1939-01 Il y a vingt ans: Mort de Rosa Luxemburg [Serge]

Il y aura, ce 15 janvier 1939, vingt ans que s’éteignit une des plus lumineuses intelligences du socialisme à notre époque et aussi une âme généreuse jusqu’à l’héroïsme. L’émeute vaincue laissait Berlin couvert de barbelés. Des bandes casquées tenaient la rue. On pouvait encore voir çà et là des écriteaux laconiques : Quiconque tentera de passer sera fusillé… Karl Liebknecht, arrêté dans une maison amie, conduit au Tiergarten, vaste parc élégant du centre de la ville, est abattu là, selon la formule déjà classique, « en cours de tentative d’évasion »… Rosa Luxemburg, retenue prisonnière dans un palace où siégeait un état-major d’officiers, est priée de monter en auto. À peine a-t-elle pris place sur la banquette arrière d’une voiture découverte, qu’un officier s’approche et tire sur elle à bout portant. C’est une femme de petite taille, d’une cinquantaine d’années, une prisonnière, un des plus grands noms de l’Allemagne… Des officiers s’acharnent, dans la rue, en plein jour, à la cribler de balles. L’auto emporte un cadavre que l’on jette dans l’eau noire d’un canal voisin. L’homme qui a fracassé la tête de Rosa Luxemburg s’appelle le lieutenant Vogel.

Rosa militait depuis sa dix-huitième année. En 1889, elle appartient, à Zurich, à un groupe de socialistes polonais, avec Marchlevski, mort depuis en URSS, Léo Tychko, qui fut tué quelque temps après elle à la prison de Berlin-Moabit, et Varsky, devenu par la suite un des militants les plus qualifiés de l’Internationale communiste, ce vieux Varsky, dont nous apprîmes en 1937 l’arrestation à Moscou – et dont on ne sait plus rien, rien… Plus tard, Rosa se lie avec le ménage Kautsky, milite à la fois en Pologne et en Allemagne, revient clandestinement à Varsovie pendant la révolution de 1905, participe aux congrès socialistes internationaux, combat le ministérialisme inauguré en France par Millerand et la révision du marxisme préconisée en Allemagne par Bernstein… C’est un esprit lucide et réaliste, nourri de savoir, enrichi d’expérience. Rosa s’est donné pour tâche de reprendre et continuer l’œuvre de Marx – et cette tâche elle réussit à l’accomplir : son œuvre sur L’Accumulation du capital se place à côté du Capital dans le laboratoire du socialisme scientifique. La guerre, Rosa la passe, naturellement, en prison, comme Karl Liebknecht, qui va d’une cellule à une compagnie disciplinaire. En décembre 1918, un mois après la chute de l’Empire et la constitution d’un gouvernement de mandataires du peuple, dirigé par les social-démocrates Ebert et Scheidemann, Rosa participe à la fondation du parti communiste allemand – bien qu’elle ait formulé sur les débuts du bolchevisme dans la révolution russe des appréciations sévères et qui apparaissent aujourd’hui singulièrement clairvoyantes.

L’époque est tragique, le socialisme allemand, terriblement divisé, affronte un destin nouveau auquel son passé ne l’a guère préparé. Il a bâti de puissantes organisations dans l’ordre et la sécurité. Et voici que sonne pour lui l’heure des plus grandes audaces. La plupart de ses dirigeants voudraient faire l’économie d’une révolution violente. Par-dessus tout l’Allemagne redoute l’invasion ou la prolongation du blocus. Une république révolutionnaire ne serait-elle pas aussitôt bloquée ou envahie par les Alliés qui s’apprêtent à dicter la paix de Versailles ? Le parti social-démocrate indépendant, formé par la gauche de la vieille social-démocratie, se déclare, lui, partisan de l’action ; une poignée de marxistes intransigeants, révolutionnaires de toujours, vient de fonder le parti communiste. Lénine leur a envoyé Karl Radek, dont les conseils sont d’une grande modération. Temporiser, s’affermir, craindre les initiatives prématurées, se défier des provocations ! Seulement, la misère des masses populaires est immense – et quelle plus puissante agitatrice ? Seulement, dans la désorganisation de la société où le pouvoir semble tomber de lui-même aux mains des socialistes, où les mesures extrêmes semblent mûrir d’elles-mêmes, des forces redoutables se cherchent et ce sont celles d’une contre-révolution prête à tout risquer puisqu’elle n’a plus rien à perdre. Des dizaines de milliers d’officiers, amers et sans le sou, revenus des fronts de la défaite pour voir s’effondrer à l’arrière les hiérarchies sociales qui leur promettaient un avenir, sont maintenant disposés à courir les aventures les plus risquées. Le 6 janvier, devant l’effervescence révolutionnaire grandissante, les chefs militaires désemparés offrent la dictature à Gustav Noske, social-démocrate de droite, qui l’accepte sans se dissimuler qu’il va falloir verser le sang du peuple. Il l’a confessé dans ses Mémoires en termes odieux et navrants. Pour lui, l’Allemagne est à sauver du chaos : car il est de ceux qui ne voient ni qu’un ordre différent est en germe dans le chaos d’une révolution ouvrière ni que les instruments de la répression (il n’y en a pas d’autres que les bandes militaires) ne manqueront pas, tôt ou tard, d’abattre la démocratie… Le conflit éclate soudainement à Berlin, après que la police a ouvert le feu sur une manifestation des social-démocrates indépendants et des communistes, que l’on appelle encore les « spartakistes » ; l’indépendant Emil Eichhorn, préfet de police de Berlin-rouge, destitué, refuse de s’incliner. Une confuse bataille s’engage ; le Comité central du PC, ne se sentant pas suivi, voyant le gros des masses attaché à la social-démocratie modérée, hésite et ne prend finalement aucune initiative. Karl Liebknecht, qui a plus de passion à cette heure que de sens politique, le met devant le fait accompli en déclenchant l’action révolutionnaire avec le leader des social-démocrates indépendants, Georg Ledebour. Il faut bien le dire, l’inexpérience, la fougue et l’indiscipline de Liebknecht ouvrent l’insurrection au plus mauvais moment. Deux cent mille prolétaires, consentant d’avance à tous les dévouements, vont piétiner des heures durant, sous la pluie, les allées mornes du Tiergarten. Nul ne sait que faire. « Si ces foules, dit Noske, avaient eu des chefs… elles eussent été maîtresses de Berlin avant midi… » Rosa voit clair, mais ne peut rien. Elle est seule. « Non, conclut-elle, ces masses n’étaient pas mûres pour la prise du pouvoir… » Faute d’une pensée directrice, faute d’hommes capables de lui donner une conscience et un système nerveux, l’insurrection prématurée avorte en émeute et l’émeute succombe sous les bottes des feldwebels … Dès le lendemain, des hommes casqués se mettent à chercher dans Berlin Karl et Rosa, les deux plus grandes figures d’un socialisme révolutionnaire encore tâtonnant et maladroit, mais que la réaction prévoyante est pressée de décapiter…

Victor Serge, « Il y a vingt ans. Mort de Rosa Luxemburg », La Wallonie, 14-15 janvier 1939, repris in : Retour à l’Ouest (Chroniques, juin 1936-mai 1940), Agone, coll. « Mémoires sociales », 2010, pp. 221-225.


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