1939-01 Lettre à Trotsky (après un entretien avec Pivert) [Rosmer]

24 janvier 1939

Cher Ami,

J’attendais pour vous écrire d’avoir la réponse de Marceau Pivert à votre lettre, mais comme cette réponse tarde à venir je prépare dès aujourd’hui ce résumé de notre conversation pour pouvoir profiter en tout cas du prochain courrier rapide du « Normandie ». Le délai résulte sans doute du fait que Marceau Pivert n’a pas considéré votre lettre comme une communication personnelle à laquelle il aurait pu répondre en son seul nom, et qu’il l’a soumise à la C.A.P. de son Parti, pour que ce soit elle qui établisse la réponse. Et le délai dans son élaboration peut-être attribué soit aux simples complications matérielles – plusieurs membres résident en province – soit à la difficulté de se mettre d’accord sur le contenu.

De notre conversation j’ai retiré l’impression que M.P. était content que vous lui ayez écrit dans la grave situation présente et en particulier du ton cordial dans lequel vous vous êtes adressé à lui. Sur l’appréciation générale de la situation, il est pleinement d’accord avec vous; il faudrait être aveugle pour ne pas voir combien elle est sérieuse. Par contre il ne peut pas approuver les jugements sévères que vous portez contre l’I.L.P. et contre le P.O.U.M. En ce qui concerne l’entrée des camarades du P.O.I. dans le P.S.O.P., il y est personnellement très favorable, mais à la condition que ces camarades y entrent pour le renforcer, pour y travailler loyalement, pour étendre son action et son influence, et non pour démolir ce qu’on a mis debout parfois au prix de longs efforts et de grandes difficultés. Et, à ce sujet, il a des plaintes à formuler. Dans deux secteurs de son Parti, des éléments venus du P.O.I. et récemment admis, ont aussitôt provoqué des troubles et éloigné du Parti des hommes qui lui étaient extrêmement dévoués par des interventions brutales et inadmissibles. Dans l’un, ils n’ont rien eu de plus pressé que de faire la chasse aux francs-maçons. Or il a été décidé au dernier congrès que la discussion demeurerait réservée, qu’elle serait l’objet d’un examen particulier à la suite duquel elle serait soumise au Parti, qui aurait alors à se prononcer et à tirer les conséquences de la décision prise. Jusque-là, il faut laisser les francs-maçons en paix; le P.S.O.P. est un parti démocratique, chacun de ses membres doit observer cette règle fondamentale. Dans l’autre, il s’agit d’un camarade, pas très instruit théoriquement, mais d’un dévouement exemplaire et capable par sa situation de rendre toutes sortes de services et qui s’est éloigné du Parti à cause de la façon grossière dont il a été malmené par de nouveaux venus dans l’organisation.

En conclusion, Marceau Pivert me dit: Notre Parti est jeune et il a sans doute bien des défauts. Cependant il vient d’être mis à l’épreuve en deux circonstances graves, fin septembre quand la guerre menaça, et lors de la grève générale du 30 novembren, et nous poubvons dire sans vantardise que, dans les deux cas, il s’est comporté comme un parti révolutionnaire.

C’est vrai. Et cela doit être mis à l’actif du P.S.O.P. Il a incontestablement des côtés forts. Il a certainement aussi des côtés faibles, bien inquiétants quant à son développement ultérieur. Il suffit, par exemple, de considérer son attitude sur la question de la franc-maçonnerie. Non seulement Pivert est franc-maçon mais il est sûr que, si son Parti se prononce contre lui sur ce point, il s’inclinera par discipline mais par discipline seulement et n’aura pas encore reconnu combien est monstrueux, pour un révolutionnaire, le fait d’appartenir à la franc-maçonnerie. M.P. n’est pas le seul dans son cas, d’autres membres de la direction du P.S.O.P. sont francs-maçons, notamment une femme, Suzanne Nicolitch, qui a écrit et publié une brochure pour faire un panégyrique enflammé de la franc-maçonnerie et dans laquelle elle dit des choses inouïes du genre de celles-ci: je suis maçonne d’abord et socialiste ensuite, et je ne suis socialiste que parce que je suis maçonne… Mais vous avez déjà sans doute l’information désirable sur le P.S.O.P. et savez exactement ce qu’il représente. Dans l’I.C. vous avez vu plus d’un exemple de partis semblables, mais une de ses caractéristiques importantes est qu’il est un parti tout neuf, tout frais, donc encore malléable et, par là, plus apte que de vieux partis centristes figés à supporter les transformations nécessaires.

Affectueusement à vous.

A.R.

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