totale de la société de classe….. La révolution prolétarienne ne peut être maintenue dans les cadres nationaux que sous forme de régime provisoire, même si celui-ci dure assez longtemps comme le démontre l’Union soviétique… Si l’Etat prolétarien continuait à rester isolé, il succomberait à la fin, victimes de ces contradictions. Son salut est uniquement dans la victoire du prolétariat des pays avancés. De ce point de vue la révolution ne constitue pas un but en soi ; elle ne représente qu’un anneau de la chaîne internationale. La révolution internationale, malgré ses reculs et ses reflux provisoires, représentent un processus permanent… L’internationalisme n’est pas un principe abstrait ; il ne constitue que le reflet politique et théorique du caractère mondial de l’économie, du développement mondial des forces productives et de l’élan mondial de la lutte de classes. »

Il eut fallu, à ce propos, se rappeler le mot si net de Lénine : « Notre salut est dans la révolution européenne. » (Discours au septième congrès des Soviets, en 1918). Si la révolution allemande, c’est-à-dire la révolution socialiste dans un pays pourvu d’une base industrielle plus avancée et d’un prolétariat plus nombreux, avait exigé le sacrifice de la révolution russe, Lénine estimait que ce sacrifice eut dû être consenti. Il suffisait d’un coup d’œil honnêtement jeté en arrière pour se convaincre que la République fédérative des Soviets devait tout au prolétariat occidental, donc à la permanence et au caractère international de l’action ouvrière et que ses vicissitudes mêmes reflétaient à la fois la conjoncture économique mondiale et la situation des travailleurs dans les autres pays. N’était-ce pas à Berlin, à Vienne, à Glasgow, à Paris, à Toulon, dans le monde entier, que l’intervention (impérialiste contre la Russie révolutionnaire) avait échoué parce que les prolétaires ne voulaient pas se battre contre leurs frères de Russie ?

Mais du côté dominant dans le débat aucune bonne foi ni intellectuelle ni autre n’est de mise. Ceux qui ont vécu ces moments n’en oublieront jamais le cauchemar : il est inexprimablement oppressant de respirer le mensonge, de voir fausser tous les raisonnements, déformer chaque parole prononcée, d’assister en un mot à cet obscurcissement de la conscience sociale. Il était voulu, indice d’une gravité tragique. Il ne s’agissait nullement de la vérité, le pouvoir seul était en question et plus la position de ceux qui le détenaient était malencontreusement fausse, plus leur politique était contraire à leurs propres déclarations, plus ils devaient déformer avec acharnement la vision de toutes les choses. Pour achever la conquête de l’Etat ouvrier, il fallait que la bureaucratie imposât son socialisme national, ses nouveaux mensonges conventionnels, ses falsifications de doctrine.

La révolution chinoise corsa le débat en mettant la tendance révolutionnaire dans la nécessité absolue de poser nettement, quoi qu’il lui en coûtât, toutes les questions de principe et de tactique. Sans les événements de Canton-Shangaï-Hankéou l’opposition eut pu temporiser quelque temps, peut-être jusqu’au moment où, dans peu de mois, la crise du blé allait mettre les gouvernants en demeure de reconnaître l’existence du paysan cossu et le sérieux du problème de l’industrialisation. Mais la révolution chinoise allait à d’immenses victoires, de nature à contre-balancer par leurs conséquences internationales, l’apaisement du prolétariat d’Europe.

La prise de Shangaï par les syndicats, l’occupation des concessions et des usines de Hankéou après l’étonnante campagne du sud au nord dirigée en réalité par l’ancien chef des partisans de l’Oural, Blucher, le mouvement des paysans, tout attestait que des possibilités inappréciables étaient ouvertes… Nous savions cependant que Tchang-Kay-Shek avait personnellement partie liée avec Staline. – Staline qu’il dupait – et que le Kuomintang préparait le désarmement, sinon l’égorgement de ses membres communistes (c’est toujours sous le prétexte de désarmer qu’on égorge). Pour la première fois, tout au grand jour, le régime bureaucratique sabotait obstinément un formidable mouvement révolutionnaire, car ses intérêts propres (nationaux), contraires à ceux du prolétariat, l’y obligeaient. Quel n’eut pas été, pour le mouvement ouvrier de tous les pays, l’effet démoralisant d’une dégénérescence bureaucratique du régime des Soviets sans lutte, sans opposition, sans le sacrifice des meilleurs ?

On voit en 1927 se produire un regroupement inattendu qui, partout ailleurs eut été incompréhensible à moins de dénoter le plus triste manque de scrupules politiques. Les inventeurs et les persécuteurs du trotskisme de la veille, Zinoviev et Kamenev, se retournent vers Trotski, lui offrent leur alliance, reconnaissent qu’il eut raison contre eux, font l’éloge de sa probité révolutionnaire, réclament avec lui le cours nouveau dans le parti.

Une plate-forme commune de la nouvelle opposition est signée de Trotski, Zinoviev, Kamenev, Piatakov, Bakaev, Evdokimov, Smilga, Préobrajenski. Ce document dénonce le danger qua fait courir à la révolution la formation d’une nouvelle bourgeoisie (le koulak, le nepman et le bureaucrate ; le paysans cossu, le commerçant et le fonctionnaire) ; critique l’industrialisation au ralenti qui creuse le fossé entre les cités prolétariennes et les campagnes, l’industrie, trop faible, ne pouvant satisfaire les besoins des ruraux ; préconisé la révision des plans quinquennaux ridiculement étriqués proposés par la bureaucratie ; dénonce la mainmise des bureaux sur le parti et de la fraction Staline sur les bureaux ; réclame le retour à la démocratie intérieure.

Dans de domaine de la doctrine un grand débat s’ouvre entre la conception nationale du socialisme (Staline, le « socialisme dans un seul pays ») et l’internationalisme socialiste qui revêt sa forme la plus nette dans la théorie de la révolution permanente, formulée par Trotski. Cette théorie considère la révolution socialiste, même quand elle vainc momentanément dans un pays isolé, comme essentiellement internationale et constituant un procès continu dont les formes pourront se modifier, qui pourra connaître des accalmies, mais qui ne saurait s’interrompre jusqu’à la victoire internationale du prolétariat.

Trotski écrit dans « La révolution permanente » que « Le marxisme procède de l’économie mondiale considérée non comme la simple addition de ses unités nationales mais comme une puissante réalité indépendante créée par la division internationale du travail et par le marché mondial qui, à notre époque, domine de haut les marchés nationaux. Les forces productives de la société capitaliste ont depuis longtemps dépassé les frontières nationales… C’est une utopie réactionnaire que de vouloir créer dans le cadre national un système harmonieux et suffisant composé de conditions géographiques, historiques et culturelles du pays qui fait partie de l’économie mondiale… La révolution permanente, au sens que Marx avait attribué à cette conception, signifie une révolution qui ne veut transiger avec aucune forme de domination de classe, qui ne s’arrête pas au stade démocratique mais passe aux mesures socialistes et à la guerre contre la réaction extérieure…. Une révolution qui ne finit qu’avec la liquidation totale de la société de classe….. La révolution prolétarienne ne peut être maintenue dans les cadres nationaux que sous forme de régime provisoire, même si celui-ci dure assez longtemps comme le démontre l’Union soviétique… Si l’Etat prolétarien continuait à rester isolé, il succomberait à la fin, victimes de ces contradictions. Son salut est uniquement dans la victoire du prolétariat des pays avancés. De ce point de vue la révolution ne constitue pas un but en soi ; elle ne représente qu’un anneau de la chaîne internationale. La révolution internationale, malgré ses reculs et ses reflux provisoires, représentent un processus permanent… L’internationalisme n’est pas un principe abstrait ; il ne constitue que le reflet politique et théorique du caractère mondial de l’économie, du développement mondial des forces productives et de l’élan mondial de la lutte de classes. »

Il eut fallu, à ce propos, se rappeler le mot si net de Lénine : « Notre salut est dans la révolution européenne. » (Discours au septième congrès des Soviets, en 1918). Si la révolution allemande, c’est-à-dire la révolution socialiste dans un pays pourvu d’une base industrielle plus avancée et d’un prolétariat plus nombreux, avait exigé le sacrifice de la révolution russe, Lénine estimait que ce sacrifice eut dû être consenti. Il suffisait d’un coup d’œil honnêtement jeté en arrière pour se convaincre que la République fédérative des Soviets devait tout au prolétariat occidental, donc à la permanence et au caractère international de l’action ouvrière et que ses vicissitudes mêmes reflétaient à la fois la conjoncture économique mondiale et la situation des travailleurs dans les autres pays. N’était-ce pas à Berlin, à Vienne, à Glasgow, à Paris, à Toulon, dans le monde entier, que l’intervention (impérialiste contre la Russie révolutionnaire) avait échoué parce que les prolétaires ne voulaient pas se battre contre leurs frères de Russie ?

Mais du côté dominant dans le débat aucune bonne foi ni intellectuelle ni autre n’est de mise. Ceux qui ont vécu ces moments n’en oublieront jamais le cauchemar : il est inexprimablement oppressant de respirer le mensonge, de voir fausser tous les raisonnements, déformer chaque parole prononcée, d’assister en un mot à cet obscurcissement de la conscience sociale. Il était voulu, indice d’une gravité tragique. Il ne s’agissait nullement de la vérité, le pouvoir seul était en question et plus la position de ceux qui le détenaient était malencontreusement fausse, plus leur politique était contraire à leurs propres déclarations, plus ils devaient déformer avec acharnement la vision de toutes les choses. Pour achever la conquête de l’Etat ouvrier, il fallait que la bureaucratie imposât son socialisme national, ses nouveaux mensonges conventionnels, ses falsifications de doctrine.

La révolution chinoise corsa le débat en mettant la tendance révolutionnaire dans la nécessité absolue de poser nettement, quoi qu’il lui en coûtât, toutes les questions de principe et de tactique. Sans les événements de Canton-Shangaï-Hankéou l’opposition eut pu temporiser quelque temps, peut-être jusqu’au moment où, dans peu de mois, la crise du blé allait mettre les gouvernants en demeure de reconnaître l’existence du paysan cossu et le sérieux du problème de l’industrialisation. Mais la révolution chinoise allait à d’immenses victoires, de nature à contre-balancer par leurs conséquences internationales, l’apaisement du prolétariat d’Europe.

La prise de Shangaï par les syndicats, l’occupation des concessions et des usines de Hankéou après l’étonnante campagne du sud au nord dirigée en réalité par l’ancien chef des partisans de l’Oural, Blucher, le mouvement des paysans, tout attestait que des possibilités inappréciables étaient ouvertes… Nous savions cependant que Tchang-Kay-Shek avait personnellement partie liée avec Staline. – Staline qu’il dupait – et que le Kuomintang préparait le désarmement, sinon l’égorgement de ses membres communistes (c’est toujours sous le prétexte de désarmer qu’on égorge). Pour la première fois, tout au grand jour, le régime bureaucratique sabotait obstinément un formidable mouvement révolutionnaire, car ses intérêts propres (nationaux), contraires à ceux du prolétariat, l’y obligeaient.

Notes:

1. Outre l’autobiographie de Trotski, on consultera avec fruit le Staline de Boris Souvarine et Depuis la mort de Lénine, par Max Eastman. Un savant contre-révolutionnaire russe a donné des œuvres de Lénine de 1917 à 1923 un choix honnêtement fait et traduit : Lénine, La Révolution bol- chéviste, traduit par Serge Oldenbourg, Payot, éd. 1. Staline et son équipe dirigeante le savent si bien


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