1946-03 Pour l’unité de l’action et de la pensée [GRP-UCI]

Paru dans La Flamme (n° de mars-avril 1946).

Le déclin du mouvement ouvrier révolutionnaire a atteint son point culminant avec la consécration de Staline comme généralissime de toutes les forces russes. Les antimilitaristes d’antan glorifient aujourd’hui l’armée « rouge » (rouge du sang des ouvriers) comme la plus grande du monde, les impitoyables destructeurs de l’ État bourgeois sont en extase et s’agenouillent devant l’ État prolétarien, les adversaires du travail aux pièces sont devenus des stakhanovistes acharnés ; les internationalistes révolutionnaires sont tombés dans un nationalisme bas qui donne la nausée à un nationaliste sincère, les accusateurs d’Hitler sont les pourvoyeurs des camps de concentration de Sibérie. Il n’existe pas de bassesse, vilenie, mensonge et infamie qui ne soient employés par le stalinisme pour souiller l’idée socialiste. Sans une destruction complète de ce formidable appareil qui empoisonne le monde ouvrier, aucun relèvement moral ou politique, aucun réveil des idées révolutionnaires n’est possible. Le mythe du léninisme, de la révolution d’Octobre, de l’infaillibilité du parti bolchevik est à la base de cette dégénérescence prolétarienne encore jamais vue dans l’histoire.

Tous ceux qui ont gardé un attachement politique à la révolution d’Octobre, qui se réfèrent de Lénine, parlent de l’État prolétarien dégénéré, qu’il s’agisse des trotskistes, bordiguistes ou d’autres tendances, sont nuisibles au mouvement ouvrier. Nuisibles parce qu’au lieu de clarifier le problème, ils l’embrouillent, cherchant dans un passé mal connu les clefs de la situation d’aujourd’hui. Ils restent prisonniers d’une tradition. Ils sont impuissants pour poser, analyser et solutionner les questions posées dans la situation présente.

Le lien qui unit tous ces groupes se prétendant révolutionnaires, c’est le parti. Le parti bolchevik, créé, forgé, mené victorieusement au pouvoir par la volonté de Lénine a rendu possible la révolution russe. En conséquence former un parti aussi invincible, discipliné et sans compromission et la révolution prolétarienne a tous les atouts en main pour vaincre. C’est une légende ! Lénine lui-même a maintes fois déclaré que l’éclatement de la révolution russe était dû à un concours heureux de circonstances particulières. La révolution d’Octobre n’a pas été le « fait » du parti bolchevik, elle a jailli des profondeurs des masses opprimées. La guerre, la paysannerie révolutionnaire, la faiblesse de la bourgeoisie russe, voilà ce qui a permis la prise du pouvoir par les bolcheviks. La structure, la fermeté de la conception du parti par Lénine joue un rôle secondaire. Il suffit de poser quelques questions à tous ces léninistes pour voir s’effondrer leurs constructions. Pourquoi Lénine a-t-il consciemment limité la scission du parti aux cadres de la social-démocratie russe ? Pourquoi n’a-t-il jamais essayé d’organiser sur le terrain international, les différentes fractions de gauche et rompre avec l’opportunisme international si brutalement qu’il a fait dans le parti russe ? Pourquoi après la scission, Lénine a-t-il refait l’unité du parti russe avec les mêmes mencheviks ?

Cependant, il ne s’agit pas seulement de cela. La conception même du rôle du parti, de la structure de l’organisation chez Lénine, portaient déjà tous les vices qui se font jour plus tard, après la prise du pouvoir. L’absence de la démocratie intérieure, la cooptation des membres dirigeants, leurs omnipotences envers les organisations et militants de la base constituent les fondements mêmes de la dégénérescence du parti, ont permis de falsifier le véritable caractère des soviets et de faire le grand amalgame impénétrable entre parti et État.

La grande discussion au dixième congrès du parti bolchevik entre Lénine et l’Opposition Ouvrière, et l’épisode de Kronstadt ont donné l’indiscutable preuve historique de la conception jacobine, blanquiste, c’est-à-dire bourgeoise du parti chez Lénine. L’Opposition Ouvrière était l’opposition classique de la révolution russe. Elle a seule posé les problèmes de la révolution prolétarienne, sur le seul terrain possible, celui de la classe. En effet, les deux revendications de l’Opposition Ouvrière : la démocratie ouvrière et la gestion de l’économie par les organisations ouvrières : soviets, syndicats, coopératives, etc. montrent nettement la volonté de remplacer la dictature du parti et de l’État par la classe. Lénine interdit toutes les fractions dans le parti en dénonçant l’Opposition Ouvrière comme une déviation anarcho-syndicaliste et une menace pour la dictature. Les dirigeants de cette opposition furent exclus, emprisonnés et même fusillés avec le consentement de Lénine. La bureaucratie du centralisme démocratique – démocratie pour soi-même, le centralisme pour les adversaires – triomphait. Kronstadt fut la répétition sanglante de cette première escarmouche dans les rangs du parti sur le terrain de classe. Les mots d’ordre des insurgés de Kronstadt : Liberté des soviets, Liberté du commerce, plaçaient Lénine devant le même dilemme : ou dictature du parti ou dictature de classe. Lénine, et avec lui le parti bolchevik, a préféré la dictature du parti en supprimant énergiquement les révoltés. Sans donner la liberté aux soviets, le parti bolchevik poussé par Lénine, instaurait la Nouvelle Politique Économique, revendication kronstadienne, mais faussée par l’absence de démocratie ouvrière.

La conception léniniste du parti est en vérité bourgeoise : le centralisme outrancier, le chef génial, l’absence de démocratie et la méfiance envers les masses qui ont toujours besoin d’être dirigées. De cette conception du parti, jusqu’à la dictature du parti au pouvoir, même sous la forme stalinienne, il y a en effet une continuité politique. Nous estimons qu’il est indispensable pour un vrai mouvement révolutionnaire de rompre définitivement avec cette continuité politique.

Il semble à beaucoup que ces éternelles discussions du problème russe sont stériles, plaisanteries de coupeurs de cheveux en quatre. Il n’en est rien. Prendre une position claire et irrévocable envers ce problème est la tâche primordiale pour chaque organisation qui prétend être révolutionnaire. Ceux qui persistent à croire que la révolution russe est la révolution prolétarienne classique, qui parle de l’État ouvrier, sont prêts à conduire les ouvriers à une troisième guerre mondiale aux côtés d’un bloc impérialiste. Là est le problème. Les staliniens défendent tout naturellement comme les épigones classiques la Russie, le pays socialiste, les trotskistes se divisent en défenseurs inconditionnels et conditionnels et les autres jugent que la participation de la Russie soviétique à la guerre impérialiste change profondément ce caractère. En conséquence tous les groupes se rangent pratiquement dans chaque nouveau conflit impérialiste du côté de la Russie, parce que son économie est progressive et que c’est un État ouvrier ou le socialisme.

Par contre, nous avons trouvé nécessaire d’expliquer ici toutes les raisons pour lesquelles nous jugeons la Russie actuelle comme un capitalisme d’ État possédant une parfaite politique impérialiste. Nous trouvant dans l’impossibilité technique de traiter tous les aspects en raison de leur importance, nous nous sommes bornés à exposer les plus urgents.

La troisième guerre impérialiste s’approche. Les contradictions impérialistes se heurtent chaque jour plus ouvertement et plus cyniquement. Que le conflit qui se prépare éclate entre l’impérialisme américain et la Russie ou entre d’autres puissances impérialistes, ce travail veut justement montrer qu’il s’agit de toute façon d’une guerre impérialiste. Ce n’est pas l’idéologie communiste qui crée l’hostilité des Yankees contre la Russie, mais bien les desseins impérialistes de la politique russe. Devant une troisième guerre impérialiste la position révolutionnaire ne peut pas être différente de celle de Liebknecht et de Luxembourg en 1914-18 : l’ennemi est dans le propre pays, c’est la bourgeoisie.

La formation d’un parti et d’une Internationale révolutionnaire ne peut se faire qu’à la condition d’avoir une position révolutionnaire envers le problème russe. La condition préalable pour travailler dans ce sens est la rupture avec le passé, avec une théorie et une pratique qui a mené le mouvement ouvrier à une catastrophe sans précédent, vers une nationalisation sans borne et la pire trahison. Il faut construire un parti révolutionnaire avec nos propres idées, avec nos moyens, avec l’élément humain que nous trouvons chez nous, dans les conditions économiques et politiques de l’Europe. Ou nous trouverons la solution de ce problème au côté de la classe ouvrière, ou nous périrons tous.


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