1945-01 La leçon espagnole [GRP-UCI]

Paru dans La Flamme n°1, janvier 1945.

La révolution bourgeoise

En 1931, à l’avènement de la république, la chute de la monarchie espagnole apporte le pouvoir à la bourgeoisie, le prolétariat étant trop faible pour y prétendre. Mais dans l’Espagne encore exploitée et dirigée d’une façon féodale, la bourgeoisie n’a jamais possédé effectivement ce pouvoir. Sa base économique et sociale trop faible, sa division par les minorités nationales, la menace du prolétariat sur lequel elle s’appuie dans sa lutte contre le féodalisme l’empêchaient d’avoir une politique spécifique.
Le caractère de ce pays très arriéré était déterminé par l’existence de trois castes féodales : l’Église, les grands propriétaires fonciers et la noblesse autour de la cour royale. Ces trois fractions féodales se disputaient le droit de gouverner et celui d’exploiter le peuple.
La base économique de cette classe féodale était évidemment la grande propriété agraire.
Plus des deux tiers de la terre cultivée appartenaient à ces grands propriétaires : fonciers, Église, noblesse. Ces grands seigneurs avaient en horreur le travail et la terre ; ils vivaient dans la capitale, loin de leurs propriétés, soucieux seulement d’encaisser régulièrement leurs rentes foncières. Ils donnaient la terre à bail à des fermiers, qui en général employaient la main d’œuvre agricole (journalier).
Ainsi sur approximativement 20 millions d’hectares de terre cultivée plus de 12 millions étaient à bail. Il existait au moins seize sortes de baux dont la plupart étaient du moyen-âge. Le bail direct était surtout répandu en Catalogne, chez les rabassaires (vignerons). Donc, une partie des paysans espagnols étaient tributaires au cens.
Ces deux catégories agraires, métayers et journaliers, déterminaient le caractère de l’agriculture espagnole.
Pendant la saison, les journaliers touchaient un salaire de 25 réales (25 centimes) par jour. Ils vivaient avec leur famille dans des huttes primitives puis, la saison terminée, vagabondaient à travers le pays vivant de la charité publique. Les métayers qui travaillaient la terre censive étaient soumis à une exploitation forcenée. Les grands propriétaires, poursuivant le seul but de s’enrichir, de la façon la plus facile, augmentaient sans cesse le cens, poussant ainsi les métayers vers une misère constante et sans issue. Très souvent la situation s’aggravait par la baisse des produits agricoles sur le marché mondial.
Dans les années 1932-33 le cens augmentait jusqu’à la somme de 50 pesetas par hectares, ce qui faisait un revenu annuel de 600 millions de pesetas pour les 12 millions d’hectares de la terre censive.
La valeur de la production agricole variait entre 10 et 15 milliards de pesetas. Les produits agricoles comptent pour les deux tiers dans le commerce agricole : vins, olives, canne à sucre, orangers, etc. Ces faits montrent la grande dépendance du marché mondial de l’économie espagnole, ce qui fait que celle-ci est très sensible à toutes les oscillations de ce marché.
La ressemblance avec la situation paysanne russe sous l’autocratie saute aux yeux. La plupart des paysans n’ont pas de terre ; ils vivent dans la misère permanente, désespérante. Le niveau culturel est, en conséquence, très bas. L’analphabétisme est dans la péninsule ibérique plus grand que partout ailleurs en Europe. L’Église catholique, la seule existant en Espagne, fait des efforts constants pour que l’instruction ne s’accroisse pas.
L’Église comptait parmi les grands propriétaires fonciers et portait une grosse responsabilité dans l’exploitation scandaleuse du peuple. Ceci explique la haine de la population contre tous ses représentants.
L’industrie espagnole se divise en deux secteurs principaux : celui de Catalogne et celui des Asturies et du pays basque.
En Catalogne, centre le plus important, est le siège des industries métallurgiques, textiles et du bois. La moitié de l’industrie métallurgique est entre les mains du capital financier étranger (tramway, autobus, métropolitain au capital belge et français ; fabrication des automobiles au capital anglais-suisse) Les mines de Rio-Tinto des Asturies sont aussi contrôlées par des capitaux étrangers.
La capitale, Madrid, est plutôt le siège financier. Toutes les grandes sociétés espagnoles ou étrangères ont ici leur siège. Ville d’administration et du commerce, elle n’a pas d’importance industrielle.
La dépendance du secteur industriel était encore plus accentuée que celle du secteur agricole ; elle entraînait la dépendance de la bourgeoisie indigène de la bourgeoisie internationale.
La structure de l’État espagnol était déterminée par l’existence des trois fractions féodales. Ces trois fractions essentiellement parasitaires se disputaient souvent le pouvoir : d’où les différents pronunciamentos des généraux. Mais, contre la bourgeoisie et le prolétariat, l’accord se faisait toujours ; contre le prolétariat avec tous les moyens d’oppression (police, armée, justice, terreur), contre la bourgeoisie plus modérément pour l’écarter du pouvoir. À leur service il y avait une bureaucratie servile et corrompue qui formait l’appareil administratif du pays.
L’armée espagnole n’est pas surtout un instrument militaire, mais un filon de sinécures pour les aristocrates, fils à papa et autres carriéristes. L’équipement des troupes datant du siècle dernier, les soldats, plutôt vagabonds que militaires, vont souvent en haillons. Par contre, les officiers touchent de forts appointements et ont droit à une retraite. L’armée espagnole est réputée celle qui a la plus forte proportion d’officiers supérieurs, surtout pour les généraux (2000 généraux dont une moitié en service et l’autre en retraite).
L’Église, elle, joue un rôle considérable. Elle représente et incarne la seule religion admise, elle est en possession de moyens d’État et retarde volontairement la culture intellectuelle de la masse.
Ce qui est caractéristique aussi dans ce pays est l’importance de la question nationale. Les minorités catalanes et basques avec leurs luttes pour une large autonomie nationale divisent la bourgeoisie et le prolétariat. Le séparatisme des Catalans aggravé pour les Basques par un esprit réactionnaire-catholique est un obstacle aux tentatives de former un État centraliste fort. De plus le séparatisme catalan est imprégné des idées anarchistes sur l’État fédéraliste. Et en même temps que luttent ces mouvements nationaux pour leurs propres fins, la bourgeoisie et les partis politiques féodaux utilisent cette lutte pour diviser le prolétariat.
Dans l’ensemble l’Espagne est un impérialisme faible et arriéré. Les principaux traits en sont la politique impérialiste (Maroc, îles Canaries, etc.), la dépendance étroite du marché mondial, le caractère purement parasitaire des couches dirigeantes.
Ainsi se posent à la bourgeoisie, en 1931, après sa victoire électorale, les tâches de la révolution bourgeoise :

  • 1. Réforme agraire : expropriation des grands propriétaires ; extension des grands propriétaires ; extension de la terre cultivable ; installation de grands réservoirs d’eau, etc.
  • 2. Réforme de l’État : installation du pouvoir politique de la bourgeoisie sur la base du parlementarisme démocratique. L’épuration de l’armée des éléments féodaux, prépondérance du pouvoir civil sur le pouvoir militaire. Centralisation de toute l’administration.
  • 3. Problème des minorités nationales : droit des minorités d’une autonomie nationale et culturelle.
  • 4. Réforme de l’enseignement : séparation de l’Église et de l’État. Enseignement libre sous le contrôle de l’État.

Voilà les tâches essentielles de la révolution bourgeoise.
La bourgeoisie témoignera bientôt de la plus complète incapacité de résoudre, même en partie, ses propres tâches.
Sous la double pression de la C.E.D.A. (Union des organisations réactionnaires) et du prolétariat organisé la bourgeoisie oscille sans cesse entre les deux camps.
Entreprenant une timide réforme agraire elles s’arrête immédiatement, craignant les paysans pauvres qui poussent en avant.
L’épuration de l’armée se limite à la retraite de quelques éléments monarchistes trop compromis, à l’éloignement d’autres dans des postes soi-disant sans importance. Ainsi Franco est exilé au Maroc. Mais la république n’ose pas toucher aux organisations purement réactionnaires, comme la Guardia Civile et le Tertio, la première, troupe spéciale contre la classe ouvrière, le second, légion étrangère stationnée au Maroc. La création de formations républicaines – Guardia Asalto – seule se montre à peu près efficace.
Même hésitation sur la question des minorités nationales et dans la lutte contre la prépondérance de l’Église. Après de longues discutions aux Cortès, la bourgeoisie n’ose entreprendre l’innovation que serait la séparation de l’Église et de l’État.
Elle se contente d’augmenter le budget pour la création d’écoles libres.
Par contre elle fait preuve d’une activité débordante dans sa lutte contre le prolétariat.
Constamment sous la menace de se voir débordée par les forces jeunes du prolétariat qui, réveillé par la chute de la monarchie, veut sérieusement poursuivre la lutte contre la réaction, la bourgeoisie cherche la coalition avec celle-ci.
En 1934, le cabinet Lerroux propose au chef de la C.E.D.A., Gil Robles, de rentrer au gouvernement. Cette manœuvre était une provocation flagrante des travailleurs.
Ils ripostent par la grève générale dans le pays entier. Mais, non préparée, la grève échoue après quelques jours à Madrid et à Barcelone où le rôle du parti catalan républicain était réactionnaire et celui des anarchistes équivoque. Aux Asturies seulement le mouvement prend de l’envergure, surtout chez les mineurs, et trouve son couronnement dans la formation de conseils ouvriers (soviets) à à Oviedo. Pour la première fois en Espagne, l’unité d’action entre ouvriers anarchistes et marxistes se fait dans sa lutte. Sous la forme de l’Allianca Obrero (Alliance Ouvrière) les travailleurs prennent le pouvoir et organisent leur propre gouvernement.
Le soviet des Asturies devait succomber parce que le mouvement, isolé, n’avait pas la possibilité de tenir longtemps contre la coalition des réactionnaires et de la bourgeoisie. Le Tertio et la Guardia Civile menaient une répression féroce, noyant le premier mouvement soviétique dans une mer de sang.

Le 19 juillet et la dualité de pouvoir

La coalition de la bourgeoisie avec les partis réactionnaires était déjà, sans que la bourgeoisie s’en aperçoive, la sentence de mort de la république. Craignant le prolétariat comme le diable une partie de la bourgeoisie inclinait toujours plus à faire bloc avec la réaction, à retourner à une monarchie ou à une dictature à la Primo de Rivera.
L’autre partie toujours hésitante et prenant peur de sa propre audace essaye de s’appuyer sur le prolétariat en maintenant sa poussée dans le cadre républicain. Pour faire face à la réaction croissante une partie de la bourgeoisie libérale et la petite bourgeoisie forment avec les partis socialiste et communiste le Fronte Popular. Cet organisme électoral n’avait comme but que le renforcement de la démocratie bourgeoise avec l’aide des partis ouvriers. Seuls les anarchistes et le Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (P.O.U.M.) ne participaient pas directement au Front Populaire quoiqu’ils orientassent leur activité pour aider au rassemblement « Populaire ».
Aux élections d’avril 1936, le « Front Populaire » l’emporte contre le bloc réactionnaire et la bourgeoisie seule sous Azana forme le nouveau gouvernement. La victoire fut possible parce que pour la première fois les deux grandes organisations anarchistes, la C.N.T.(Confédération Nationale du Travail) et la F.A.I. (Fédération Anarchiste Ibérique) avaient pris part aux élections, disant, pour motiver cette tactique, que seule la victoire du Front Populaire amènerait l’amnistie des milliers d’emprisonnés du mouvement des Asturies de 1934.
La victoire électorale n’a pas éclairé la situation. Les deux blocs en présence – F.P. et C.E.D.A. – sont de force à peu près égale et une petite guerre civile sourde constelle le pays d’attentats de plus en plus nombreux exécutés par l’un ou l’autre camp. L’assassinat de Calvo Sotello, un des chefs réactionnaires, aggrave la situation. Les signes de préparation d’un putsch de la réaction se multiplient au su de tout le monde. Quoique pressé de prendre des mesures par les partis ouvriers et les syndicats, le Gouvernement ne réagit point. Le 18 juillet 1936 l’insurrection réactionnaire éclate simultanément au Maroc, à Madrid et à Barcelone, suivant les ordres de Franco.
Le gouvernement de F.P. refuse encore de donner des armes au peuple ; pourtant la situation est désespérée.
Alors, dans un élan d’héroïsme inouï, ce peuple presque toujours sans armes mate l’insurrection franquiste à Barcelone et à Madrid, en quelques jours, sans phrases, magistralement. Ce n’est pas le « Frente Popular » qui a vaincu, mais l’action des ouvriers, surtout des militants anarcho-syndicalistes. L’action révolutionnaire des ouvriers contraint le gouvernement à s’incliner devant la volonté des masses, à poursuivre la lutte, à former des milices et à prendre l’offensive contre les fascistes. Les chefs du gouvernement comme Martinez Barrio, Casares Quiroga, etc. essaient de faire un compromis avec Franco. La tentative échoue grâce à la vigilance des organisations ouvrières qui (suit un mot illisible, note de (Dis)continuité) plus de ces dirigeants bourgeoise trop compromis.
L’initiative des masses crée partout de nouveaux organes révolutionnaires : comités d’usine, de paysans, milices ouvrières, organes qui combattent contre Franco. Mais surtout, ces comités commencent à organiser la vie économique, sociale et politique. L’État bourgeois démocratique chancelle sous les coups de la révolution commencée. Les anciennes institutions bourgeoises, l’État même, n’ont plus de base. Les usines occupées par les ouvriers sont en partie « expropriées » et gérées par les syndicats ouvriers. L’armée, complètement décomposée, est remplacée par la Milice Ouvrière, la police de même ; l’Administration, la Justice passent aux mains des forces nouvelles. Le gouvernement du F.P. qui siège toujours à Madrid est ébranlé et cherche vainement à se constituer une base solide. Mais la situation est devenue intenable pour les politiciens bourgeois. Ils s’orientent vers un compromis avec les partis réformistes (socialiste et communiste) pour sauver leur régime. Au commencement de septembre 1936 se forme le cabinet Largo Caballero qui s’appuie sur les partis socialiste et communiste, tous les partis républicains et l’organisation syndicale U.G.T. C’est un rassemblement du type Front Populaire. Tout le long de son existence, ce gouvernement oscille entre les deux pôles : révolution prolétarienne et démocratie bourgeoise pour rallier enfin ce dernier.
Dans tous les pays occupés par les républicains le pouvoir est au fond entre les mains de la classe ouvrière, de ses comités et de sa milice. Cette dualité de pouvoir était nette en Catalogne. En effet, la situation en Catalogne, et surtout à Barcelone, est nettement révolutionnaire. L’ancienne Généralité de Catalogne avec Luys Companys végète dans l’ombre, oubliée de tout le monde. Le véritable gouvernement de Catalogne est le Comité Central des Milices. Cet organisme s’est formé des nécessités de la lutte même. Tous les partis antifascistes sont représentés proportionnellement dans ce Comité. Les organisations anarchistes avec 4 mandats représentants, le P.O.U.M. 2, l’U.G.T. 2, les rabassaires 1, le P.S.U.C. 1, les partis républicains 4. Le Comité Central décide l’expropriation des industriels, charge les syndicats de la gestion de leurs usines là où les ouvriers ne le font pas de leur propre initiative. Il organise l’Armée du Peuple, la lutte contre Franco, le ravitaillement. Avec la formation des Patrouilles, des Contrôles, il traque les contre-révolutionnaires agissants et veille à la sécurité révolutionnaire. Tous les regards étaient fixés sur le Comité Central en Catalogne et sur la Junta de défense de Valence, organisme semblable. Le Comité Central, sans qu’il l’ait voulu, sans l’avoir prévu, était devenu le gouvernement révolutionnaire de l’Espagne.
Le gouvernement de Madrid présente sous les couleurs du « Front Populaire » les survivances de la démocratie bourgeoise, qui cherche à tout prix à limiter la lutte, conserver le régime capitaliste gravement atteint, refouler le mouvement révolutionnaire pour qu’il ne dépasse pas le cadre de la démocratie.
Les tâches d’un parti révolutionnaire dans cette situation étaient claires : renforcer le pouvoir prolétarien. Détruire complètement l’État bourgeois dans ses différentes formes (gouvernement de Madrid et la Généralité de Catalogne). Expropriation totale des grandes entreprises. Collectivisation de la terre et de l’économie sous le contrôle des organisations ouvrières. Guerre révolutionnaire contre les réactionnaires.
Mais les organisations et partis ouvriers n’entendent pas leur tâche de cette façon. Les préjugés traditionnels des anarchistes, leur apolitisme entre autres, les font négliger la création d’un État prolétarien. Les vieilles disputes avec les marxistes empêchent les organisations les plus aptes et les plus nombreuses de s’engager sur ce chemin. Le Comité Central recule devant l’expropriation des étrangers possesseurs d’usines. Laissons la parole à un témoin impartial sur la question : le Frankfurter Zeitung du 29 août 1936 qui dit dans sa rubrique économique :

« Les sociétés étrangères ont généralement gardé leur direction capitaliste, notamment toutes les sociétés anglaises et les autres sociétés étrangères de Barcelone. La General Motors est obligée de vendre contre bons ses voitures et de payer un impôt. Hispano-Suiza est contrôlée par un conseil ouvrier et fabrique des armes et des autos blindées. Les petites usines dont les propriétaires sont membres du Front Populaire peuvent garder leurs anciennes directions et sont contraintes d’appliquer la semaine de 40 heures, d’augmenter de 15 % les salaires et de payer ces salaires à ceux des ouvriers qui se sont engagés dans la Milice. De grandes entreprises gardent soit leur ancienne direction sous le contrôle d’un conseil ouvrier ou sont gérées par un conseil comprenant des représentants de différents syndicats ».

Dans le problème principal, celui de la destruction de l’État bourgeois, le Comité Central des Milices échoue complètement.
Quoiqu’absolument sans pouvoir, tout à fait écartée de la vie publique, l’ancienne Généralitad de Catalogne restait en fonction, comme si rien ne s’était passé. Or les partis ouvriers et les syndicats ne tolèrent pas seulement son existence mais ils l’encouragent à se maintenir et au bout de deux mois le Comité Central se dissout de son propre gré pour laisser la place à cette Généralité ou nul révolutionnaire ne siège et qui ne représente que quelques individualités bourgeoises et d’infimes fragments de la population. Cette politique étonnante donne un coup mortel à la révolution en dépit des affirmations des anarchistes, du P.O.U.M. et des autres partis. Avec la disparition du C.C. des Milices, avec la réinstallation du pouvoir bourgeois (d’abord dans la forme), la dualité de pouvoir voyait son équilibre rompu au bénéfice de la démocratie bourgeoise, réactionnaire depuis les mesures sociales.
Les partis de la contre-révolution – communiste, socialiste et bien entendu les partis républicains – ont savamment mené leur jeu et tout de suite commencé à exploiter au fond cette tournure presque inattendue pour leur cause désespérée. À partir de ce moment, les communistes déclenchent leur campagne contre les comités qui, soi-disant, désorganisent la vie, empêchent la victoire contre Franco, « divisent » le peuple. Campagne qui était orchestrée et fortement appuyée par la Russie, représentée par Rosenberg et Antonov Ovecienko à Barcelone. Les staliniens mènent leur campagne sur deux points : premièrement contre les « trotskistes » c’est-à-dire le P.O.U.M. et deuxièmement contre les anarchistes. Leur but est d’écraser les deux seules organisations révolutionnaires en Espagne. La tactique employée contre les uns n’est pas la même contre les autres. À Barcelone les staliniens demandent que soit exclu du gouvernement Andres Nin, le seul représentant du P.O.U.M., ministre de la justice et pour y parvenir il faut une forte pression, un véritable chantage. Des bateaux russes chargés d’armes et d’approvisionnement sont ancrés dans le port ; ils ne seront déchargés que lorsque le gouvernement aura évincé Nin. Pendant quatre jours la crise sévit au sein du gouvernement où les anarchistes, honnêtement, s’opposent à la manœuvre. Mais ils cèdent à la fin, Nin est obligé de se retirer, le P.O.U.M. n’est plus représenté au gouvernement. Voici comment ils agissent contre les anarchistes : ils leur demandent de participer au gouvernement central de Madrid. La C.N.T. et la F.A.I. ne refusent pas. Elles posent quelques conditions sans importance et, au commencement d’octobre, rentrent dans le gouvernement avec Frédérica Monsteny et Garcia Oliver (la première comme ministre de la culture, le second comme ministre de la justice). Les jeux sont faits. À partir de ce moment les anarchistes portent la responsabilité gouvernementale comme les autres partis, leur opposition intransigeante devient de plus en plus difficile. Les événements prouvent que les staliniens ne se sont pas trompés, les anarchistes tombent dans un opportunisme sans égal.
La période de la dualité de pouvoir prend fin avec l’entrée des anarchistes dans le gouvernement central. Désormais ils sont obligés de défendre les mesures gouvernementales, de représenter le gouvernement contre les « tendances » fédératives de Barcelone et des comités du pays. Pas à pas ils reculent, abandonnant les positions conquises dans la lutte depuis juillet. Les étapes du reflux sont : dissolution du C.C. des milices au profit du gouvernement bourgeois ; l’assentiment pour l’exclusion du P.O.U.M. du gouvernement ; leur entrée dans un gouvernement bourgeois. Bientôt dans la lutte âpre que mènent les staliniens contre les positions économiques que les anarchistes gardent encore, ces dernières cèdent du terrain. Chez les militants anarchistes la confusion se répand, le mécontentement paraît et croît, les premières fissures se voient dans le mouvement. La disparition du pouvoir du peuple marque la fin de l’étape révolutionnaire. Désormais la guerre contre Franco prend de plus en plus l’aspect d’une lutte armée entre fractions des classes oppresseuses. La classe ouvrière ne compte plus que comme serviteur précieux. Les chances de la révolution espagnole, diminuées, sont devenues presque nulles.

Les partis ouvriers en Espagne.

Les anarchistes

L’Espagne est le seul pays où l’anarchisme possède encore une base sociale. Il y a plusieurs raisons à cela :

  • 1. L’État retardataire du pays, dont les 3/5 de la population laborieuse travaillent la terre. D’où un niveau de culture intellectuelle très bas, le pays d’Europe comptant le plus d’analphabètes est l’Espagne. L’agriculture, conservatrice par les moyens techniques, est souvent emprisonnée dans des formes médiévales.
  • 2. L’absence totale d’État moderne centralisé. Différentes fractions des classes féodales se disputent le pouvoir. Militaires, prêtres et grands seigneurs gouvernent, aucun pouvoir civil n’a la force de s’opposer à eux.
  • 3. La tradition bakouniniste et proudhonienne du mouvement ouvrier. Pendant la lutte entre marxistes et bakouninistes dans la première Internationale les partisans de Bakounine se sont réfugiés en Espagne et y ont fondé leurs premières sections bien avant la naissance du parti socialiste.

Ces trois raisons sont suffisantes, les deux premières étant des raisons objectives. L’anarchisme trouve un terrain favorable en ce pays arriéré, à agriculture semi-féodale, à prolétariat récent, à fort artisanat attardé. Ses idées simplistes et son dynamisme se développent dans ces consciences rudimentaires et ces fiers tempéraments. La faiblesse de l’appareil d’État et les excès des maîtres féodaux, militaires et cléricaux, suscitent des rébellions spontanées, défendues et théorisées par les bakouninistes.
Il était inévitable qu’en Espagne le jeune et inexpérimenté mouvement ouvrier, sur lequel « planait un passé » d’actions « hors la loi » », recevant par l’émigration le levain anarchiste, subisse plus intensément que les autres cette maladie infantile qu’est l’anarchisme.
Le mouvement anarchiste d’Espagne se divise en deux grandes organisations : la C.N.T. et la F.A.I. La C.N.T., l’organisation syndicale, est la plus forte organisation syndicale d’Espagne. Elle groupe surtout les ouvriers des centres industriels en Catalogne, s’appuie sur les paysans pauvres et les journaliers agricoles. La C.N.T. n’a rien des syndicats réformistes :les multiples liaisons avec l’État bourgeois (assurances, pensions, assurances chômage, commissions arbitrales, etc.) ne souffrent pas de toute cette bureaucratie de secrétaires, rédacteurs et écrivassiers connue en Europe dans le mouvement syndical. Elle est pour l’action directe et elle a fait, pendant son existence, preuve d’une grande combativité. Les militants, non corrompus par une démocratie bourgeoise, ont gardé une combativité primitive qui rappelle les temps du chartisme en Angleterre. Nombreuses sont les grèves de la C.N.T. où les militants détruisent les machines ou fabriques, où les paysans incendient les champs de blé. Ils sont des ennemis acharnés des syndicats marxistes qui, à leur avis, sont corrompus et pourris. Leur programme « théorique » consiste dans l’économisme classique : apolitique contre tout État sous n’importe quelle forme gouvernementale, renversement du régime capitaliste par la conquête de l’économie.
La F.A.I. est l’organisation cadre des anarchistes, quasi leur organisation politique. Elle rassemble les anarchistes convaincus en petits groupes et fait la propagande des théories purement anarchistes. Elle est anti-étatiste, sa théorie fait une séparation mécanique entre politique et économie sans comprendre que la politique est seulement le reflet concentré de l’économie. Contre tout étatisme, elle est anti-centraliste, défend les principes fédératifs.
En général, le mouvement anarchiste en Espagne est le reflet de la société féodale, comme le mouvement socialiste est celui du capitalisme ascendant d’Espagne.
Le révolutionnarisme primitif du mouvement anarchiste est rudement mis à l’épreuve pendant les événements d’Espagne de 1936-39. Répondant avec un héroïsme admirable à l’insurrection franquiste, les anarchistes prennent la tête du mouvement révolutionnaire et se mettent d’abord à l’œuvre pour faire la révolution sociale. Mais bientôt l’absence d’une ferme théorie de la révolution prolétarienne les pousse à des compromissions, des erreurs, des faux calculs et enfin sur le plan de la contre-révolution même, ils sont habilement manœuvrés par les politiciens de la bourgeoisie et les stalino-réformistes.
Toute la théorie et la pratique des anarchistes ont fait lamentablement faillite en Espagne prouvant une fois de plus que l’anarchisme n’est rien d’autre qu’un mouvement révolutionnaire primitif, rudimentaire.
Les trois années de guerre civile sont une chaîne ininterrompue de défaites anarchistes aussi bien théoriques que politiques. Ignorant complètement la théorie de l’État ils décident de leur propre gré de dissoudre le Comité Central des Milices, seul organe représentatif du pouvoir prolétarien. Ils le remplacent en Catalogne par le gouvernement de Luys Companys et rentrent, à Madrid, dans le gouvernement du « Front Populaire » de Caballero. Les grands négateurs par principe de l’État s’intégreront à l’État bourgeois au moment où ils ont la possibilité de le détruire. Ils abandonnent le P.O.U.M. sous la pression russe, cèdent aux staliniens et acceptent le mot d’ordre mensonger et honteux : Faire d’abord la guerre et après la révolution.
Voilà comment s’exprime M.R. Vasquez, secrétaire général de la C.N.T., dans un discours du 16-7-37 :

« Dans la situation actuelle, la révolution peut seulement commencer après la victoire contre le fascisme qui domine presque la moitié du monde ».

Là, fanfare de tous les traîtres qui voulaient défendre la démocratie bourgeoise et attarder la révolution. Sur chaque terrain, malgré leur héroïsme incomparable, les anarchistes reculent : les milices se transforment en « armée populaire » avec tous les signes d’une armée bourgeoise : discipline de cadavre, séparation des officiers et soldats comme castes différentes, les organes de sécurité intérieure créés par les ouvriers révolutionnaires sont dissous et remplacés par l’ancienne police d’État, les conquêtes économiques : si chères aux anarchistes : terre collectivisée, usines contrôlées ou gérées par eux, pouvoir des comités locaux, leur sont enlevées jour après jour. Entre dirigeants et militants anarchistes naissent et grandissent des divergences. Les journées de mai 37 consacrent la trahison des dirigeants et la courageuse opposition des militants.

Le parti socialiste

Il a ses positions surtout à Madrid, Valence, dans le Nord et aux Asturies. Il contrôle l’autre grande organisation syndicale U.G.T. Comme partout, le parti est divisé en deux tendances : « gauche » et « droite ». La gauche est représentée par Largo Caballero qui jouit d’un grand prestige chez les ouvriers. Caballero a une longue tradition ouvrière mais sa politique est toujours opportuniste et manque de fermeté et de clarté. Son influence s’explique mal si l’on sait qu’il était Ministre du Travail dans le cabinet Primo de Rivera, en régime dictatorial. Caballero a une influence dans l’U.G.T. où il défend une politique de collaboration avec les staliniens.
La droite est sous l’influence d’Indalecio Prieto, politicien de vieux style, rusé et sans scrupules. Riche lui-même, possesseur d’actions des entreprises financières anglaises, il était une des figures de la politique impérialiste anglaise. Avec lui, Gonzalez Pena, connu depuis sa participation à l’insurrection des Asturies de 1934, qui prend, malgré cela, position à droite et se trouve à côté de Prieto dans presque toutes les circonstances décisives. Prieto devient, après le limogeage de Caballero, le ministre de la Défense Nationale où il montre une grande énergie et de l’activité. Finalement, victime de l’influence stalinienne, il est obligé de se retirer sans perdre la direction de l’aile droite de son parti. Les deux tendances socialistes, Caballero et Prieto, ont accepté la politique de défense de la démocratie bourgeoise. Dans les derniers temps de la guerre civile, Caballero est poussé sur une position plus à gauche par les militants de l’U.G.T. et inévitablement se heurte à la politique ouvertement réactionnaire des staliniens. En Catalogne, les socialistes et les staliniens trop faibles pour créer séparément une organisation, se réunissent dans le Parti Socialiste Unifié de Catalogne qui adhère à la Troisième Internationale.

Les staliniens

Le parti communiste d’Espagne était toujours un parti peu nombreux, mais qui comptait tout de même bon nombre des vieux militants qui avaient renom dans la classe ouvrière. La politique de zigzags, la dépendance complète de Moscou ont brisé le parti et donné naissance à une opposition de gauche, sous la direction de Léon Trotsky. Les chefs de cette opposition étaient Andrès Nin à Barcelone et Andrade à Madrid. En 1928, se détache une opposition de droite avec Joaquim Maurin, Maurin a formé en Catalogne le « Bloc des Ouvriers et des Paysans » et travaille avec le K.P.O. (les brandlériens allemands). En 1934, le « Bloc des Ouvriers et des Paysans » s’unifie avec les groupes trotskistes et ils forment ensemble le P.O.U.M.
Le reste du parti stalinien joue un rôle très modeste dans la vie politique du pays. Mais avec la guerre civile, avec l’aide directe de la Russie et sa politique anti-prolétarienne ce parti gagne une grande influence. Il groupe autour de lui en Catalogne presque toute la petite bourgeoisie influencée par les rouages de l’État russe, le parti socialiste, l’U.G.T. et même les anarchistes. Défenseur acharné de la démocratie bourgeoise, il prend la direction de la lutte et déclenche le terrorisme contre toutes les organisations révolutionnaires. Il fait coalition avec la bourgeoisie pour lui rendre le pouvoir, tend la main aux prêtres et à l’Église et s’efforce de jouer le rôle du gendarme, pour Staline. Il organise avec les Russes la G.P.U. qui traque les révolutionnaires jusqu’à la mort.

Le P.O.U.M.

Quoique le parti le plus jeune, il représente le courant révolutionnaire en Espagne. Le P.O.U.M. a le malheur de perdre juste au commencement de la guerre civile son chef le plus important, Maurin. Sa position politique est équivoque : le mot d’ordre politique du P.O.U.M. est « Pour un gouvernement des ouvriers et paysans ». Pour ne pas repousser les ouvriers anarchistes, le P.O.U.M. préfère ne pas parler de dictature du prolétariat. D’ailleurs, fort presque seulement en Catalogne, le grand souci du P.O.U.M. est de ne pas s’isoler des anarchistes. Envers le Front Populaire la position du P.O.U.M. est opportuniste, théoriquement il ne participe pas mais sa critique n’est pas basée sur des principes. Nin et Andrade, les seuls qui aient une position juste, restent en minorité dans le parti contre Gorkin, centriste, et Rovira, leader de l’aile droite. Pendant toute la guerre civile Rovira commande en chef la milice du P.O.U.M. sur le front d’Aragon. Sur la question du pouvoir, la plus importante, le P.O.U.M. adopte une position opportuniste. Au lieu de refuser d’entrer dans le gouvernement de Companys il se laisse représenter par Nin. Et Gorkin se laisse aller à essayer de diriger la politique du Parti vers une participation au gouvernement central de Madrid … même après les journées de Mai. Là, l’opportunisme du P.O.U.M. éclate au grand jour.

Les trotskystes

Au fond, une organisation trotskyste, après la rentrée de Nin et Andrade dans le P.O.U.M., n’existait plus. Les différents groupes trotskystes qui travaillaient pendant la guerre civile en Espagne comprenaient presque exclusivement des étrangers : Allemands, Français, Belges, Italiens, etc. En principe, ils défendent une position juste, critiquent sévèrement le P.O.U.M. avec sa tactique opportuniste, mais ils ne voient pas encore le grand danger et le jeu de Moscou, à cause de leur théorie de la défense de l’État Ouvrier. Ils ne peuvent faire un travail sérieux à cause des luttes fractionnelles qui les divisent (groupe officiel reconnu par le Secrétariat International, moliniéristes, groupe Oehler, etc.).
Malgré le dévouement de leurs militants peu nombreux, les trotskystes n’arrivent pas à s’élever au-dessus de la critique des autres partis et ne fixent ni ne précisent leur programme en face des événements.

Les journées de mai 1937

Après neuf mois de guerre contre Franco, la lutte incessante entre les anarchistes, poumistes, autres éléments de gauche et les staliniens, avant-garde de la défense de la démocratie bourgeoise, l’Espagne se trouve dans une situation difficile. Les fascistes grâce à l’aide massive de l’Allemagne et de l’Italie, grâce surtout à la politique contre-révolutionnaire des socialistes et stalinistes, ont remporté de grands succès. Ils se sont assurés le contrôle de la frontière française, du nord de la frontière portugaise, conquis Malaga dans le sud et livré un assaut décisif contre le pays basque et contre les Asturies. La contre-révolution masquée en marche avait déjà remporté pas mal de succès : mainmise complète des staliniens sur la police et sur l’armée, restitution des usines et de la terre collectivisée aux propriétaires capitalistes, formation d’un gouvernement bourgeois où domine l’influence russe, lutte contre les dernières conquêtes économiques, contre les comités ouvriers et paysans, les usines syndicalisées, les formations de sécurité prolétarienne.
Partout, la C.N.T. et la F.A.I. et, à leur remorque, le P.O.U.M., ont cédé le terrain. L’incorporation des milices anarchistes et poumistes dans l’armée populaire, c’est-à-dire sous la direction des staliniens, augmente le mécontentement des militants révolutionnaires. On sent partout que la bourgeoisie disparue réapparaît, relève la tête et reprend sa place dans la société.
Les pourparlers entre les organisations syndicales C.N.T. et U.G.T., entre le courant des ouvriers révolutionnaires anarchistes, socialistes et poumistes et leurs organisations d’une part et les partis stalinien, socialiste, la majorité de l’U.G.T. et les partis bourgeois d’autre part ne peuvent pas empêcher de prévoir qu’entre ces deux camps une lutte violente est inévitable.
Le mécontentement des ouvriers contre ce cours contre-révolutionnaire éclate spontanément le 4 mai 1937 à Barcelone. Depuis des semaines déjà, le gouvernement de Valence a envoyé des détachements de carabiniers en Catalogne qui ont commencé à désarmer les militants anarchistes, à occuper les maisons des syndicats et à procéder à des arrestations en masse, sans raisons plausibles. Alors que, le 4 mai, un détachement de la police de Barecelone, sous les ordres de ses chefs staliniens, pénètre dans le bâtiment du Central Téléphonique pour le débarrasser du contrôle des ouvriers anarchistes, ceux-ci, bien retranchés dans le bâtiment, résistent à l’attaque. La nouvelle de cette provocation se répand à toute vitesse et deux heures après est déclenchée une grève générale.
Des barricades se dressent partout dans les rues. Les maisons des staliniens, des partis bourgeois, le siège du gouvernement et les casernes de police sont cernés en un clin d’œil par les ouvriers. La lutte est engagée : d’un côté les militants anarchistes et ceux du P.O.U.M. suivis des troskystes et des anarchistes oppositionnels de Durruti (Amigos de Durruti), de l’autre tous les partis de la réaction bourgeoise et à leur tête les staliniens conseillés par le consul soviétique Antonov Ovscienko. En province, même tableau, partout les ouvriers révolutionnaires se dressent contre la réaction et la tiennent en échec.
La situation, désespérée la veille, est renversée grâce au dévouement et à l’initiative des travailleurs : les provocateurs sont partout encerclés, le peuple occupe tous les points stratégiques et force la police à se rendre en plusieurs endroits.
Dans cette situation, favorable au plus haut point pour les révolutionnaires, quelle est l’attitude des anarchistes ? Celle du P.O.U.M. ? Celle des trotskystes ?
Jamais, à aucun moment de l’histoire du mouvement ouvrier en Espagne, la politique des anarchistes ne se montre si néfaste, si nuisible, si incapable d’utiliser une situation révolutionnaire, que pendant les quatre journées de mai. Dès le commencement de l’insurrection prolétarienne le Comité Régional de la C.N.T. s’oppose au mouvement, demande le désarmement, dit de cesser le feu, parle de lutte fratricide, de danger fasciste, etc. Voici le communiqué du Comité Régional de la C.N.T. et de la F.A.I., donné à la presse le 6 mai :

« Nous prenons justement connaissance d’un tract distribué dans la ville par les « Amis de Durruti ». Son contenu, en contradiction flagrante avec les principes du mouvement anarchiste nous oblige de nous distancer complètement de ce tract. Nous déclarons devant nos militants et tout le public, comme nous l’avons déjà fait hier pour un autre tract semblable, que nous n’avons rien à faire avec cette publication. Le Comité Régional de la C.N.T. et de la F.A.I. se refuse de prêter l’oreille aux gens qui veulent spéculer sur leur organisation qui n’a rien de commun avec des positions qui sont probablement des manœuvres de provocateurs authentiques. Déjà un nouveau gouvernement s’est formé, ses décisions doivent être acceptées par chacun, dans ce gouvernement nous avons nos représentants. Pas d’armes dans les rues. Comité Régional de la C.N.T. et F.A.I. » (Souligné par nous)

Voilà le langage des révolutionnaires. Quel était le contenu du tract des « Amigos de Durruti » et de l’autre, dénoncés dans ce communiqué ? Les « Amigos de Durruti », groupe anarchiste oppositionnel qui s’élevait surtout contre la participation des anarchistes au gouvernement, demandaient : le renversement du gouvernement Companys, la création d’une Junta de défense, la défense de toutes les conquêtes du 19 juillet et la continuation de la lutte pour la révolution sociale.
L’autre tract était distribué par les mêmes avec l’appui des trotskystes et défendait d’une façon plus précise les mêmes mots d’ordre. Comme les staliniens, les dirigeants anarchistes dénoncent ce mouvement comme dirigé par des provocateurs.
Les représentants anarchistes dans le gouvernement, Garcia Oliver et Frederica Montseny, arrivent en hâte à Barcelone pour apaiser les éléments troubles. Garcia Oliver parle à la radio aux militants anarchistes : ils les conjurent, en pleurnichant, de cesser la lutte fratricide, parle de Caïn et Abel, de vaincre d’abord Franco, etc. La position nettement réactionnaire des dirigeants anarchistes met le désarroi dans les rangs de leurs militants, ils jettent les armes, déchirent leur livre de milicien, C.N.T., de la F.A.I. ; ils brisent leurs armes dans les rues.
La position du P.O.U.M. est plus qu’équivoque. Quoiqu’une grande partie des militants participent activement à la lutte, la direction ne fait rien pour pousser de l’avant, ne donne pas de directives. Au contraire, dès le deuxième jour, elle donne l’ordre à ses troupes de se retirer des barricades, et empêche les unités poumistes de venir en aide aux ouvriers. Ce parti qui n’a pas cessé de parler de former un « Gouvernement des ouvriers et des paysans » recule honteusement à la première occasion de le faire.
Les journées de Mai sont le dernier sursaut révolutionnaire, écrasé par la terreur des staliniens à cause de la trahison ouverte des dirigeants anarchistes et poumistes. La contre-révolution triomphe.
La suite immédiate des journées de Mai est la chute du gouvernement Largo Caballero et la constitution du gouvernement Negrin, le gouvernement de la défaite. Les deux grandes organisations ouvrières d’Espagne, C.N.T. et U.G.T., ne sont plus représentées dans le gouvernement. En Catalogne, la répression contre le P.O.U.M., et en partie contre les anarchistes, commence. Dès maintenant l’hégémonie stalinienne est assurée, les révolutionnaires impitoyablement chassés et exterminés, les fondements et les lois de la république bourgeoise restaurés. Jusqu’à la défaite inévitable, l’histoire des événements en Espagne n’est rien d’autre que l’histoire de la contre-révolution. À partir des journées de Mai la guerre civile en Espagne devient une guerre civile entre deux clans de la bourgeoisie. La participation de l’Allemagne et de l’Italie à la guerre n’est pour ces États rien d’autre que la préparation à la guerre impérialiste mondiale.

La politique des puissances impérialistes envers l’Espagne.

Que les États totalitaires aient aidé le mouvement franquiste dès les premiers jours, cela n’a rien d’étonnant. Articuler l’Espagne sur l’Axe Rome-Berlin valait la peine de s’immiscer.
Pour les impérialismes dits « démocratiques » comme l’Angleterre et la France, l’attitude était déterminée par les intérêts économiques et le souci stratégique de conserver les positions clés en Méditerranée. Le premier point montre les impérialismes hostiles à une république de gauche ou sous la tutelle de la Russie, non par crainte que celle-ci appuie une politique révolutionnaire, les capitalistes européens savent qu’au contraire ils peuvent compter sur les « envoyés » russes pour empêcher toute politique révolutionnaire, mais ils craignent que les staliniens ne favorisent outrancièrement les visées russes sur l’économie espagnole, ou gênent le capitalisme étranger investi en Espagne.
Le deuxième point montre ces mêmes impérialismes hostiles réticents à une influence italienne et allemande en Espagne.
D’où la politique tragi-comique de la non-intervention, du blocus de l’Espagne, etc. politique inaugurée par le Front Populaire et le gouvernement Blum. Quoiqu’en juin 36, la classe ouvrière française en effervescence occupe les usines, les entreprises, et est disposée à juguler le gouvernement bourgeois, les partis socialiste et stalinien n’aident pas vraiment l’Espagne rouge. Pour un parti révolutionnaire, l’aide la plus efficace à apporter à la révolution espagnole consistait, dans les conditions du moment, à commencer la révolution en France.
Ni le parti socialiste, ni le parti communiste n’entendaient s’engager dans cette voie. Le semblant d’opposition du P.C. à la politique gouvernementale lui assurait sa clientèle et les intérêts de la Russie interdisaient la victoire de la révolution prolétarienne.
Au commencement les dirigeants russes se contentent de ne rien faire. Durant trois mois la presse russe ne parle même pas de révolution espagnole. Après l’intervention massive des Italiens et Allemands, la Russie participe à la non-intervention et commence à livrer des armes à l’Espagne gouvernementale. Mais fermement décidée à ne pas tolérer une révolution, ses livraisons d’armes, de matériel, de vivres, elle les conditionne : il faut défendre la république bourgeoise.
Pas de révolution socialiste risquant d’avoir des échos jusqu’en U.R.S.S. et de rappeler certains souvenirs. Ce que veut Staline c’est une république faible, sous sa tutelle par l’intermédiaire des partis staliniens et des oppositions stalinisantes (P.S.U.C., P.S., U.G.T., parti républicain).
Une république sous l’influence russe pouvait donner des gages précieux à la diplomatie soviétique. Une fois installée dans la péninsule, la Russie aurait pu jouer éventuellement la carte espagnole, menacer la frontière française des Pyrénées, et les voies maritimes anglaises de la Méditerranée.
L’enjeu pour la Russie était une meilleure position diplomatique et une alliance, rien de plus. La révolution espagnole a payé de sa vie les visées russes.
Tragiquement aveugles le P.O.U.M. et les anarchistes n’ont jamais rien compris aux manœuvres de la Russie. Les uns, comme le P.O.U.M., voyaient toujours malgré la dictature de Staline, un État ouvrier et ils étaient prêts à le défendre. Les anarchistes hostiles au début se laisseront jouer naïvement par la suite, allant jusqu’à la participation aux gouvernements.

Conclusions

Les trois années de guerre civile en Espagne sont pleines d’enseignements pour nous. Il faut les dégager, ces leçons importantes.

1. L’absence de parti révolutionnaire

L’absence de parti révolutionnaire se faisait cruellement sentir. Le P.O.U.M., celui qui correspondait le mieux au parti révolutionnaire, était centriste. Révolutionnaire dans la théorie, opportuniste en pratique, il ne pouvait pas être le pôle d’attraction des révolutionnaires qu’auraient pu rallier les anarchistes. Sans parti révolutionnaire, sans organisation de cadres sélectionnés, basée sur le principe du centralisme démocratique, la révolution ne peut triompher.
Composé d’éléments hétérogènes à sa naissance le P.O.U.M. ne put jamais se construire une base théorique ni acquérir une unité d’action.
L’ancien « Bloc des Ouvriers et Paysans » d’une part, les anciens groupes trotskystes d’autre part, subsistaient et se livraient aux luttes fractionnelles ; l’aile droite et le centre avaient, au fond, la direction du parti. Le mot d’ordre du P.O.U.M. pendant la guerre civile était toujours : le gouvernement des ouvriers et paysans. Ce mot d’ordre, au lieu de celui de la Dictature du Prolétariat, maintenait le P.O.U.M. dans une politique centriste. Ayant peur de l’aversion des anarchistes pour la dictature du prolétariat, le P.O.U.M. espérait, avec son mot d’ordre, entraîner les anarchistes vers le seul but stratégique possible. Mais les anarchistes étaient tout aussi opposés au gouvernement des ouvriers et paysans parce qu’ils sont, en principe, contre tout gouvernement, soit-il prolétarien. Au lieu d’attirer les militants anarchistes, le P.O.U.M. semait la peur dans leurs rangs.
Il ne sut pas expliquer patiemment, à travers les événements quotidiens, que le chemin de la révolution passe par la destruction complète de l’État bourgeois, il abandonna toute conséquence marxiste en entrant dans le gouvernement de Catalogne, et poursuivit même une politique qui visait à son entrée dans celui de Madrid.
Au fond, seule la phraséologie marxiste distinguait le P.O.U.M. des anarchistes. Il révélait son caractère centriste par ses relations internationales. Adhérent au bureau de Londres avec l’I.L.P., le S.A.P., à Barcelone il était en contact constant avec le K.P.O. (Brandler). Pourtant le P.O.U.M. menait une campagne intransigeante contre les trotskystes et les groupes anarchistes qui avaient une position plus avancée que lui.
Il ne supporta pas le souffle chaud des journées révolutionnaires et fondit comme neige au soleil.
Les troskystes n’ont pas pu jouer un rôle en Espagne à cause de leur attachement sentimental à l’U.R.S.S. Croyant quand même à l’ »État Ouvrier » (en train de se débarrasser des derniers vieux bolcheviks au procès de Moscou), ils ne surent pas s’opposer aux staliniens. La politique de la soi-disant « 4ème Internationale » qui se prétendait révolutionnaire et faisait rentrer sa section française dans le P.S.O.P. n’était guère faite pour convaincre les ouvriers que ses militants montraient le chemin de la victoire.
Divisés en plusieurs fractions, se combattant farouchement, sans base sociale en Espagne, ils étaient condamnés à un rôle infime et néfaste.
Le Parti Révolutionnaire est à construire en Espagne comme ailleurs. Pour que sa formation soit possible il faudra, là-bas, tirer les leçons de cette grande et douloureuse expérience.
Ce n’est pas un bloc antifasciste ou une Junta de Defensa qui peut donner le pouvoir au prolétariat et changer l’ordre social. Seule, l’indépendance absolue du mouvement révolutionnaire, rompant idéologiquement avec les conceptions bourgeoises, est garant de la victoire finale.

2. Le rôle contre-révolutionnaire des staliniens

La politique stalinienne apparaît sous son vrai jour pour la première fois en Espagne.
La défense de la démocratie bourgeoise, ouvertement proclamée, range définitivement le stalinisme du côté de la bourgeisie. La différence entre staliniens et social-démocrates est que les uns font le jeu de leur bourgeoisie alors que les autres servent la politique de l’U.R.S.S.
Inévitablement, les staliniens s’opposeront à tout mouvement révolutionnaire et en seront les adversaires les plus acharnés.

3. La faillite de la théorie anarchiste

La théorie anarchiste n’a pas résisté à l’épreuve historique et s’est révélée comme une ramification surannée de l’opportunisme.
L’écueil sur lequel vint s’éventrer la nef anarchiste fut l’État.
Refusant à tout prix d’envisager la question d’une façon scientifique quand il était encore temps, les anarchistes se condamnaient à l’examiner dans les angoisses de la lutte armée, hâtivement. Le problème vint à eux à une telle vitesse que, n’ayant pas le temps d’en lire seulement l’énoncé, ils se contentèrent d’en charger la bourgeoisie libérale et qu’elle résolut évidemment à son avantage et, quand un embryon d’État apparut, conséquemment, les anarchistes, rompant avec leur intransigeance doctrinale, lui apportèrent leur concours. Pour n’avoir pas compris la nécessité de créer un pouvoir prolétarien, pour avoir rejeté pêle-mêle toutes les notions d’autorité sans égard à leur contenu de classe, les anarchistes espagnols reniaient leur pur passé, conduisaient les ouvriers et paysans dans une impasse et au bout de laquelle était la défaite sanglante.
La conséquence de cet échec de la C.N.T. et de la F.A.I. fut un discrédit de l’anarchisme dans le monde entier, une crise internationale dans leur mouvement.

4. La gestion ouvrière

L’expérience faite par les syndicats anarchistes sur le plan économique est digne d’une étude plus profonde. Sur ce terrain les anarchistes ont fait preuve d’une certaine capacité et ils ont indiqué le chemin de la gestion ouvrière. Ils ont prouvé que la socialisation, la collectivisation sont des moyens plus appropriés aux possibilités du prolétariat que les nationalisations. Les syndicats n’ont pas seulement défendu le monde du travail, ils ont participé à la gestion de l’économie. Ce problème est si important qu’il ne peut être traité incidemment et nous y reviendrons. En Espagne, l’anarchisme a trouvé le tombeau de ses théories, les staliniens ont été obligés de se démasquer. Mais même sous leur vrai visage, ils ont eu raison de la révolution parce que le prolétariat, sans parti digne de lui, n’a pas su résoudre les problèmes politiques quoiqu’il se soit montré très capable en matière économique.


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