1939-02 Pour une culture prolétarienne [Martinet]

Pour une culture prolétarienne

Conférence prononcée à l’Institut supérieur ouvrier

Marcel Martinet a prononcé ce discours à l’Institut supérieur ouvrier, à Paris, le 25 février 1939. Première mise en ligne sur le site http://www.lekti-ecriture.com en 2006.


 

Une culture prolétarienne est-elle possible ? Est-elle actuellement possible ? Pour qui s’inquiète du destin de la classe ouvrière, de sa capacité, de son avenir, de ses moyens de culture, c’est sans doute la première question qui se pose, la question préalable. Ici, au Centre Confédéral d’Education Ouvrière, j’entends bien que l’enseigne répond assez d’avance et que la question paraît presque désobligeante. Pourtant il n’est pas mauvais parfois de faire halte un instant sur la route, pour bien vérifier d’où l’on vient et où l’on veut aller, et si le chemin est praticable.

Une culture prolétarienne est-elle actuellement possible ? Et d’abord qu’est-ce que c’est que la culture prolétarienne, la culture ouvrière ? On peut dire en gros que c’est tout ce qui permettra à tous les hommes de la classe ouvrière de poursuivre, en même temps que leur ascension économique, une connaissance des réalités du monde aussi complète que possible et, par cette connaissance, une émancipation et un enrichissement intellectuels aussi développés que possible. Cette définition, provisoire et trop vague, n’est pas compromettante et peut, je pense, être généralement acceptée. Ce n’est pas une définition ambitieuse et, plus ou moins obscurément, presque tous les hommes se sont toujours efforcés, au moins quelque temps de leur vie, à cet enrichissement et à cette émancipation. Il faudrait cependant un optimisme assez aveugle pour considérer que le climat du monde contemporain est très favorable à l’épanouissement de la culture prolétarienne, même aussi modestement définie. Ou, plus exactement, s’il se dégage de l’air du monde quelques ferments qui excitent les hommes de la masse à connaître, à comprendre et à organiser leur libération, beaucoup d’autres éléments semblent se conjuguer pour les accabler, beaucoup semblent se réunir pour condamner la notion même de culture prolétarienne.

En tous les pays, la classe ouvrière a subi depuis vingt ans plus de désastres et de déchéances qu’elle n’a remporté de victoires. Elle continue à payer la guerre et ce n’est pas fini. Certes toutes les classes sociales paient et paieront, mais les pauvres sont toujours les plus lourdement taxés et les travailleurs, dont l’union devait faire la paix du monde, ont, par leur désunion, entretenu la guerre et la misère dont ils sont les principales victimes. Dans leur destin spirituel aussi ils paient, comme dans leur destin matériel. À part des exceptions héroïques, la culture de l’esprit et du caractère, comment les masses de chômeurs en auraient-elles souci ? Les chômeurs ont du temps à revendre, bien sûr, mais le temps ne suffit pas, il ne supplée pas à la volonté et à la force d’âme, qui ne résistent guère au chômage. À ceux même qui travaillent, l’inquiétude qui mine les hommes de partout ne permet guère la disponibilité d’un libre effort. Le militarisme monstrueux qui ruine et abrutit toutes les nations, et auquel les partis politiques qui prétendent servir l’intérêt ouvrier se résignent aujourd’hui quand ils ne l’exaltent pas, le militarisme aussi demeure bien entendu ce qu’il demeure toujours. Le magnifique essor des techniques industrielles a dépassé infiniment le rythme habituel de l’esprit humain, qui s’essouffle à le suivre, s’agite en désordre et s’égare. Non, nous ne vivons pas dans une époque favorable à la civilisation, favorable à la culture ouvrière, à la culture humaine. Et, à l’intérieur du mouvement ouvrier, les fonctionnaires syndicaux, les militants les plus actifs et les plus dévoués, surchargés de besognes bureaucratiques, d’obligations contradictoires et urgentes, harcelés par les exigences sans cesse renouvelées de la défense et de la lutte quotidiennes, quel loisir leur est laissé pour leur libération personnelle et pour aider à la libération de leurs camarades ?

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Nous savons au reste que, même en des circonstances plus propices, c’est une tendance constante dans le mouvement ouvrier, et une tendance particulièrement forte dans les partis politiques qui se réclament de la classe ouvrière, de faire assez peu de cas des tâches d’éducation, de se méfier d’elles, de dire quelquefois et de penser le plus souvent : « Révolution sociale d’abord ! Le reste viendra ensuite. Le reste, utopistes que vous êtes (que nous sommes), et à commencer par votre marotte culturelle, n’est-il pas irréalisable, est-il seulement concevable dans la société présente ? Quand la victoire révolutionnaire du peuple aura fourni à votre culture ses conditions d’existence, nous en reparlerons. Révolution d’abord ! »

À l’époque actuelle, une telle thèse ou plutôt une telle disposition d’esprit peut sembler plus que jamais raisonnable et solide, et les arguments spécieux ne lui manquent pas : « Comment ! Aujourd’hui, où nous n’avons pas assez de toute notre force, de tous nos efforts, pour les tâches immédiates, indispensables, pressantes, vous songez aujourd’hui à gaspiller nos misérables ressources en argent, en hommes, à nous lanterner avec vos balançoires, avec des histoires qui n’intéresseront que nos arrière-neveux, et encore si nous leur avons fabriqué d’ici-là une société habitable ! Vous ne voyez donc pas que l’action nous pousse impérieusement, exige tout de nous ? Et à quoi bon perdre aujourd’hui notre temps avec vos amusettes d’éducation, d’une éducation d’ailleurs impossible dans les vieux cadres ? »

Je ne m’étonne pas de cette manière de penser : elle est naturelle. Mais je crois aussi qu’elle est radicalement et dangereusement erronée. Car, poussons-la jusqu’à sa conclusion directe, rarement formulée mais presque toujours pratiquée : « Que les endormeurs nous fichent la paix avec leurs rengaines ! On n’a pas le temps de s’amuser. Rien ne compte aujourd’hui que l’essentiel : l’organisation et l’action. Que tout soit sacrifié à l’organisation et à l’action. » Bien, mais organiser qui ? Et comment ? Organiser quoi ? Et puis, de l’action ? Mais quelle action ? Pourquoi ? Par qui ? Comment ?

Même en nous laissant enfermer entre ces limites, d’où en fait les hommes s’évadent continuellement, même sur le terrain, qui a l’air si rigoureusement réaliste, mais ce n’est qu’un air, de l’organisation et de l’action, voilà les questions qui se posent immédiatement, qu’il faut immédiatement résoudre, et comment les résoudre sans de larges connaissances, une vue correcte et étendue de la réalité, c’est-à-dire sans, justement, une culture non médiocre ? Au siècle dernier, Proudhon se demandait déjà s’il fallait faire la révolution pour faire des hommes, ou faire des hommes pour faire la révolution. Et cet insoluble problème, dont Proudhon n’était pas dupe, était déjà l’une de ces belles impossibilités théoriques qui encombrent l’esprit humain, l’une de ces parfaites contradictions qui ne s’éclairent jamais dans l’absolu, mais que la vie se charge de trancher tout naturellement, tout bêtement, par le fait.

Il est utile parfois d’enfoncer des portes ouvertes. La révolution n’est pas un but en soi. Son contenu, c’est l’émancipation, matérielle et spirituelle, des travailleurs. Mais cela même n’est pas un but en soi. Le but, c’est d’amener à l’existence une société d’hommes, égaux et libres, dignes de ce grand nom d’hommes. Mais qui travaillera jamais à un tel but, sinon, dans des conditions extérieures propices, des hommes qui soient déjà un peu des hommes ? Alors ? Alors il en est de cette gigantesque entreprise comme de toutes les œuvres humaines qui valent d’être accomplies : elles sont toujours un tissu de telles contradictions, nourricières de vie et d’action. Par quel bout, il faut commencer ? Par les deux bouts. Parce que aujourd’hui l’action nous presse, c’est justement pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, il faut songer à l’éducation. Faut-il donc entreprendre tout à la fois et, par suite, tout faire mal ? Oui, et c’est l’éternelle nécessité humaine, il faut tout entreprendre à la fois, mais, contradiction de plus, il faut quand même travailler avec ordre, parce que la vie est ainsi, parce qu’elle est un tout et qu’elle n’attend pas. Bien sûr, on a autre chose à faire. Autre chose aussi. On aura toujours autre chose à faire. Mais cette chose : nous apprendre les uns aux autres à connaître notre maison le monde, telle qu’elle est, à y voir clair et à la comprendre exactement afin de savoir comment l’aménager, – cette chose aussi est à faire, à moins de compter, pour accomplir la révolution, sur un troupeau d’instincts, et d’instincts dévoyés, c’est-à-dire à moins de vouer la révolution à l’échec, la classe ouvrière au désastre. Que la culture ouvrière soit possible, dans l’abstrait, je n’en sais rien, mais qu’en pratique, elle puisse toujours être tentée, et de cent manières, et qu’il soit nécessaire de la tenter toujours, de cela je suis sûr.

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Les hommes ne se résigneront plus jamais complètement, ne se résigneront plus jamais longtemps à être traités comme des choses et comme des moyens. Des choses ? L’homme accepte tout, subit tout, les coups, la mort, les humiliations, tout. L’atroce barbarie, l’atroce cruauté contemporaines, qui déferlent sous les régimes dictatoriaux et qui ne s’arrêtent pas à leurs frontières, en témoignent suffisamment. Cependant, en même temps, – c’est encore ici une contradiction vitale – l’homme, et aujourd’hui plus que jamais, est toujours secrètement irrésigné. Sa protestation souterraine, je ne l’affirme pas parce qu’il serait consolant qu’elle existe, je ne l’invente pas, nous la constatons tous, elle jaillit à la moindre occasion. L’homme ne se résigne jamais entièrement. Tous les caporalismes ont beau triompher. Sous leur malfaisance effrontée, le sens de la dignité, de l’égalité est indestructible. Les tyrannies les plus insolentes le savent bien, qui, dans leur arsenal empoisonné, ne dédaignent pas de faire place à la pire démagogie. Les hommes ne veulent pas être des choses. Abattus, écrasés, désespérés, ils sont secrètement insurgés en puissance. Mais il faut donner une issue, une arme et un but à leur révolte, il faut, du possible, dégager et faire vivre le réel.

Les hommes ne veulent pas être des moyens. Moyens de quoi ? C’est assez clair aujourd’hui : pour les hommes de toutes les nations, moyens de fabriquer et de fortifier l’Etat-Moloch qui les prépare au massacre et les jette au massacre. Tous les hommes de toutes les nations comprennent secrètement cela et refusent secrètement. Mais il faut qu’ils apprennent à dire non, à fonder leur refus sur des bases solides et à l’exprimer pratiquement dans leur vie.

Dans ce refus secret, dans cette imprescriptible protestation souterraine, je pense qu’aux époques les plus désolées, nous retrouverons toujours nos raisons de dépasser le désespoir, de reprendre confiance dans le destin de l’homme. Ce refus, cette protestation, si cachés, si dépourvus, si inconscients qu’ils soient, je pense que nous retrouverons précisément en eux le terrain où le besoin de relèvement, c’est-à-dire le premier besoin de la culture, moyen et fin de toute élévation, plonge et nourrit ses racines.

Au milieu des circonstances les plus abandonnées, les plus tragiques, le besoin persiste, renaît, pousse ses racines, malgré les maîtres, malgré les risques, malgré tout. Le roman de notre camarade Ignazio Silone, Le Pain et le Vin, dont la traduction vient de paraître chez Grasset (et, soit dit en passant, c’est l’un des ouvrages qui devraient figurer aujourd’hui dans toutes nos bibliothèques ouvrières), nous représente, avec une intelligence et une sûreté saisissantes, la lutte obscure que quelques enfants perdus poursuivent inlassablement à l’intérieur de l’Italie fasciste. Dans un passage nous assistons à une conversation de quelques notables d’une bourgade de montagne. Un vieil imbécile, « commandant de la garde municipale » de son état, raconte que ses fonctions ne vont pas lui causer du souci :

« – J’ai été chargé de la surveillance de la bibliothèque communale, dit-il. Vraiment, quel besoin, avait-on d’une bibliothèque ? C’est ce que je ne comprends pas. Qui veut lire des livres n’a qu’à les acheter. Enfin, toujours est-il que la bibliothèque a été ouverte. Les livres sont arrivés de Rome. Des jeunes gens se présentent, demandent la liste des ouvrages du chef du gouvernement et s’écrient : « Voyez, c’est imprimé en toutes lettres qu’il faut détruire l’église, la dynastie et le capitalisme ! » J’ai cherché à leur expliquer que ces livres ont été écrits pour les personnes adultes et non pour la jeunesse, qu’à leur âge ils feraient mieux de lire des romans. Je t’en fiche ! Impossible de les faire changer d’idée. Finalement, j’ai été obligé, avec la permission de l’autorité supérieure, de retirer ces livres-là de la bibliothèque et de les cacher dans un placard fermé à clef.

« – Trop tard, répond un interlocuteur. J’ai su par mon fils qu’il circule parmi les jeunes des extraits de ces mêmes livres, copiés à la machine. Quelques jeunes gens se retrouvent à la Villa des Saisons, de l’autre côté du torrent, pour les lire et les commenter. »

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Je ne crois pas me tromper en pendant que ces lignes, avec un humour non exprimé mais assez vengeur, signifient à la fois, très simplement et très précisément, que tout fascisme est nécessairement l’ennemi naturel de la culture et que néanmoins le besoin de culture arrive toujours à se glisser entre les mailles, si serrées soient-elles, du filet fasciste, enfin que la culture, même sous sa forme la plus élémentaire, n’est pas un vain divertissement d’amateurs, qu’elle est une arme directe, très agissante et très active, contre tout esprit fasciste.

Tous les régimes autoritaires, dictatoriaux, tous les systèmes de gouvernement qui remettent les destinées des masses et des individus à l’omnipotence policière d’un parti, qu’ils le veuillent ou non et même, parfois, contrairement à leurs aspirations premières sont condamnés à l’anti-culture. Car ils sont condamnés, dans le domaine de la connaissance et de la pensée, à ne produire et à n’autoriser que des catéchismes, des cache-vérité, des empêche-penser.

C’est ce qui se passe en effet, et il n’est pas possible qu’il en soit autrement. J’ai à parler ici de la culture ouvrière, de sa raison d’être, de ses buts, de ses exigences, de ses moyens, et bien entendu j’appellerai les choses par leurs noms. Les régimes d’autorité sont condamnés à haïr la culture, qui est libération, à la brimer ouvertement ou sournoisement, à la fausser et à l’asphyxier, et c’est ce qu’ils font tous. C’est ce qui se passe en Allemagne et en Italie, nous pouvons en gémir et nous en indigner, nous ne pouvons pas nous en étonner. C’est malheureusement, plus malheureusement, ce qui se passe en Russie, où la Révolution a été faite pour des fins expressément contraires, mais a été amenée à ce suicide par les circonstances extérieures et par l’entraînement de ses méthodes autoritaires. De cela nous ne devons peut-être pas nous étonner non plus, mais tâcher d’en tirer les douloureux enseignements, ils sont nombreux. Les révolutionnaires ont dit souvent que, si la vérité – la vérité entière – était l’arme du prolétariat, il était naturel, il était nécessaire que l’arme de la bourgeoisie fut le mensonge. Nous parlons de la bourgeoisie dans la période idyllique d’avant-guerre, de la bourgeoisie capitaliste et impérialiste, mais qui durait à peu près partout sous un camouflage de libéralisme, qui avait tout intérêt à ne pas laisser voir le fond de son sac. Condamnée à s’abstenir autant que possible de violences révélatrices, il lui fallait employer constamment le mensonge, toutes les formes de mensonge ou de demi mensonge, contre la brutale vérité des revendications ouvrières. Car elle voulait garder de bonnes manières devant les masses qu’elle exploitait, elle voulait même, autant que possible, garder une bonne conscience. Mais les bonnes manières et la bonne conscience ne pouvaient correspondre à la réalité. Les formules continuaient à dire : « Liberté, égalité, fraternité » et encore d’autres belles choses, il était évident que la réalité ne répondait pas aux formules, mais la réalité éclatante, la bourgeoisie ne pouvait alors la dire, elle ne pouvait pas dire que la fraternité était une promesse dérisoire, que, dans cette société, les hommes n’obtiendraient jamais l’égalité économique, que la liberté portait numéro matricule et bâillon. La guerre est venue, enfant naturelle des contradictions du régime, la guerre et ses conséquences et ses suites. La réalité s’est transformée. Elle est devenue plus difficile encore à saisir, et plus inavouable. L’aveu, interdit à la paterne bourgeoisie d’avant-guerre, est aujourd’hui beaucoup moins permis encore. Aux dictatures, qui soi-disant peuvent tout, manque le plus élémentaire des pouvoirs : elles ne peuvent pas, mais pas du tout, dire ce qui est. Jamais aucun régime d’autorité absolue n’a pu dire ce qui est. Le peu de vérité qui naguère passait encore entre les trous du pseudo-libéralisme est maintenant retenu par un contrôle plus sévère.

Nous comprenons très bien qu’un réactionnaire social soit en même temps l’ennemi de la libre pensée humaine, qu’envers la classe ouvrière en particulier il truque la vérité, qu’il lui en dissimule les trois quarts et en dénature le restant. Il a raison suivant sa loi. Il se défend, et ses méthodes sont d’accord avec ses buts. Par contre, si l’on poursuit des fins de révolution prolétarienne, c’est-à-dire une réorganisation équitable de l’économie et de la société, en vue de procurer à tous les individus le maximum de bien-être, en vue de développer le maximum de valeur propre, d’autonomie et de dignité personnelle en toutes les créatures humaines, alors il est tout à fait contradictoire, il est tout à fait incompréhensible et déraisonnable qu’un état-major commence (et continue) par nourrir ces individus avec des mots d’ordre, c’est-à-dire par asservir spirituellement un peu plus cette classe ouvrière que l’on prétend émanciper. Cela, qui est la négation de la culture, ça ne peut pas aller. C’est trop malhonnête. Et puis c’est trop bête. Entre émanciper et abrutir, il faut choisir l’un ou l’autre. On ne peut pas faire à la fois l’un et l’autre. Abruties de mots d’ordre, les masses – ces fameuses masses – ne seront pas en même temps émancipées, elles seront seulement abruties. Ça durera ce que ça durera, mais, le temps que ça durera, elles seront forcément ramassées, un jour ou l’autre, dans le filet des abrutisseurs conséquents, dans le filet du fascisme.

Quand on cherche à libérer l’esprit ouvrier par la culture, on fait exactement et activement le contraire de cela. Et pour le bien faire, il faut savoir qu’on fait le contraire. Il faut savoir que la culture est libératrice et que, pour être libératrice, il faut d’abord qu’elle soit libre. Alors, cette libre culture que se donneront les travailleurs, elle est une forme active, essentielle, de la lutte contre le fascisme, une forme nécessaire.

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Je ne peux, en quelques instants, songer à fixer des règles, à établir un plan déterminé de culture ouvrière. Quand même le temps serait moins mesuré, je m’interdirais de tracer ce plan et ces règles. Non certes que je croie qu’il faille s’avancer au hasard. Je crois le contraire. Mais le plan et les règles, c’est à chacun de ceux, individus ou plutôt groupement d’individus, qui s’attelleront à la besogne, qu’il appartient de les arrêter, suivant le moment et les conditions de l’entreprise, suivant la région et le milieu où il s’agira d’opérer. Mon hommage à la liberté n’est pas le salut du sacrificateur à la victime. La liberté, orientée bien entendu par les circonstances, elle est indispensable dès le début, ou elle n’existera jamais et l’œuvre entreprise n’existera pas davantage. Tout ce que je peux ambitionner, c’est d’indiquer quelques directions, quelques points de repère sur le chemin de la culture.

Au départ, après m’être élevé contre les mots d’ordre extérieurs et justement parce que je les juge stériles et néfastes, j’en proposerais un, moi aussi, mais c’est le mot d’ordre négatif qui a commandé tous les efforts de libération des hommes et que j’exprimerais ainsi, dans sa rudesse : « À bas tous les catéchismes ! » Négation, oui, mais qui est aussi l’affirmation la plus positive de la confiance de l’homme en sa propre dignité et en sa propre puissance, et qui formule une précaution particulièrement utile aujourd’hui, contre les autres et contre nous-mêmes. Et je serais tenté d’y joindre, comme application pratique, une phrase d’Albert Thierry dans le livre, Réflexions sur l’éducation, qui est le premier et le plus indispensable des livres pour quiconque a souci de la culture ouvrière. « De mon caractère, écrivait Thierry, vous n’avez besoin de connaître qu’un seul trait : je tâche de faire attention. » Tâcher de faire attention, au sens plein qu’Albert Thierry donnait à ces mots si simples, je pense en effet que c’est suffisant : car c’est toute l’éducation, c’est la science et c’est l’art, et c’est la vie sociale. Les hommes qui tâchent de faire attention ne sont sans doute jamais très nombreux, mais ils n’ont jamais manqué. Dans le domaine de l’éducation ouvrière, c’est de ces hommes que sont venus les efforts qui ont abouti aux réalisations que vous connaissez aujourd’hui. Peu de chose encore dans l’immense champ à défricher et à entretenir, mais réalisations déjà vigoureuses et fécondes, obtenues au prix d’un travail considérable et difficile, d’un entêtement acharné. Je citerai, non par politesse mais parce que c’est juste, la tâche qui a été entreprise et qui se poursuit ici, où elle est à sa place, au Centre Confédéral d’Education Ouvrière et, çà et là en province, par les divers Collèges du Travail. Par l’idée générale qui l’anime, par ses ressources en collaborateurs et en documentation, il est naturel de penser, d’espérer, que cet organisme déjà au point se manifestera de plus en plus comme le centre organique de la culture ouvrière en France. Les journaux et les périodiques qui touchent le prolétariat ont quelquefois travaillé dans le même sens, mais ils pourraient beaucoup plus s’ils ne subordonnaient pas l’intérêt ouvrier à leur politique de secte ou s’ils disposaient de moyens moins limités. Le Musée du Soir, où Henry Poulaille a réalisé un rêve de l’homme excellent qu’était Gustave Geffroy, réussit à rassembler des ouvrages de valeur et, ce qui est moins commode, un public. Le Théâtre du Peuple, qui a succombé assez tristement, avait réuni des concours dévoués et trouvé le succès dans une direction saine, il pourra ressusciter sur des bases meilleures. L’Association Populaire des Amis des Musées veut faire de l’art un grand instrument d’éducation et de loisirs populaires, son activité est vive et ordonnée, et elle rend des services. Et je n’oublie pas que les Auberges de Jeunesse et les groupes d’Amis de la Nature participent aussi, à leur façon qui est efficace, au mouvement de culture ouvrière.

J’ai cité quelques exemples connus, et qui ne sont pas rien. Il en est bien d’autres analogues. Mais je pense, et ceux dont je viens de parler et qui ont obtenu des résultats publics sont sans doute du même avis, que ce qui est le plus visible dans ce mouvement n’est pas ce qui est le plus important et serait à peu près comme rien si cela existait seul, en réussites exceptionnelles et dispersées, et ne traduisait pas au grand jour un large mouvement obscur, beaucoup plus étendu et plus profond, qui est la réalité même de la culture prolétarienne vivante.

Il ne peut pas exister de culture populaire tant que le peuple n’exige pas de lui-même de se créer cette culture. De l’extérieur, on peut lui fournir un tas de connaissances, il les assimilera ou ne les assimilera pas, mais, tant que lui-même n’en exigera pas, de lui-même, la possession, ce sera toujours des impératifs étrangers, ce sera toujours des catéchismes, ce ne sera jamais les matériaux vivants de sa culture, ce ne sera jamais une culture. Seul le besoin qui créera l’organe, crée d’abord la légitime exigence d’être satisfait et la certitude d’être créateur à son tour.

Aussi les pionniers de la culture ouvrière se garderont-ils d’oublier que leur effort doit être toujours et constamment relié aux aspirations et aux efforts de tous les hommes. C’est la première nécessité. Une aspiration à la culture, qui est connaissance et possession du monde et qui est libération, existe sans doute vaguement en tout homme. Cette aspiration vague, il faut la faire venir à la conscience, la traduire en besoin lucide, tenir ce besoin continuellement à vif dans la trame de l’existence ouvrière. Et je vois bien où se rencontrent les animateurs, le rôle que voudront parfois tenir, malgré leurs lourdes obligations immédiates, des secrétaires de syndicats, de Bourses du Travail, d’Unions locales et départementales, rôle qu’assumeront ailleurs des militants du rang ou même quelquefois des sympathisants, instituteurs, professeurs, médecins, artistes, qui trouveront dans ce dévouement l’emploi de leurs meilleures facultés humanistes et humaines. Mais pour tous la nécessité essentielle demeure de travailler toujours à la base, en pleine chair ouvrière. Et il semble qu’il faille à la fois des animateurs, venus d’où ils pourront et joyeux de se donner, et un organisme déjà prêt, le milieu syndical.

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Travailler à quoi, et dans quel esprit ? D’abord peut-être avec la volonté raisonnée de ne jamais rien détruire qu’on ne soit déjà en mesure de remplacer. Cela aussi est une volonté révolutionnaire et, avant même d’être une volonté, c’est une constatation révolutionnaire, qu’on ne détruit que ce que l’on remplace.

Aussi bien, si révolutionnaire soit-on, et même ouvriériste, on se souviendra utilement que le prolétariat est l’héritier de tout ce que la civilisation universelle nous a légué de force saine et de richesses, l’héritier nécessaire et légitime, et donc le mainteneur et le continuateur. Croire cela est peut-être un acte de foi ? Possible jusqu’à un certain point, mais je ne m’arrêterai pas à en discuter, car je ne vois pas comment on pourrait travailler à la révolution prolétarienne si l’on ne croyait pas cela. Mais croire cela implique à la fois une extrême modestie et une extrême ambition, composé fort précieux et dans la théorie et dans la pratique.

Dans la pratique, il nous aide à nous souvenir, sans désespérer, que tout a toujours été fait et que, pour continuer et pour dépasser, il faut toujours recommencer. Chacun dans notre trou, il nous faut bien nous souvenir que le monde n’est pas né avec nous et que chacun de nos efforts continue les efforts de millions d’hommes à travers les générations. Mais nous n’oublions pas davantage que le monde aussi naît réellement avec chacun de nous et que chacun doit toujours, pour faire œuvre valable, se mettre à l’œuvre comme s’il détenait une puissance infinie. Et cette puissance, on la détient en effet, mais à condition de la conquérir et de la réaliser, comme le prolétariat ne prendra possession de son héritage que lorsqu’il l’aura mérité par une tenace conquête. Ce que tu as hérité de tes pères, a dit Goethe dans Faust, acquiers-le pour le posséder. Ce qu’on a reçu en don, socialement, on ne le tient jamais bien. On ne possède que ce qu’on a désiré fortement, obtenu et mérité de conserver par l’effort acharné, la lutte et le sacrifice.

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Mais que s’agit-il de conquérir, dans ce vieux monde en ruine, et comment ? Des connaissances assurément, mais des connaissances qui mèneront à une culture générale humaine. Et des connaissances et une culture fondées sur le métier et le milieu. Je crois depuis plus de vingt ans qu’il n’est pas d’autre but et pas d’autre méthode pour le prolétariat, porteur aujourd’hui de la civilisation, et après tout ce que nous avons vu depuis vingt ans, nos expériences et nos défaites, je le crois de plus en plus.

Fernand Pelloutier, le plus désintéressé et le plus lucide des serviteurs du peuple, véritable héros de la classe ouvrière par son action et par sa vie, a écrit que ce qui manquait le plus aux ouvriers, c’était la science de leur malheur. Cette grande parole n’a rien perdu de son actualité et de sa fécondité, et nous devrions tous l’avoir constamment présente à l’esprit. La science de son malheur, c’est pour l’ouvrier (et bien entendu le paysan, l’employé sont aussi pour nous des ouvriers) la justification et l’aliment de sa conscience et de sa volonté révolutionnaires.

La science de son malheur, il l’acquiert par l’attention et la méditation, par l’observation et l’étude. Isolé, avec une volonté exceptionnelle, il pourrait déjà acquérir des bribes, mais seulement des bribes, et ce n’est pas aux individualités exceptionnelles que nous devons surtout nous intéresser, non plus que ce n’est sur les individualités exceptionnelles que nous devons surtout compter pour aider l’homme de la masse à se donner cette culture qui préparera sa libération, qui sera déjà sa libération. C’est l’homme de la masse lui-même qui doit se libérer, et il doit préparer lui-même les moyens de sa libération. Votre première tâche, à vous tous qui voulez travailler en ce sens, sera donc de grouper les premiers volontaires, de fortifier leur confiance en eux-mêmes, de rassembler ainsi les premiers éléments humains du travail, de constituer le milieu où le travail sera possible et productif. De quelle manière, cela dépendra des circonstances locales et momentanées, et la diversité qui en résultera est un avantage beaucoup plus qu’un inconvénient. Mais le départ, pour que le travail soit efficace et durable, sera sans doute à peu près partout et toujours semblable. Car on partira toujours du connu et de l’actuel pour aller à l’universel et au général. Vous avez autour de vous des camarades qui croient ne pas savoir et qui veulent savoir. Vous leur prouverez que, s’ils observent et font attention, ils possèdent déjà les éléments de la connaissance et de la réflexion. Où ? Dans le métier, dans la région. C’est l’événement intérieur, le solide point de départ qui peut ouvrir les voies au voyage universel, à l’intelligence générale. Dans un pays de mines, c’est la mine ; dans le port et le grand centre commercial, c’est le port et le négoce ; ailleurs métallurgie, viticulture, pêche, tissage, toutes les provinces de l’activité humaine. Et, quand les groupements culturels sont constitués et fonctionnent, il est naturel que des échanges se produisent entre eux, que, par des causeries, des lettres, de petits journaux ronéotypés, ils bénéficient de l’expérience les uns des autres. C’est la première liaison, le commencement d’une découverte du monde qui échappe aux tromperies de la grande presse, le début d’un enseignement mutuel de la réalité, donné par les travailleurs aux travailleurs.

Cependant les événements extérieurs commandent eux aussi. De vastes questions se posent sans cesse dans l’actualité du monde, des questions qui intéressent l’existence même des travailleurs à tous les coins du monde. On peut même trouver que la fièvre contemporaine ne multiplie que trop ces interrogations impérieuses. Mais enfin c’est ainsi, nous n’avons pas choisi notre heure, et il faut savoir, et il faut comprendre, car il faudra répondre. Comment se procurer les instruments de la connaissance, où trouver les revues, les livres, comment les choisir judicieusement et les répartir, comment apprendre à les étudier utilement ensemble, c’est, dans tout le détail de la pratique, à l’initiative et à la prudence de chaque groupement de voir comment avancer et d’avancer malgré les faux-pas.

Car bien entendu il faut avancer, c’est la condition de la vie. Partis de l’information immédiate, technique, nous avançons naturellement dans une plus large connaissance, jamais étrangère cependant, toujours liée à la vie ouvrière. Il faut que le travailleur sache ce qu’est l’être vivant, ce qu’est la vie physiologique. Il faut qu’il connaisse la distribution du monde et la distribution des forces économiques dans le monde. Pour comprendre l’aboutissement provisoire qu’est la société contemporaine et pour savoir comment la transformer, il faut qu’il apprenne l’évolution des âges antérieurs, qu’il force les portes des temples mystérieux où se fabriquent les divinités modernes, qu’il arrache sous les mots la signification vraie des bourses et des banques comme des églises asservies aux pouvoirs temporels, du commerce international et des partis politiques, de la diplomatie et des Parlements. Et il faut, pour faire mieux que comprendre, pour saisir le sentiment harmonieux et aigu du vieux songe humain, que son rêve soit ouvert sur l’art, ce rêve des siècles appareillant toujours vers les rêves des âges futurs.

Une telle connaissance générale, rayonnant de la connaissance du métier, ne sera pas une puissance d’arrêt, de distraction et d’endormement, mais bien une libération, une excitation à l’action, lucide, consciente, persévérante. Loin d’affaiblir le prolétariat et de le détourner de sa volonté de conquête, elle le renforce et le guide. Si elle est menée comme elle doit l’être, en pleine masse, elle le préserve des vaines révoltes individuelles, de celles qui sont néfastes à l’individu, de celles qui sont néfastes au corps social. L’idée de la révolution qui s’y exprime est fondée pour une grande part sur ce qu’Albert Thierry a magnifiquement nommé le refus de parvenir. Mais ici le refus de parvenir du prolétaire se double de la volonté de parvenir du prolétariat.

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La culture prolétarienne est condition de l’émancipation humaine du prolétariat. Mais en même temps il lui appartient de décrasser et de sauver la culture humaine tout entière, qui se survit aujourd’hui dans l’oubli de sa raison d’être. Ce n’est pas messianisme que d’exprimer cette assurance, c’est constatation et raison. Car nulle autre voie ne reste ouverte, que cette voie grandiose.

La culture antique, la culture féodale, la culture de cour de la royauté française, la culture bourgeoise ont été des humanismes. Mais, par définition, des humanismes réservés à un petit nombre de privilégiés, et fondés sur le maintien dans une condition bestiale des larges masses humaines. Pour la première fois dans l’histoire, ce qui peut être proposé à l’ambition des hommes, ce n’est plus la civilisation pour une oligarchie, c’est l’émancipation de tous les hommes et la culture universelle. C’est la fierté et la grandeur de la révolution prolétarienne, que la culture qu’elle comporte, alors même qu’elle s’adresse immédiatement à une classe, au prolétariat qu’elle entend libérer, a pour principe, pour justification et pour but de ne pas viser à une nouvelle hiérarchie entre les hommes, entre les peuples, entre les races, mais au contraire de détruire toute hiérarchie temporelle et sociale, de comprendre tout l’homme, tous les hommes de la terre. Nous pouvons proclamer avec orgueil que l’effort qu’elle nous propose est, de loin, le plus grand, le plus beau qui fut jamais.

On entend souvent dire, on lit souvent que les régimes totalitaires qui écrasent, corrompent et menacent, fournissent du moins un aliment à l’enthousiasme des masses, alors que nous autres des vieilles démocraties nous ne savons plus rien inventer et nous ne proposons rien. Sans chercher ce que représente et ce que vaut l’enthousiasme nationaliste des masses courbées sous la police de leurs Pharaons, nous demandons seulement : cette culture, qui demande à l’individu de se sauver lui-même, en sauvant le monde, est-ce rien ? Mais il faut vouloir.

Marcel Martinet

Centre confédéral d’éducation ouvrière, 211 rue Lafayette, Paris Xe, le 25 février 1939.

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