1946-08 Contre le tripartisme à tout prix [Rous]

Deux des interventions de Jean Rous au 38° Congrès national de la SFIO (29, 30, 31 août et 1° septembre 1946)

Sans entrer dans le détail de l’analyse de la politique du Parti, aussi bien dans le domaine doctrine tactique et d’organisation, je veux dire d’une manière très générale les raisons purement politiques qui nous ont invitées à voter contre le rapport moral.

Et pourquoi, d’ailleurs, quand il s’agit d’analyser la politique passée du Parti, serions-nous tentés de personnaliser les débats ? Est-ce qu’au fond, cette question n’est pas dominée par une grande idée d’ensemble qui est celle-ci : les difficultés qui nous occupent à l’intérieur du Parti ne sont que l’expression des difficultés de la situation générale, à la fois du domaine international et national.

Nous payons, en définitive, la faute qui a consisté pour les Partis ouvriers – les Communistes comme nous-mêmes quoique les Communistes avec plus d’habileté et une plus grande résistance en raison d’une plus grande masse ouvrière et de leur conception d’organisation – nous payons, en définitive, la faute capitale, qui a consisté à ne pas prévoir dès la libération du territoire, une authentique libération sociale. Nous payons, en définitive, la faute capitale qui a été commise par tous les Partis ouvriers, qui a consisté à nous laisser enliser ou à nous laisser enliser dans des alliances équivoques avec des partis bourgeois, sous prétexte d’unanimité nationale ou de tripartisme.

Cette politique a eu ses répercussions, elle se traduit également dans notre Parti, par une politique d’unanimité à tout prix, qui n’a pas été sans entraîner quelques dangereuses confusions.

C’est pourquoi on peut dire que, sous cette apparente unanimité, depuis que le Parti s’est reconstitué au grand jour de la libération, deux courants s’affrontent en réalité dans l’essentiel.

Ils se sont affrontés à tous les Congrès et Conseils nationaux. Mais on nous a toujours opposé, d’une manière illusoire, le danger de paraître divisés devant l’opinion électorale, et par suite, on s’est lancé, tête baissée, dans la politique voulue par un seul de ces courants représenté par la majorité du Comité directeur.

On nous a toujours dit invariablement : attendez le prochain Congrès, vous aurez l’occasion d’exprimer vos divergences à propos du rapport moral.

Ce moment, camarades, est arrivé, et c’est pourquoi nous avons demandé au Parti de se prononcer sans équivoque et en toute clarté.

Voter contre le rapport moral ne signifie pas pour cela régler des querelles de personnes en faisant du Secrétariat général une sorte de bouc émissaire pour une politique erronée.

(Applaudissements)

Mais cela signifie, condamner nettement cette politique qui, selon moi, tend à nouveau à s’imposer au Parti d’une manière peut-être plus équivoque, plus dangereuse, par une motion dont nous discuterons ultérieurement, au moment du débat sur la politique générale. C’est prononcer dans la clarté déterminée à la majorité, une réaction, une orientation formelle et s’y tenir. Tel est le vœu : un raffermissement de l’unité du Parti.

Affirmer cette volonté de renouveau dans le Parti, ce qui jusqu’à ce jour n’avait pas été sans créer quelques déceptions, c’est lui donner ce rayonnement qui suscitera le retour du succès.

En réalité, de quoi s’agit-il ? Qu’avons-nous appelé redressement du Parti ? Je ne veux donner qu’une définition générale, car chacun de ces points sera plus spécialement développé.

Tout d’abord, il s’agit selon nous, d’un renforcement d’orientation dans les principes et dans la doctrine. Il s’agit de revenir à la pratique d’un Socialisme scientifique, sans cesser de prendre dans tous les événements nouveaux, selon la méthode de la dialectique.

Devant la perspective d’un capitalisme qui essaie de se sauver par de pseudo nationalisations, nous avons le choix, ou bien de venir à plus ou moins brève échéance l’otage du catholicisme social qui n’est qu’une couverture du capitalisme, c’est ce que nous demande d’ailleurs ouvertement la presse réactionnaire, et qui sans aucune pudeur a fait un choix entre nos diverses motions, un choix ô combien significatif !

Ou bien, au contraire, nous devons réaffirmer notre fidélité doctrinale, régénérer dans nos rangs le souci des principes de la fermeté idéologique et de la rectitude dans l’action.

Devant un faux humanisme, nous devons affirmer que l’action révolutionnaire est en définitive la vraie libératrice de la personne humaine.

Mais ce renforcement doctrinal implique j parallèlement et dans le même temps, un redressement politique et tactique.

C’est précisément d’ailleurs parce que selon nous la politique du Comité directeur n’était pas suffisamment imprégnée des conceptions fondamentales de la lutte de classe, et que certains avaient tendance à les atténuer ou à les dépasser, que notre Parti a donné ce singulier spectacle, pour un parti révolutionnaire, de consacrer l’essentiel de son activité au gouvernement et au Parlement, et de donner l’impression d’être un parti de marieurs et de conciliateurs dénué de toute épine dorsale.

L’autonomie, que chacun réclame aujourd’hui et que nous revendiquons depuis deux ans, ne s’affirmera pas par une sorte d’équilibrisme distributif, elle résultera, au contraire, d’une affirmation intransigeante de nos principes et saura tenir compte des divergences de classe qui existent entre des partis comme le MRP et des partis ouvriers avec lesquels nous différons profondément, comme le Parti Communiste.

Il ne s’agit pas tant, selon nous, de distribuer à droite et à gauche l’aiguille et le blâme que d’être toujours et partout à l’avant-garde avec la classe ouvrière, organisant son unité d’action et lui montrant la voie des solutions Socialistes.

Il ne s’agit pas de pratiquer le sectarisme et de tomber dans l’isolement, car notre Parti, une fois plus fermement rassemblé, doit être présent partout.

Cette participation ne doit pas consister à renflouer l’état capitaliste, mais à le faire sauter, en lui opposant l’état populaire des Comités ouvriers paysans et basé sur une constitution nouvelle faisant sa part, à la libre gestion populaire de l’économie et de la culture.

Evoquant plus amplement ce problème du redressement tactique, d’autres camarades vous diront si l’action ministérielle du Parti s’est toujours inspirée de ce principe.

Enfin, toute l’étape nouvelle de la société dans laquelle nous nous trouvons, nous invite à opérer une profonde réforme de structure de notre Parti lui-même, de manière à faire l’unanimité de cette sorte de gestion ouvrière qui est la tâche essentielle de l’heure.

Telle est, camarades, dans l’essentiel, l’orientation de principe sur laquelle s’affirme la volonté de redressement de ceux qui vont, pour des raisons politiques, voter contre le rapport moral.

Déjà, dans certaines couches populaires, à la périphérie des partis, un certain esprit renaît. On entend dire : « il y aura peut-être quelque chose de nouveau au Parti Socialiste ».

Les craintes manifestées par tous nos adversaires contribuent peu, en général, à raffermir, cette orientation et cet espoir, mais il ne faut pas le décevoir. Il faut qu’ils s’emparent, cet esprit et cette volonté, du redressement du Parti tout entier, y compris de ceux qui se sont trompés de bonne foi, mais désirent participer à cet élan de renouveau et s’affirmer avec nous pour une orientation qui désormais n’autorisera pas de défaillance.

***

A l’occasion du débat sur l’ordre du jour, je crois que l’essentiel dans cette discussion de politique générale, ne sera pas de se borner aux généralités, mais au contraire, de serrer de près les positions qui nous sont communes et les positions sur lesquelles nous divergeons, de manière à délimiter clairement une réaction constructive et à éviter deux dangers :

–        d’une part la cristallisation sur une sorte d’isolationnisme sectaire qui empêcherait de faire concourir a la réalisation de l’orientation de toutes les bonnes volontés constructives,

–        mais d’autre part aussi, la réédition de sortes de nègres-blancs dans la nuit, qui ferait que ce Congrès, après avoir manifesté d’une manière claire la condamnation d’une certaine orientation, s’affirmerait dans le vague, pour une orientation générale qui ne lui permettrait pas de se redresser d’une manière positive après avoir tenté de se redresser négativement.

C’est pourquoi je dis, camarades, le but de ce débat, c’est d’être clair, c’est de ne pas se borner à des généralités, et de poser les grands jalons sur lesquels le Parti affirmera cette volonté de redressement qu’il partage dans sa grande majorité.

Sur quels points faut-il être clair ? Sans doute, dans le temps de parole trop court, je ne vais pas développer ces points, ils le seront par d’autres camarades. Je vais me borner à les indiquer d’une manière très schématique.

Tout d’abord, permettez-moi de m’insurger contre une certaine déloyauté qui nous est coutumière, d’une certaine presse qui se livre à des caricatures de certaines de nos positions. On parle de gauchisme, de sectarisme, et on fait déjà son choix dans la politique que l’on désirerait voir prendre au Parti Socialiste.

Hier, X… nous demandait d’en terminer avec une sorte de nègre-blanc, et de réduire par là même à néant, les efforts loyaux que nous faisons pour aboutir a une orientation constructive.

Non, nous ne marchons que parce que nous sommes assurés de ne pas être des sectaires ou gauchistes mais au contraire, de pénétrer dans les positions essentielles, comme la question du tripartisme et de la participation, non pas des attitudes de refus et d’isolement, mais des attitudes constructives.

Ce que nous voulons qu’on condamne, c’est le tripartisme à tout prix.

(Applaudissements)

Nous ne refusons pas que le Parti intervienne sous son drapeau, avec son esprit d’offensive Socialiste, dans n’importe quel tripartisme ou quadripartisme.

Nous voulons que le Parti reste lui-même, et qu’il cesse ce rôle de marieur et conciliateur, pour avoir un rôle d’arbitre, nous voulons que ce soit dit clairement.

Si ou nous divise, il restera ce principe commun que le Parti pourra par ailleurs affirmer dans sa propagande.

En ce qui concerne la participation, c’est pareil, ce n’est pas une question de principe.

Le camarade qui m’a précédé, tout en se livrant entre les deux tendances à un équilibrisme facile qui nous rappelle beaucoup plus le passé que le jeu d’étiquettes auquel il s’est livré, a dit, sur cette question de la participation, des choses que, pour ma part, j’approuve.

Je me suis permis d’interrompre Blum qui, après avoir défini un certain nombre de principes essentiels sur lesquels nous étions d’accord, il en est arrivé à cette question de méthode sur laquelle nous ne sommes pas d’accord, il faut le dire.

Car chacun d’entre nous veut que le Parti soit un parti humaniste, parti de liberté, contrairement au Parti Communiste.

Mais ce que nous savons et que nous avons appris précisément, la confrontation positive des deux méthodes du temps de Jaurès et de Guesde, c’est que le Parti ne sera effectivement humaniste que s’il est en même temps le Parti de lutte de classe, et que la proportion d’humanistes ne l’emporte pas sur la proportion de volontés révolutionnaires et de la lutte de classe.

Vue sous cet angle, la question se pose particulièrement. Nous ne sommes pas des gauchistes.

Si certains ont lu les articles de la « France Socialiste », ils ont vu que nous disons : « il faudra introduire dans la société actuelle, un secteur authentiquement Socialiste, pour l’opposer au secteur capitaliste ».

Nous avons employé une formule qui signifie qu’actuellement, la tâche du Parti Socialiste est de nous rendre compte que nous sommes dans une période de transition du capitalisme en déclin, et que dans cette étape, la stratégie du Parti Socialiste doit être l’éducation de la masse ouvrière pour la préparer à la gestion Socialiste de la société.

De sorte que le problème des nationalisations est très clair. Nous poussons aux nationalisations, mais nous savons qu’elles sont incomplètes et imparfaites, et dans cet Etat où se font certaines nationalisations, nous ne posons pas la question de savoir si nous devons être des gérants loyaux ou déloyaux.

Nous examinons les réalités telles qu’elles sont. Nous voyons deux secteurs : un où l’oligarchie et l’état bourgeois essaient de se survivre, un autre secteur où avec les comités de gestion et la représentation ouvrière, s’ébauche un commencement de société Socialiste.

Et nous disons : la tâche du Parti est d’être avec le second secteur et d’en être l’animateur. C’est de celui-ci qu’il doit être le gérant loyal, très loyal.

Sur la question de la production et des revendications ouvrières, le double jeu n’est pas possible.

Si on camoufle sur des affirmations de principes ou si on fait une hostilité de fait à certaines revendications ils s’en aperçoivent.

Nous ne sommes pas poutre le mot d’ordre de produire. Nous savons que là où il n’y a rien, le diable perd ses droits. Par conséquent, les ouvriers doivent concourir à la production. Mais nous disons qu’ils ne doivent pas le faire à tout prix de manière à être enchaînés par le capitalisme.

Dans les Comités de gestion, les ouvriers doivent prendre le contrôle de la production pour augmenter les conditions de vie, les salaires.

Le véritable humanisme tient compte de la personnalité humaine de l’ouvrier et ne la livre pas à un stakhanovisme inhumain.

Le souci de la condition de l’ouvrier se confond avec le souci de l’intérêt national bien compris et d’une efficacité de la politique de production.

Où il faut être clair, c’est dans notre attitude de fermeté et de sympathie vis-à-vis des revendications et de la politique des peuples coloniaux.

Il faut qu’au gouvernement comme dans notre action, nous défendions la politique Socialiste, sans réserve.

Enfin, nos rapports avec les autres partis.

Au sujet du MRP, j’espère que tout le monde est d’accord pour souhaiter une attitude offensive et condamner cette orientation vers un travaillisme sans travailleurs, qui nous ferait perdre ce qui nous reste de travailleurs.

(Applaudissements)

Mais vis-à-vis des Communistes, la même netteté s’impose. Lisez le texte de la motion Guy Mollet, qui se borne à reprendre les principes généraux du Congrès de 45. D’une part, éviter cet anticommunisme réactionnaire qui fait le jeu des Communistes.

D’autre part, concevoir l’unité d’action, non pas comme une forme d’aplatissement mais comme une forme de rassemblement dans lequel le Parti continue à développer ses positions Socialistes.

(Applaudissements)

C’est pourquoi nous disons que sur ce plan, il faut être très net. Nous ne demandons pas autre chose que de renforcer et réaffirmer une orientation authentiquement Socialiste.

Autre question, qui n’est pas exactement de politique générale, mais qui concerne l’application de la politique générale.

Je veux citer un précédent : une fois, dans la fédération de la Seine, nous avons fait, avec tous les camarades de tous les courants, une résolution d’unanimité où on disait, un an avant, à peu près ce qui est dit actuellement dans la résolution Guy Mollet.

Au moment de la nomination des délégués, nous n’avons pas voulu demander qu’une majorité des délégués soit d’accord pour la défense de cette résolution.

Nous avons vu que la majorité de la délégation, pour des raisons personnelles, était composée de camarades que l’on savait ne pas être très chauds sur cette unanimité pour cette position.

Camarades, la question de l’application de la politique que nous allons décider en commun doit se faire par une majorité d’hommes au Comité directeur, qui sont d’accord effectivement avec cette politique, et qui l’ont toujours défendue depuis deux ans.

Nous nous inclinons devant toutes les expériences, nous avons le souci de les utiliser toutes.

La loyauté consiste à être clair. Aussi, je veux souhaiter en terminant, qu’une attitude constructive sera adoptée dans la Commission des résolutions, pour qu’effectivement la volonté de redressement du Parti se manifeste dans un esprit de décision et de fermeté.

Si nous sommes logiques avec nous-mêmes, l’élection de ce Comité directeur ne doit être que le prolongement de cette attitude. Association, fermeté, clarté.

Tel est l’intérêt du Parti. Il n’y a pas d’autre voie pour régénérer le Socialisme et en faire le Parti de l’immense majorité du peuple travailleur de ce pays.

(Applaudissements)

Une Réponse to “1946-08 Contre le tripartisme à tout prix [Rous]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Ali Javadi/Azar Majedi/Koorosh Modaresi: Droits humains et relativisme culturel (2001) * Jean Rous: Contre le tripartisme à tout prix (1946) * Gaston Davoust: (Henri Chazé): Le Front populaire « camisole de force » des […]

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