1939-01 Lettre à Trotsky [Pivert)

Cher camarade Trotsky,

J’ai communiqué le contenu de votre lettre à mes collègues de l’exécutif du parti. Nous avons tous convenu, comme vous, de l’extrême gravité de la situation en France, et par conséquent pour le prolétariat international. Nous trouvons par conséquent tout naturel un échange de correspondance qui, en dépit de nos divergences, permet d’établir des points communs dans nos perspectives. Nous sommes par ailleurs suffisamment exempts de préjugés nationaux pour trouver à quelque niveau malvenue la lettre d’un militant marxiste aussi expérimenté que vous. Nous nous devons de voir les choses comme elles sont et de déterminer honnêtement lesquelles de nos observations coïncident avec vos observations politiques ou en quoi elles divergent sensiblement.

(…) Dans tous les cas la tâche reste la même: forger une avant-garde révolutionnaire prête à poser la question de la conquête du pouvoir et de mener les masses ouvrières vers la dictature du prolétariat. les militants réunis autour du P.S.O.P. ont cette formidable ambition. Ils ont déjà subi deux épreuves sélectives: la crise de septembre a montré leur attachement à l’internationalisme prolétarien, la grève générale du 30 novembre a montré leur capacité d’action directe. Ces camarades n’ont certes pas le même jugement dur et définitif que vous sur les militants que vous mentionnez (…) Nous avons en effet constitué avec eux un Front ouvrier international contre la guerre, et la plate-forme et les objectifs de ce front doivent être soumis à la critique marxiste plutôt qu’à l’enregistrement de telle ou telle signature de personnalités.

Mais le jugement que vous portez sur le P.O.U.M. suscite les protestations unanimes de nos militants, pour nous qui avons vécu de près les évènements depuis juillet 1936 ce n’est par la  « peur du POUM devant l’opinion petite-bourgeoise de la II° Internationale, de la III° Internationale ou des anarchistes » qui est à l’origine de l’effondrement de l’avant-garde révolutionnaire mais la conjonction des efforts de l’impérialisme anglo-français, de l’impérialisme italo-allemand et aussi des staliniens(…)

Une autre question est posée dans votre lettre: celle de la « fusion » de notre parti avec la section française de la Quatrième Internationale. Les « négociations » se sont arrêtées sur des propositions de fusion que nous ne pourrions accepter sans violer l’avis de nos militants, à qui la question de notre appartenance à la Quatrième Internationale a été posée lors de notre conférence de fondation (16-17 juillet 1938), la quasi-unanimité la rejetant. Cette décision ne devrait pas, par ailleurs, prendre le caractère alarmant que vous lui donnez. Nous avons défini la base programmatique et la charte d’un parti socialiste internationaliste révolutionnaire doté d’une constitution démocratique. Tous les militants d’accord avec nos principes et les garanties démocratiques offertes ont leur place dans le P.S.O.P., où ils forgeront l’outil de libération qui manquait en juin 1936. Cela a été compris par les militants socialistes et communistes qui nous rejoignent, et d’ailleurs par la minorité du P.O.I. qui vient de prendre sa place dans nos rangs. Mais nous désirons vous parler franchement , camarade Trotsky, au sujet des méthodes sectaires que nous avons constatées autour de nous, qui ont contribué aux échecs essuyés et qui ont affaibli l’avant-garde. Je songe à ces méthodes qui consistent à violer l’intelligence révolutionnaire des militants (nombreux en France) qui ont l’habitude de se faire eux-mêmes leur opinion et qui se mettent loyalement à la dure école des faits. Je songe à ces méthodes qui consistent à interpréter sans indulgence le moindre tâtonnement dans la recherche de la vérité révolutionnaire. je songe enfin aux méthodes qui tendent, par une colonisation opérée de l’extérieur, à dicter, au mouvement ouvrier des attitudes, des tactiques et des réactions qui ne surgissent pas des profondeurs de son intelligence collective. C’est dans une large mesure pour cette raison que la section française de la Quatrième Internationale s’est montrée absolument incapable, non pas même d’atteindre les masses, mais de former des cadres éprouvés et sérieux.

Si la question de la fusion avec le P.O.I. (majorité) avait été posée, elle aurait impliqué comme condition préalable une discussion sur ces méthodes dont le mouvement syndicale a trop souffert. Dès lors que des différences importantes existent entre le P.O.I. (majorité) et le P.S.O.P., pourquoi proposer la fusion ? Si la proposition est sincère, pensez-vous que nous allons renoncer à notre préférence pour un parti révolutionnaire doté d’une constitution démocratique ? Si la proposition n’est pas sincère, il serait préférable de ne pas insister: face à de puissantes organisations politique de la classe ouvrière et à la répression bourgeoise nous avons d’autres choses à faire que de jouer à ce jeu de dupes.

Croyez-moi, nous préférons de beaucoup (…) l’organisation d’un front uni entre groupes révolutionnaires séparés par des différences idéologiques (par exemple contre le danger de guerre impérialiste) plutôt qu’une fusions organique illusoire portant les germes d’une désintégration rapide. Pour résumer nous attachons une très grande valeur à la collaboration fraternelle de tous les militants révolutionnaires qui tentent de subordonner leurs préférences personnelles aux exigences de l’action collective. Le processus de constitution de l’avant-garde révolutionnaire ne peut pas être le résultat d’une opération mécanique.

Dans la mesure où nous portons notre part de responsabilité devant la classe ouvrière, nous sommes déterminés, camarade Trotsky, à ne pas nous montrer en-deçà des tâches qui nous attendent.

Avec nos remerciement, cher camarade Trotsky, nous vous envoyons nos salutations révolutionnaires.

Paris,

26 janvier 1939

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