1938-12 Rencontre avec Brandler [Serge]

Extrait des Carnets de Victor Serge. [Disponibile aussi en anglais ici].

Brandler (Djzerjinski, Staline, Semionov)

Décembre 38. — Nous nous rencontrons dans les cafés du boulevard Montparnasse. Il porte sur sa grosse tête un petit béret noir au bord relevé comme une burlesque toque de magistrat. Il a le torse épais sur de courtes jambes, incliné sur un côté ; il est difforme comme un bossu sans être bossu. Beaucoup de malice dans le regard, un ton ironique et familier. Laurette lui plaît : ‘ ‘Ah, il y a encore de jolies femmes parmi nous ! dit-il avec satisfaction. Je croyais que les émigrations sont vouées à la malédiction de n’en point avoir... »

La politique de son groupe k.p.o. est encore réticente et prudente vis-à-vis de l’U.R.S.S. Il semble ne pas désespérer d’un redressement du régime — ou vouloir le ménager malgré tout, ou vouloir, par sens de la démagogie, ménager les masses qui croient en lui. Mais je suis âpre et il n’engage pas la discussion à fond. L’exécution de Boukharine l’a bouleversé, abattant peut-être ses dernières illusions.

Nous préférons parler souvenirs. Nous nous rencontrions à Moscou, en des temps de clandestinité, au Lux, chez Laurat ou chez Duret, avec Engler (Thalheimer était présent)… La femme de Laurat était une indicatrice…

Sur Dzerjinski :  »Je dînais une fois à Kharkov avec Dzerj. et K. Radek. Dz. raconta qu’il avait usé quelquefois, pendant la terreur rouge, d’un subterfuge qui consistait à publier des exécutions qui n’avaient pas lieu. L’effet était produit et c’étaient des vies épargnées… Dz. dit: « Nos tchékistes tenaient du saint et de l’assassin… » Radek lui demanda brusquement: « Et vous, que vous croyez-vous? Saint ou bandit ? » Dz. pâlit, pinça les lèvres, se leva de table et sortit.  »

Sur Staline : « J’ai eu avec lui, à propos des affaires du k.p. plusieurs entretiens cordiaux. Il était simple, jovial par moments, familier, plein de bon sens, de sens pratique et de bonne ruse paysanne… Plutôt sympathique, attirant la confiance. Très bonhomme, paraissait solidement équilibré. Je ne peux pas comprendre ces hécatombes… Il faut qu’il ait perdu la tête… »

B. pense que dans l’affaire Reiss comme dans les crimes de Barcelone on reconnaît la main de Semionov, ce terroriste soc.-rév. qui se distingua pendant la guerre civile en préparant des attentats contre les bolcheviks, fit des aveux complets au procès des s.r. en 22, passa au service du p. c, fut chargé de missions spéciales, très spéciales. « Ce doit être un sadique, au fond, un terr. de vocation, un demi-fou systématique…  » Facile à identifier : lobe d’une oreille arraché et cicatrice au-dessous, trace de balle. « Il a été en Espagne. Des camarades ont remarqué, pendant les interrogatoires, un homme qui avait ces cicatrices, mais tantôt à la joue droite tantôt à la joue gauche, disent-ils, et je ne sais pas mi même quel est le bon côté… »

(On m’a dit – N-ki) que le 6 ou 7 déc. 37, un attaché militaire soviétique à Paris, nommé Seménov ou Semionov, a sollicité la protection des autorités françaises. Il aurait agi après avoir connu par les révélations de Barmine la disparition de son ami Fechner. J’ignore si c’est le même Sémionov (je ne le crois pas).

Publicités

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :