1945-03 Otto Rühle est mort [GRP-UCI]

Paru dans La Flamme n°2, mars 1945.

Avec un retard inévitable – causé par cette guerre maudite – nous apprenons la mort à Mexico d’Otto Rühle. La dernière grande figure de la Révolution Allemande nous quitte dans un des moments les plus sombres de l’histoire allemande.
La personnalité et la vie politique d’Otto Rühle sont peu connues même en Allemagne. Retracer son activité, évoquer son œuvre nous force de décrasser l’épaisse couche de mensonge bolcheviste et réformiste qui encroûte la turbulente période révolutionnaire dans l’Allemagne de 1917-1923, période pendant laquelle Rühle s’opposa avec force d’abord contre le courant réformiste et plus tard contre celui des bolchevistes.

Intimement lié au cercle de Karl Liebknecht, Franz Mehring et Rosa Luxembourg, déjà avant la guerre, Otto Rühle ne fut jamais défaillant dans la lutte contre l’impérialisme et ses puants adeptes réformistes. Membre du Reichstag, Otto Rühle fut le premier député qui vota avec Karl Liebknecht contre les crédits de guerre. Militant du « Groupe International », il organisa avec R. Luxembourg, Jögiches, Liebknecht et Mehring le « Spartacusbund » où il représente bientôt l’extrême-gauche. Sa lucidité d’esprit, sa magnifique verve combattante, une haute culture intellectuelle lui permettent d’entrevoir dès la première [heure ?] la pourriture profonde des cercles dirigeants de la social-démocratie allemande. Pendant que R. Luxembourg et ses amis organisent le « Spartacusbund » comme une fraction dans le Parti Socialiste Indépendant et hésitent à faire la rupture pratique avec les sociaux-patriotes, Rühle propose au début de 1915 la scission pure et simple, la création d’un parti révolutionnaire. Il s’oppose résolument à toutes les demi-mesures proposées par les spartakistes de « saboter les cotisations », de rester dans le parti à cause de considérations tactiques, au « camouflage de fraction » chez les Indépendants. Il pousse énergiquement vers la scission et demande incessamment la création d’un nouveau parti révolutionnaire.

Bien tard pour l’impatience révolutionnaire de Rühle, le Sparatacusbund se constitue le 31 décembre 1918 en Parti Communiste. Délibérant en pleine effervescence révolutionnaire, le jeune parti se trouve devant des problèmes gigantesques. La contre-révolution bourgeoise et la social-démocratie s’efforcent d’écraser l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat, de limiter la révolution dans le cadre bourgeois. Les conseils de soldats et ouvriers qui ont pris un peu partout les pouvoirs locaux sont sabotés par les capitalistes et sapés intérieurement par les réformistes et leur pouvoir chaque jour plus restreint. Pour sauver le régime capitaliste, la bourgeoisie et les sociaux-démocrates lancent le mot d’ordre de l’Assemblée nationale comme contre-pôle aux soviets. Dans son célèbre discours sur le programme, Rosa Luxembourg montre le dilemme et propose comme solution révolutionnaire : « Tout le pouvoir aux Conseils d’Ouvriers et de Soldats ». Toutefois elle sentait déjà la contre-révolution grandissante, l’impossibilité d’empêcher la convocation de l’Assemblée Nationale et elle envisageait une ligne de retraite jusqu’à la vague révolutionnaire. Avec cette considération tactique, elle préconisait la participation aux élections pour l’Assemblée Nationale.

Ici Otto Rühle s’opposa catégoriquement à Rosa. Pour lui, l’ère du parlementarisme démocratique est à jamais finie avec l’apparition des soviets. Dans les conseils d’ouvriers et de soldats, le prolétariat a trouvé ses organes propres, un organisme en même temps législatif et exécutif qui constitue le seul terrain possible de l’activité politique de la classe ouvrière. Le parlementarisme bourgeois est dépassé, pourri et toute participation de la part du prolétariat à un tel organisme a pour conséquence d’insuffler à une institution condamnée historiquement à mort de nouvelles forces et de compromettre le prolétariat et ses propres organes démocratiques : les soviets.
Rühle s’oppose au Congrès contre Rosa ; la participation aux élections pour l’Assemblée Nationale est repoussée avec majorité.
Après la mort de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, la direction du Parti Communiste tombe dans les mains de Paul Lévi et le parti fait un tournant net à droite, vers le retour au parlementarisme bourgeois. Au deuxième congrès du parti communiste à Heidelberg (1920), Paul Levi ne recule pas devant la scission et Rühle et ses partisans sont exclus. Ce changement politique ne vient pas sans l’aide efficace des bolcheviks russes. Lénine écrivit son livre « L’extrémisme, maladie infantile du communisme » » en 1920 expressément contre Rühle et la gauche révolutionnaire hollandaise qu’il accusait d’ »ultragauchisme ».

La scission faite, Rühle forme le « Parti Communiste Ouvrier » (Kommunistische Arbeiterpartei). Ce parti, qui joua dans les événements révolutionnaires en Allemagne un rôle considérable et englobait 50.000 ouvriers, constituait la véritable élite ouvrière d’Allemagne. Accentuant l’activité exclusivement dans les usines, dans les luttes extra-parlementaires, le P.C.O. a pris une large part dans le putsch de Kapp en mars 1920, où il est promoteur et organisateur de l’Armée Rouge dans la Ruhr, c’est lui qui domine dans les Comités d’Actions sur la base des usines. Il entraîne les ouvriers syndiqués dans les grèves et se montre toujours au premier rang de la lutte prolétarienne.

Étroitement lié avec la gauche Hollandaise (Tribunistes qui ont fait la scission avec les réformistes en 1909) sous la direction de Gorter et Panekoek, le P.C.O. se donne un programme théorique fondé sur les conditions économiques et politiques de l’Europe centrale et opposé à celui des bolcheviks. Résumons en quelques phrases l’essence de ce programme :

  • a) la Révolution russe n’était une Révolution Prolétarienne qu’en apparence. En vérité, c’était une révolution bourgeoise, paysanne et démocratique. L’économie « soviétique » est une économie de capitalisme d’État et à cause de l’état arriéré de la société russe, la dictature a pris nettement le caractère d’une dictature du parti.
  • Le parti communiste russe qui est à la tête de l’Internationale Communiste est obligé de tenir compte de cette situation. Pour les bolcheviks, le premier souci n’est plus la révolution mondiale, mais la sauvegarde de leur pouvoir. La révolution mondiale est reléguée au second plan. De cette contradiction découle la tactique de la 3ème Internationale : tactique « offensive », front unique, participation aux parlements bourgeois, travail dans les syndicats, etc. d’une part, et soutien de l’impérialisme allemand et anglais par des différents traités pour les besoins de l’économie russe, d’autre part. Avec les 21 conditions, les bolcheviks ont abandonné la politique révolutionnaire mondiale et se contentent de sauver leur existence.
  • b) En Europe occidentale, le prolétariat seul peut faire la révolution. La classe ouvrière ne peut pas compter sur les classes moyennes, paysanne, petite-bourgeoise, etc. comme en Russie) qui sont pour une longue période de la démocratie bourgeoise intimement liées avec la bourgeoisie, ces liens idéologiques et matériels sont trop forts pour que le prolétariat puisse arracher les classes moyennes de cette emprise de la bourgeoisie. Dans les pays avancés d’Europe, c’est seulement le prolétariat qui fait la révolution.
  • c) Les soviets (conseils d’usines, de soldats, d’ouvriers, etc.) comme organes démocratiques de la classe ouvrière ont clos l’ère du parlementarisme bourgeois. La lutte de classe ne se déroule plus sur la tribune parlementaire, mais surtout dans les usines sur le terrain extra-parlementaire. Une participation aux élections, « l’utilisation » du parlement bourgeois est fictive et se tourne en réalité contre les partis ouvriers et les corrompent.
  • d) Les syndicats du vieux style ont fait faillite. Partout les syndicats sont étroitement liées avec l’État bourgeois, ils sont devenus des caisses d’assurances pour les chômeurs, des organisations pour la collaboration des classes. Le P.C.O. préconise des « Organisations d’Usines » (Betriebsorganisationesen) sur la base directe des usines et sans distinction de profession. Sur l’échelle locale, régionale et nationale, les Organisations des Usines forment l’Union Générale des Ouvriers (Allgemeine Arbeiterunion, A.A.U.) Leur tâche est d’organiser dans les usines la lutte de classe contre le capitalisme, de relier la lutte quotidienne avec la lutte pour le pouvoir.

Avec ce programme le P.C.O. s’oppose au programme politique des bolcheviks. Lénine, le grand réaliste préoccupé surtout de sauver la révolution russe, par la révolution internationale, se hâtait de faire partout des partis communistes forts. Il savait parfaitement que la Russie révolutionnaire avait besoin de l’aide économique de quelques pays avancés pour rester victorieuse. Mais le temps était terriblement court. Lénine précipite la fondation de la III° Internationale, pousse la formation de grands partis communistes en avant. Dans ce temps-là, il préférait les deux millions d’ouvriers socialistes Indépendants aux 50.000 ouvriers du Parti Communiste Ouvrier. Parce que le temps presse, le nombre compte plus chez Lénine que la qualité. Ainsi la seule élite révolutionnaire en Allemagne se trouve en dehors de la Troisième Internationale.

Les tentatives de réconciliation entre le P.C.O. et la III° Internationale ne manquèrent pas. Otto Rühle, quoique méfiant parce qu’il connaît à fond la direction opportuniste du parti communiste allemand, se rendit après invitation à Moscou en 1920 au 2ème congrès mondial. Mais ce révolutionnaire sincère et droit ne se trouvait pas à son aise au Kremlin. Avant l’ouverture du congrès, dans les séances de commissions, dans les préparatifs de l’ordre du jour du congrès, les intrigues et les manœuvres se font sentir. On limite d’abord le temps pour les représentants du P.C.O. dans une mesure déshonorante, ensuite on empêche avec ruse la distribution de leur littérature aux délégués du Congrès. En voyant des procédés dégoûtants, survivances du parlementarisme bourgeois bien connu, Rühle coupa court, il fait ses bagages et retourne en Allemagne. Le P.C.O. réprouve son attitude et demande de rester tout de même en contact avec le Komintern. Le P.C.O. est admis dans les rangs de la III° Internationale comme parti « sympathisant ». Il est représenté au 3ème et 4ème congrès mondial. Mais leurs délégués subissent le même sort que Rühle, restriction de leurs interventions au congrès à 10 minutes, exclusion des commissions les plus importantes, interdiction voilée de distribuer leur matériel. Après trois ans d’adhésion à titre de sympathisant, le P.C.O. est exclu parce qu’il ne renonce pas à son programme ultra-gauche.

Mais n’anticipons pas. Entre temps, Otto Rühle lui-même a quitté le P.C.O. Son évolution politique l’approchait de plus en plus des Syndicalistes-Communistes et il travailla avec Franz Pfemfert, éditeur d’un hebdomadaire révolutionnaire de l’extrême-gauche [il semblerait, mais nous n’en sommes pas sûrs, qu’il soit écrit, « l’extrême-gauche surréaliste », ndr]. Plus tard, il se retira de l’activité politique et devint un partisan avéré de la psychanalyse de Freud. Il publia une biographie remarquable de Karl Marx où il essaie de lier le freudisme avec le marxisme.
Otto Rühle n’était pas seulement un grand chef politique, il était aussi le seul pédagogue révolutionnaire en Allemagne. Ses œuvres sur l’éducation révolutionnaire restent classiques. Son livre « l’Enfant prolétarien » est encore aujourd’hui le seul où les bases principales de l’éducation prolétarienne sont posées et traitées en vertu de la méthode marxiste. Rühle s’oppose violemment à la famille comme milieu et comme facteur éducatif pour l’enfant. Il demande comme base de l’éducation le travail pratique et utile et comme milieu il propose pour l’enfant le « Jardin d’enfant », la « Maison de Communauté » où l’enfant vit dans un milieu approprié. Rien d’étonnant que Rühle ait été haï et pourchassé par la bourgeoisie, calomnié par les réformistes, et même méconnu par la grande masse des ouvriers.
Otto Rühle était le seul chef de la véritable élite révolutionnaire en Allemagne. Il représentait toutes les qualités et tous les défauts de la classe ouvrière allemande. Que Rühle et le Parti Communiste Ouvrier n’aient pas pu résister à l’épreuve historique, qu’ils aient échoué en formant l’avant-garde nécessaire, ils n’y étaient pour rien.

Pour conserver le pouvoir en Russie, hâter la révolution en Allemagne, les bolcheviks préférèrent de grands partis communistes qui portaient le germe de l’opportunisme en eux-mêmes et qui furent pour quelque chose dans la dégénérescence ultérieure de la 3ème Internationale. Pour cela ils ont sacrifié l’avant-garde révolutionnaire.

Pour nous Otto Rühle reste l’exemple vivant d’un révolutionnaire dévoué et incorruptible. La tâche qu’il se posait – la formation de l’avant-garde révolutionnaire – a surmonté les forces d’un seul homme. L’homme est disparu, la tâche reste. Jamais le manque de parti révolutionnaire, de vrais chefs politiques, ne se fait si cruellement sentir qu’aujourd’hui en Allemagne. Que sous les ruines et les cendres, les morts et la misère que sèment aujourd’hui les armées impérialistes en Allemagne remonte demain la révolution prolétarienne. Il faut former, éduquer, instruire les cadres. Sur la large vague de la spontanéité des masses – qui va détruire – il faut des cadres pour construire. Cette œuvre qu’Otto Rühle a commencé, nous la poursuivons.


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