1938-06 De quoi se marrer [Nicolitch]

Article de Suzanne Nicolitch dans Les Cahiers rouges N°12 (juin-juillet 1938), « revue d’études et d’action révolutionnaires » dirigée par Marceau Pivert.

« Il ne faut se dessaisir prématurément d’aucune des armes que l’on possède, d’aucun des moyens de pression dont on peut user. Donnant, donnant. L’excès de confiance traduit par des initiatives unilatérales et anticipées est la plus redoutable des imprudences, car son résultat à peu près inévitable est de raviver à bref délai les conflits qu’on avait eu la prétention d’éliminer »

Léon Blum, le 23 juin 1938, Le Populaire.

Après avoir consigné la condamnation de la Fédération de la Seine, ratifié les projets d’union nationale, affirmé par avance, derrière L. Blum – et cela par un vote qui a la force contraignante d’un serment – qu’ils étaient prêts à sacrifier leur Parti aux exigences d’une « Union sacrée de temps de guerre », les délégués au Congrès de Royan, lourds de tant de responsabilités historiques, ont enfin regagné leurs foyers.

Or ils ont l’âme triste et la conscience inquiète. Et comme ils grognent encore d’avoir trop bien marché, Paul Faure, qui les connaît, cherche à les apaiser:

– Un peu d’opposition leur fera quelque bien, s’est-il dit. C’est un remède souverain contre les mélancolies de l’honnête homme. Par surcroît, voilà nos députés aux champs, nez à nez avec leurs électeurs, et bien plus tôt qu’ils n’y songeaient. Il nous faut, au plus vite, trouver à nos élus un thème de propagande, un couplet revendicatif, convenablement agressif et suffisamment prometteur. »

Et, de sa plus belle plume, P. Faure, en une lettre adressée à V. Basch, président du Comité national du Rassemblement populaire, a saisi le dit comité de propositions portant sur le problème du Sénat et visant  » à provoquer une libre et large confrontation d’idées d’où sortirait un programme complémentaire ainsi que des accords nouveaux et qui servirait de point de départ à une nouvelle action commune « .

Resterait-il à P. Faure quelque candeur?

Ou bien sa proposition n’est-elle qu’un alibi? Toujours est-il qu’elle a fait hausser les épaules de M. Daladier, sourire le Sénat et ricaner la Banque.

 » Quel petit naïf – ou bien quel gros malin! – ont dit tous ces messieurs en se poussant du coude.

 » Croit-il qu’il nous fait peur avec ses manières d’adjudant-chef pour militant de base?

 » Qu’est-ce que cette proposition saugrenue? Le Congrès de Royan a-t-il, ou non, voté la confiance? A-t-il, ou non, juré de respecter le gouvernement Daladier, et derrière Daladier le Sénat, et derrière le Sénat les trusts, et derrière les trusts la Cité de Londres? Marché conclu et tour joué! C’est à Royan que les deniers en ont été comptés! Rompez! « 

Et l’Oeuvre, maintenant qu’aucun Congrès socialiste n’est plus à redouter (ni aujourd’hui, ni demain), maintenant que le lion populaire est en cage, l’Oeuvre se donne la joie goguenarde de traiter Paul Faure en sollicitateur éconduit.

 » – Que veut-il encore celui-là? Ah! c’est le secrétaire du P.S.? Dites-lui que « nous avons d’autres chats à fouetter » (sic). Le Parti radical « n’est pas d’humeur » (re-sic) à le recevoir! Tu murmures, bonhomme! Que veux-tu mon ami, « c’est comme ça » [1]. »

Et pour le cas où le quémandeur s’obstinerait, l’Oeuvre lui rappelle charitablement que « le malheur veut – à moins que ce ne soit la chance – qu’aucune décision ne peut être prise par le C.N. du Rassemblement popupalire… qu’à l’u-na-ni-mi-té ».

L’expression ne vous rappelle rien, mes camarades? Avez-vous perdu si tôt le souvenir d’une circulaire signée Costedoat et dans laquelle ce zélé factotum, tout heureux de chasser des comités locaux de F.P. les sections du Parti ouvrier et paysan, rappelait en jubilant que, seule, une décision u-na-ni-me des neuf groupements constitutifs pouvait modifier la composition de ces comités.

Tel cuide enseigner autrui, Costedoat…

*

Et voilà qui nous amuserait si nous avions un peu le coeur à rire en ces temps décevants!

Car ce n’est pas tout! L‘Oeuvre, avant de clore sa porte, morigène, avec indignation, ce solliciteur saugrenu.

– Ah! le « sot » (sic), s’écrie-r-elle, ah! « l’imprudent » (re-sic). Ne voit-il pas, ce « démagogue » (re-sic) qu’il favorise par sa campagne d’agitation incohérente (c’est de Paul Faure qu’il s’agit) « l’éclosion du fascisme dans les conditions mêmes où elle l’a été, voici seize ans, à Rome »?  Ne voit-il pas qu’en attaquant le Sénat, pierre essentielle de la constitution, « il fait le jeu d’une nouvelle tentative de coup d’Etat fasciste »?

Et c’est tout juste si, après avoir tremblé en relisant ces lignes, le lecteur radical moyen ne se demande pas si, après tout – comme un certain Marceau Pivert – , M. Paul Faure n’est pas vendu à Berlin et payé par le Mikado!

Certes, si par malheur nous étions sensibles à d’aussi vaines revanches, voilà qui pourrait nous venger, n’est-ce pas Hérard? des invectives dont les porte-parole officiels du Parti nous accablèrent à Royan.

Nous étions, NOUS AUSSI, Paul Faure, à vous en croire, des sots, des imprudents, des démagogues. NOUS AUSSI, nous favorisions, par des revendications provocatrices, l’éclosion du fascisme dans les conditions mêmes décrites par Rossi dans un ouvrage décisif…

Croyiez-vous donc, camarades d’hier, qu’il suffirait, pour apaiser ces bons messieurs des trusts dont Daladier est l’homme-lige, croyize-vous donc qu’il suffirait de quelques gages, de quelques promesses, de quelques reniements?

Croyize-vous qu’il suffirait, pour satisfaire la Banque, d’amputer le grand corps socialiste qui saigne encore d’un pareil coup, de toute son aile gauche, la plus hardie et la plus frémissante?

Ne voyez-vous pas qu’après cette belle opération, vous cessez d’être redoutable à vos ennemis rassurés?

A telle enseigne qu’ils vous montrent aujourd’hui la porte, messieurs les députés!

Et qu’ils se gaussent de vous, messieurs les ex-ministres!

*

« C’est comme ça! »

On ne fait pas à la guerre sa part!

On ne fait pas au fascisme sa part [1]!

Une abdication en appelle une autre. Vous êtes prisonnier aujourd’hui de vos promesses d’hier. Vous serez prisonnier demain – peut-être malgré vous – de votre défaite d’aujourd’hui.

Car vous êtes vaincus d’avance! Et M. Daladier, et le Sénat, et l’Oeuvre, et les Compagnies d’assurance, et les trusts et la Cité de Londres se rient de votre ton piaffant et de vos articles rageurs. Il leur suffit d’avoir en poche votre signature tout au bas d’un blanc-seing.

Celui-là même que vous leur accordâtes à Royan!

Tu l’as voulu, Georges Dandin.

Suzanne NICOLITCH.

[1] L. Blum: Le Populaire, 1933.

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Une Réponse to “1938-06 De quoi se marrer [Nicolitch]”

  1. Chronologie de la Gauche révolutionnaire (1935-1938) « La Bataille socialiste Says:

    […] 1938-06 De quoi se marrer [Nicolitch] […]

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