1938-03 Le Front populaire « camisole de force » des travailleurs [Chazé]

Extrait publié dans Révolutionnaires du Front populaire (J.-P. Rioux, 10/18/, 1973). Nous ne savons pas si le titre est celui de l’article ou celui que J.-P. Rioux donne à l’extrait de Chazé.

(…) De 1935 à mai 19365, toute l’activité des organisations ouvrières fut canalisée dans la voie de l’agitation parlementaire en vue d’assurer le triomphe du Front populaire aux élections. Et l’unité syndicale qui fut réalisée dans cette période fut tout de suite utilisée dans ce sens. La collaboration de classes devint la charte du mouvement syndical unifié. La propagande pour le plan de la C.G.T. remplaça tout programme d’action. L’activité syndicale en vint à se noyer dans l’agitation électorale.

En juin 1936, les travailleurs, dans un élan magnifique, passèrent cependant à l’action extra-parlementaire. Une vague gréviste sans précédent menaça de déborder complètement les dirigeants. Mais le premier gouvernement de Front populaire réussissait à étrangler ce formidable mouvement et par l’accord Matignon en limitait les dégâts pour le patronat.

Les travailleurs obtenaient les 40 heures, les vacances payées, la reconnaissance des délégués, des augmentations de salaires, etc… Mais les dirigeants syndicaux acceptaient dans les conventions collectives un ensemble de conditions qui devaient empêtrer l’action ouvrière dans une procédure compliquée. C’était le point de départ d’autres mesures que le Front populaire devait par la suite concrétiser dans la loi sur l’arbitrage obligatoire pour en arriver à l’actuel Statut du travail.

Après la grande alerte de juin 1936, le Front populaire reprit progressivement aux salariés tout ce que, dans leur action, ceux-ci avaient arraché au patronat. Une première dévaluation réduisit à néant les augmentations de salmaires obtenues. Une deuxième amena les salaires à un niveau inférieur à celui d’avant juin 1936. Et la troisième dévaluation en cours alimente la hausse des prix et réduit de plus en plus le pouvoir d’achat des travailleurs. Par les arbitrages, ceux-ci n’obtiennent que des aumônes.

Le Cercle syndicaliste a suffisamment dénoncé le caractère de l’arbitrage obligatoire et du Statut du Travail pour que nous n’insistions pas davantage. Rappelons seulement que toutes ces mesures réalisent une intégration progressive des syndicats dans l’appareil étatique de la dictature capitaliste. En somme: des décrets de Laval au Statut du Travail, en passant par la procédure de conciliation prévue dans les conventions collectives, l’accord Matignon, l’arbitrage obligatoire, il y a une continuité parfaite. Le Front populaire a passé aux travailleurs une véritable « camisole de force ». Non sans difficultés  toutefois, et les grèves de décembre et de janvier dernier sont là pour le prouver.

Cette formidable duperie sociale et économique, le Front populaire a pu l’accomplir en conservant malheureusement son emprise sur l’immense majorité de ses victimes. Et, forte de ses 5 millions d’adhérents, la C.G.T. est peut-être la base la plus solide de cette emprise, que l’influence des partis politiques complète.

Malgré l’importance et la gravité de l’œuvre d’asservissement des travailleurs aux capitalistes et à leur État de classe, effectuée par le Front populaire, c’est toutefois la préparation à la guerre qui a constitué sa tâche essentielle et qui a conditionné en réalité toutes les autres.

Dès lors que Staline déclara « comprendre et approuver » la politique de l’impérialisme français, le Parti communiste n’eut plus qu’un objectif: l’union de la nation française. L’unité d’action avec le Parti socialiste était rendue possible, la réconciliation avec le réformiste Jouhaux également. Au sein du Front populaire, dirigeants communistes, socialistes et bonzes radicaux collaborèrent pour berner la classe ouvrière. Le drapeau rouge cotoya le drapeau tricolore dans les grandes parades organisées dans l’intention de glorifier la République, l’armée, la patrie, etc.

Le Front populaire put alors voter des dizaines de milliards pour les armements, organiser la défense passive, maintenir le service de deux ans, entraîner la jeunesse dans la préparation militaire, bref, réaliser toutes les tâches qu’il eût été difficile à un gouvernement réactionnaire de mener à bien aussi rapidement et sans réactions violentes des travailleurs.

(…) Le Front populaire avait promis de défendre le pain, la paix, la liberté. Il apporte aux travailleurs la misère, l’asservissement, et la guerre. Triple duperie. Il serait temps que les yeux s’ouvrent.

H. Chazé

Le Réveil Syndicaliste

28 mars 1937.

Une Réponse to “1938-03 Le Front populaire « camisole de force » des travailleurs [Chazé]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] (2001) * Jean Rous: Contre le tripartisme à tout prix (1946) * Gaston Davoust: (Henri Chazé): Le Front populaire « camisole de force » des travailleurs (1938) * Alexandra Kollontai: Le prolétariat international et la guerre […]

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