1947-12 La réorganisation du Parti [Ferrat]

Intervention d’André Ferrat (Comité directeur) au Conseil national de la SFIO des 16 et 17 décembre 1947.

Je voudrais poser ce qui me semble être le problème central de cette question de la réorganisation du Parti.

La crainte principale qui semble encore animer certains de nos amis, et qui a été exprimée au Congrès de Lyon, ensuite à la Commission issue de ce dernier, c’est la crainte – disons le très nettement – d’introduire les méthodes communistes dans notre Parti.

Au cours de longues heures de discussion, nous avons chassé cette crainte des cerveaux des camarades avec lesquels nous avons travaillé.

En quoi consistent donc les méthodes communistes que nous réprouvons ? Ces méthodes consistent essentiellement en ceci : aucune discussion véritable sur le fond des problèmes dans les organisations de base de ce parti. On ne peut y discuter – et encore, dans une très faible mesure – que des problèmes d’application des mots d’ordre qui viennent d’en haut, qui ne sont pas étudiés par la base, qui ne sont pas l’expression même de la base, qui violent souvent l’opinion même de la base.

En effet, cette méthode, nous la réprouvons et de la façon la plus catégorique.

Mais étudiez, je vous en prie, le projet qui vous est soumis. Vous y verrez que précisément nous gardons à cette question ce qui constitue pour nous l’essentiel : la base de la démocratie dans notre Parti, l’élaboration de sa tactique, de sa politique.

Mais, camarades, la démocratie ce n’est pas l’anarchie. Une fois qu’une position politique est déterminée, le devoir de chacun de nous, que nous soyons d’accord ou que nous ne soyons pas d’accord, c’est d’appliquer la règle du Parti dans notre comportement quotidien. (Applaudissements)

Nous ne pouvons pas admettre que, sous prétexte de démocratie, de respect de l’individu – toutes choses qui nous sont chères – nous ne pouvons pas admettre qu’après avoir longuement discuté, chacun s’en aille chez soi, chacun s’en aille dans son usine, dans son bureau en disant « oui, nous avons discuté, mais maintenant je n’en ferai qu’à ma tête ». Ou plus exactement, bien souvent : « Je ne ferai rien du tout » ; parce qu’alors si on continue à agir de cette façon, nous ne sommes plus un parti, nous ne sommes plus le levier de la révolution socialiste et démocratique, nous sommes simplement un club de discussion, et nous ne voulons pas être seulement cela.

Il faut qu’après avoir discuté de l’entreprise à faire, il faut que nous soyons tous les honnêtes ouvriers de cette entreprise là où on a besoin de nous. On a besoin de nous dans tous les milieux sociaux où nous nous trouvons ; nous tous, nous sommes des travailleurs ; nous avons l’essentiel des heures de notre journée qui se passent soit dans l’atelier, soit dans les bureaux ; et après ces heures de production, nous nous retrouvons tous, car le peuple français est beaucoup plus organisé qu’on le pense. Et à la campagne, là, en particulier, nous nous retrouvons dans des organisations diverses où, je me répète, l’idée du Parti, la position du Parti, l’idéologie du Parti doit être connue.

Il ne s’agit pas de se livrer à je ne sais quelle manoeuvre subalterne – et c’est là où nous nous séparons des méthodes communistes que nous condamnons – il ne s’agit pas d’employer la ruse et la calomnie, il ne s’agit pas d’employer les méthodes qui déshonorent ce parti, contre lesquelles nous luttons, il s’agit tout simplement d’une chose extrêmement évidente : du moment que le Parti a pris position sur telle ou telle question, à ce moment, à l’extérieur du Parti, nous devons agir chacun pour défendre cette ligne.

Ah ! Camarades ! Je suis sûr que, comme moi, vous avez souffert lorsque vous aurez vu dans des usines, dans des bureaux, dans des organisations locales diverses des membres du Parti qui avaient pour de défendre la position du Parti ; je dis pire encore : qui luttaient à côté de nos adversaires, à la grande joie de ceux-ci, qui luttaient contre la politique du Parti.

Nous ayons vu, dans maintes et maintes réunions d’organisations diverses, des camarades du Parti qui se combattaient, qui défendaient des positions différentes, contradictoires. Est-ce que cela n’est pas un scandale, un danger plus grand que certains dangers que vous avez soulignés, si on pratique avec une sorte de brutalité, avec une sorte de cynisme qui n’a jamais été dans nos intentions, qui n’est pas dans la tactique et qui ne sera pas dans la pratique du Parti.

Camarades, voici en quoi nous nous différencions des méthodes du Parti Communiste.

Mais il y a un point où le Parti tout entier doit comprendre qu’il y a quelque chose de bon et quelque chose que nous pouvons reprendre en restant fidèles à nos positions doctrinales, fondamentales.

Il y a quelque chose de bon que nous pouvons prendre – je ne dis pas seulement dans le Parti Communiste – mais dans tous les partis qui ont compris le travail des masses, y compris le MRP et d’autres encore ; ce quelque chose de bon, c’est la vertu de l’organisation comparée à l’action individuelle, à l’ordre individuel, dispersé. Cela n’est pas spécifiquement communiste.

Vous êtes tous d’accord pour que, dans une organisation quelconque sur la base de l’entreprise ou de la localité, vous êtes tous d’accord pour que nous défendions unanimement la position publique unique qui est celle du Parti. Si tous êtes d’accord, je vous on prie : tirez-en les conséquences d’organisation légitimes et inéluctables : c’est que vous devez vous concerter peur éviter qu’il y ait ce désaccord public que nous redoutons. Il n’y a rien de mal à le faire. Sur le plan syndical, j’entends pousser le problème jusqu’au fond.

On nous dit : »C’est un travail de noyautage que vous voulez faire ». Je dis « non ». Je dis : « non, nous sommes parfaitement convaincus de la nécessité de l’autonomie du mouvement syndical ; mais je dis que le meilleur moyen de lutter pour le respect de cette autonomie, c’est que les Socialistes se groupent, se concertent dans les syndicats, pour empêcher les autres de porter atteinte, et une atteinte mortelle, à cette autonomie syndicale ». (Applaudissements)

Nous nous grouperons pour faire triompher les conceptions de démocratie librement exprimées ; face aux conceptions de noyautage malhonnêtes et tortueuses employées par nos adversaires.

Camarades, ceci dit, je conçois très bien qu’il y a une série de tâches pratiques qui heurtent, qui gênent nos camarades, car ils n’ont pas l’habitude de ces tâches pourtant bien simples, pourtant bien nécessaires, pourtant bien élémentaires.

Voyez-vous, notre camarade Staub, tout à l’heure, avait raison de dire qu’une tâche aussi simple que celle du recensement de nos adhérents soulevait, dans nos sections et fédérations, des difficultés. Parbleu ! Je le sais bien !

Est-ce que, parce que nous constatons ces difficultés, nous allons dire qu’il ne faut pas de recensement dans notre Parti ? Les fédérations doivent-elles ignorer quelle est la composition des matériaux humains de notre Parti ? Non, en aucun cas, parce qu’il y aura des difficultés que nous ne sous-estimons pas, nous ne devons pas en tirer ces conclusions.

Nous devons aussi comprendre qu’il y a deux grandes catégories de militants.

Jusqu’à présent, on a cru qu’il n’y avait qu’un seul type de militant socialiste : le propagandiste, celui qui parle.

Celui-là a toujours le beau rôle, il apparaît en avant, il est connu, il est aimé, il brille aux yeux d’un cercle plus ou moins rouge.

Et je conçois très bien qu’en effet, pour beaucoup des membres de notre Parti, le type de militant qu’ils ambitionnent d’être, c’est celui-là, et celui-là seulement.

Je le dis sans vouloir sous-estimer les qualités de ces militants, sans vouloir le moins du monde dire qu’on doit avoir moins de propagandistes ; au contraire, nous devons en avoir de plus en plus.

Mais, à coté de ce type, il y a un autre type de militants, dont en ne parle pas ; on dirait que c’est un type mineur, un type inférieur, je veux dire les militants d’organisation.

Celui-là, qui peut-être ne sera pas doué du point de vue de la parole et qui ne sera pas capable de faire de grands discours de doctrine ou de polémique, mais qui en revanche connaîtra son Parti, connaîtra les hommes du Parti, leurs qualités et leurs défauts, leurs possibilités, les limites de ces possibilités. Le militant d’organisation qui aura dans sa tête la carte de sa fédération ou de ses sections, ou des organisations multiples, avec toutes les usines et les administrations.

Ah, peut-être sera-t-il plus silencieux que le propagandiste, mais cet homme, ces hommes sont absolument indispensables à notre Parti et je suis sûr que vous êtes d’accord avec moi pour penser que si mous manquons de propagandistes, nous manquons terriblement de ces hommes d’organisation. (Applaudissements)

Ces hommes, nous entendons les grouper, les aider à se révéler, avec le texte qui vous est soumis, avec des tâches simples peut-être, comme le recensement du Parti en partant de la base de la section.

Staub disait : « Ce travail sera un temps pris sur la propagande ». Je dis « non », car ce ne seront pas les mêmes hommes qui feront le travail. Laissez vos propagandistes à la propagande. Trouvez d’autres hommes, des hommes peut-être plus modestes, qui ont d’autres qualités que ceux-là.

Non, nous ne manquons pas tellement que cela, d’hommes dans le Parti ; mais nous ne savons pas les trouver, parce que nous ne savons pas leur fixer les tâches qui leur sont adéquates.

Camarades, j’aurais sans doute encore beaucoup de remarques à faire, car c’est au cours de la discussion à coeur ouvert entre militants que l’on arrive à surmonter les craintes, les gênes. Nous l’avons vu à notre réunion de Commission, où au début régnait une atmosphère de franche hostilité entre les camarades partisans du projet et ceux qui émettaient plus que des réserves, et voulaient simplement jeter le tout au panier.

Et puis, après quelques heures, où nous avons essayé de trouver les points de contact, les points communs, après quelques heures, nous nous sommes déboutonnés, et nous avons dit : voilà exactement ce que nous pensons ; et s’il y a des mots qui vous troublent, nous sommes tout prêts à les changer par d’autres qui exprimeront l’idée sur laquelle nous sommes d’accord.

Au bout d’une journée de ce travail, il n’y avait plus l’ombre d’un désaccord chez nous.

C’est pourquoi je suis certain que ce qui a été fait dans une Commission peut être fait dans tout le Parti. Naturellement, cela demandera davantage de temps. C’est un travail de longue haleine. Arriver à des convictions lorsqu’il s’agit vraiment d’aboutir au fond et non pas de susciter des mouvements d’enthousiasme qui dressent des salles, cela c’est facile. Mais quand il s’agit de faire comprendre ce qu’on veut dans le détail de notre vie quotidienne de militants, cela prendra du temps. Je n’en conclus pas comme Augustin Laurent qu’il faut remettre cela aux sections, Commissions, Conseil national etc.

Camarades, nous n’avons pas des années devant nous ; nous avons peut-être des semaines et des mois ; nous ne sommes pas dans une période de calme ; nous ne sommes pas dans une période où l’avenir nous appartient ; nous ne marchons pas sur une grand’route au bout de laquelle apparaît le Socialisme, une grand’route où nous marchons tranquillement, pénétrés de l’idée certaine que nous arriverons au bout sans grandes difficultés. Non, nous sommes dans un sentier tortueux et plein d’embûches et de difficultés. D’un moment à l’autre peuvent fondre sur notre Parti les plus grandes calamités qui viennent de notre soi-disant gauche ou de notre droite. Et pour conjurer ces difficultés, nous devons tout de suite, entendez-vous : tout de suite, avoir une organisation plus forte que celle que nous avons, plus efficace, plus rentable. Nous avons déjà perdu trop de temps.

Qu’il y ait encore des demandes de renseignements, des points pas très clairs, c’est possible. Non, ce Conseil national lui-même n’arrivera pas à éclairer toutes ces positions, mais je vous le répète : c’est en marchant que l’on prouve le mouvement. Au début, est l’action. Il faut d’abord commencer. C’est sur la base des résultats pratiques réalisés sur le plan du texte qui vous est soumis par la Commission unanime qu’il faut déjà entraîner le Parti. Et puis, quand nous aurons mis cette organisation sur pied, dans six mois, dans trois mois, à ce moment là, je veux bien qu’on revienne discuter, sur la base des expériences déjà réalisées, sur la base de quelque chose de fait dams la pratique. Nous n’admettrons plus à cette tribune des camarades qui disent : « Ce projet de réorganisation ne nous plaît pas, nous n’avons même pas commencé de le réaliser, et nous demandons qu’on le rejette ».

En revanche, nous donnerons la parole et écouterons avec plaisir ceux qui diront : « Nous avons loyalement appliqué ce projet dans notre activité pratique, et voilà les résultats, les uns positifs, les autres négatifs que nous avons trouvés et dont nous venons aujourd’hui vous entretenir ».

A ce moment, la discussion n’aura plus un caractère abstrait ; on ne se battra plus sur des mots qui sont compris par les uns d’une façon, et par les autres d’une autre façon ; on discutera sur des expériences pratiques, réelles, pour le plus grand bien de notre Parti. (Applaudissements)

Publicités

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :