1947 Sorel et les bolcheviks [Louzon]

Extrait de l’Introduction aux Lettres à Paul Delesalle, 1914-1921, de Georges Sorel.

Le principal intérêt de ces lettres qui, sauf les quatre premières, datent de la guerre et de l’immédiate après-guerre, est de montrer comment se forma l’opinion de Sorel sur la Révolution russe, opinion qu’il exprima publiquement dans son Plaidoyer pour Lénine, écrit en 1919 pour une réédition des Réflexions sur la violence.

Comme nous tous – par nous j’entends les syndicalistes des années 1900 – Sorel savait que les tendances autoritaires avaient toujours prévalu au sein de la fraction bolchevik du parti social-démocrate russe, mais aussi, comme nous tous, dès qu’on eut quelques renseignements sur ce qui se passait en Russie, il vit le fait: la classe ouvrière maîtresse des usines, et l’établissement d’une Constitution qui, par le moyen des soviets, auxquels les producteurs étaient les seuls électeurs, assurait aux travailleurs, et à eux seuls, l’exercice aussi direct que possible du pouvoir. Par ailleurs la publication par Lénine de L’État et la Révolution, véritable manifeste anti-étatique, pouvait rassurer sur ce que le passé du parti bolchevik avait d’inquiétant. Aussi les syndicalistes révolutionnaires furent-ils les premiers en France, et même les seuls pendant quelques années, à défendre la Révolution soviétique. Sorel, entièrement revenu de ses égarements d’avant-guerre, fit comme eux.

En Italie, cependant, où, ainsi que le remarque Sorel dans une des ses lettres, on connaissait mieux qu’en France les partis russes et où l’on discernait sans doute, mieux que nous ne pouvions le faire, que c’étaient les anciennes doctrines bolcheviks qui dessinaient, en fin de compte, la seule voie dans laquelle le peuple russe finirait par s’engager, les disciples de Sorel étaient beaucoup moins enthousiastes que lui. On en jugera par la lettre d’Enrico Leone, l’une des plus nobles figures du syndicalisme italien, qui devait périr peu après sous les coups des fascistes.

Quelle eût été l’opinion de Sorel sur les développement pris par les événements de Russie après la mort de Lénine, nous ne pouvons que le préjuger car, en août 1922, Sorel mourait: il avait soixante-quatorze ans. Il disparaissait au moment même où la défaite de l’Opposition ouvrière commençait à faire présager que le bolchevisme allait tourner le dos à la révolution prolétarienne; il disparaissait à la veille du jour où, par un prodigieux renversement dialectique, la république ouvrière des Soviets se muait en une monarchie orientale de vieux style: un maître omnipotent régentant un amalgame de peuples par la terreur administrative et l’esclavage économique. La révolution d’octobre aboutissait au renforcement de tout ce qu’elle avait nié. Elle devenait le régime du Talon de fer décrit par Jack London: un petit groupe d’ « oligarques », maîtres absolus, des « castes privilégiées » de policiers et de techniciens, armature du régime, et, au-dessous, l’immense « peuple de l’abîme », chair à travail et chair à canon, sans pouvoir et sans droits. Ce qui avait enchanté Sorel c’était que l’on criait, paraît-il, en Russie: « Mort aux intellectuels ! » ; qu’aurait-il dit lorsqu’il aurait vu s’installer en Russie la dictature des intellectuels ! Dictature politique des intellectuels purs et privilèges économiques pour les intellectuels bâtards, ceux de l’administration et de la technique.

Une Réponse to “1947 Sorel et les bolcheviks [Louzon]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] la rencontre de Spinoza (1970) * Rosa Luxemburg: Lettre à Marta Rosenbaum (1917) * Robert Louzon: Sorel et les bolcheviks […]

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