1948-01 Victor Serge disciple de Marx [Laurat]

Extrait de Hommage à Victor Serge (Spartacus série B N°50, oct.nov. 1972)

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Lucien LAURAT
VICTOR SERGE DISCIPLE  DE  KARL  MARX

 

La carrière militante de Victor Serge débuta peu avant l’autre guerre. Comme à tous les militants de cette époque qu’ils fussent anarchistes comme Victor, ou syndicalistes, ou socialistes — l’ordre nouveau appelé à prendre la place du capitalisme lui paraissait inconcevable sans liberté, sans démocratie. Cela allait de soi en ces temps déjà lointains, et cela mérite d’être souligné aujourd’hui, ce qui n’est assurément pas à l’honneur des générations présentes. Nous dirions même qu’il est monstrueux qu’il puisse y avoir, en plein XXe siècle, de soi-disant socialistes admettant que le socialisme soit, à la rigueur, possible sans liberté, avec un « matériel humain » (qui ne mérite en effet pas d’autre nom) se traînant à genoux devant des potentats qui lui extorquent des coups d’encensoir par l’argent ou par la menace…
Pour les militants d’alors, la formule « Ni Dieu, ni César, ni tribun » avait une signification profonde, elle incarnait leur conscience d’hommes libres, leur dignité humaine, leur humanisme — oui, leur humanisme, et nous n’avons nullement honte d’employer ce terme dont certains croient avoir à rougir aujourd’hui. Nous ne pensons même pas qu’il soit nécessaire d’ « amender » et de « corriger » le marxisme en y introduisant une certaine dose d’humanisme : le marxisme a toujours été humaniste, et seuls des ignares peuvent prétendre le contraire.
C’est cette haute conscience de la mission libératrice du socialisme qui empêcha Victor Serge et tant d’autres militants qui, comme lui, avaient donné leur adhésion enthousiaste à la Révolution d’Octobre, de sombrer dans la dégénérescence du bolchevisme devenu religion d’Etat et symbole d’une nouvelle exploitation de l’homme par l’homme. A partir du moment où ces militants eurent acquis la conviction que le bolchevisme au pouvoir trahissait la liberté, ils s’en détachèrent en dénonçant l’ignoble abus de confiance dont il se rendait coupable vis-à-vis du peuple russe et des travailleurs du monde entier.
Victor Serge compte parmi les représentants les plus illustres de cette génération de non-conformistes. Plaçant au-dessus de tout la recherche de la vérité — le seul moyen d’être en règle avec sa conscience — il ne se contenta pas de constater que les chefs de l’Etat soviétique avaient failli à leur tâche: s’étant imprégné des principes marxistes, il savait que les responsabilités des hommes s’effacent dans une large mesure (mais pas entièrement!) devant la contrainte des choses et que seule l’étude de la base économique et sociale pouvait fournir une explication valable de la grande tragédie historique que fut l’avortement de la Révolution russe. Il n’hésita pas à reconnaître combien Karl Kautsky avait vu juste et à quel point les avertissements prodigués dès 1918 par ce grand disciple de Marx furent confirmés par les événements [1]. Dans une lettre datée du 15 janvier 1946, il nous écrivait:

«Les grandes têtes mêmes ne dominèrent la tragédie qu en partie. Kautsky, Boukharine, Préobrajensky, oui ; …et aussi Ruhle dont un livre admirable ne fut pas même traduit en français ! Léon Trotsky ne fut à la fin de sa vie qu’un gand tacticien et une magnifique âme de résistance ; dans les dernières années sa doctrine s’était tout à fait sclérosée — sous quels chocs il est vrai ! ».

Victor Serge rejoignit les thèses défendues inlassablement par Karl Kautsky sur la démocratie. Ce qu’il nous écrivait à la date du 25 septembre 1945  le prouve:

« Tout à fait de votre avis sur la démocratie à défendre avec acharnement ; en ajoutant ceci que de nos jours et pour les temps proches les formes mêmes de la démocratie du XIX’ siècle, qui étaient devenues décevantes et parfois inefficaces me semblent appelées à recouvrer une valeur nouvelle et peut-être une efficacité qu’elles n’eurent que dans les meilleurs moments du passé. Et qu’il faut indissolublement lier l’idée socialiste à l’idée de liberté en donnant à cette dernière de nouvelles motivations institutionnelles et scientifiques   (celles-ci à emprunter à la psychologie moderne). »

Victor Serge aimait à se référer à ce passage (fin du tome II de « L’Accumulation du Capital»)  de Rosa Luxembourg:

« Le marxisme est une conception révolutionnaire du monde, appelée à lutter sans cesse pour acquérir des résultats nouveaux, une conception qui n’abhorre rien tant que les formules figées et définitives  et qui n’éprouve sa  force  vivante  que dans  le  cliquetis d’armes de l’autocritique et sous les coups de tonnerre de l’histoire. »

C’est en cela qu’il montrait qu’il était un disciple authentique de Karl Marx. Il ne voulait pas réciter les vieilles formules, mais comprendre la réalité de nos jours en l’interprétant à l’aide de la méthode de  Marx:  le 25 septembre  1945,  il  nous écrivait:

« Vraiment heureux d’être tout à fait d’accord avec vous sur les grandes perspectives du socialisme à notre époque et sur la nécessité d’un renouvellement. Ce sera probablement beaucoup plus lent et plus difficile qu’on ne le croit, vu l’inertie des traditions, la fatigue des masses et la marche rapide de l’histoire… Toute ma pensée a été, le le vois, orientée dans le même sens que la vôtre (la « phase technocratique… »)… »

Dans sa lettre du 15 janvier 1946, il esquissait les grandes lignes de ce  renouvellement :

« Le socialisme scientifique ne l’est plus dans la mesure où il ne s’est pas incorporé la psychologie moderne (Freud, Jung, Adler et autres) qui nous apprend sur la nature profonde et le comportement de l’homme une foule de choses ignorées du temps de Marx et d’une importance d’autant plus grande que la superstructure acquiert dans notre civilisation complexe une puissance (spontanée et dirigée, voyez la colossale névrose de masses que fut le nazisme — et l’effet des propagandes dirigées par l’Etat) telle que le cerveau moyen n’est plus dans ses rouages qu’une infime quantité de substance grise et malléable. La pensée socialiste doit s’intégrer l’acquis de la science contemporaine sur ce point capital et sur d’autres : ainsi la vision du monde des physiciens actuels, si différente  de l’élémentaire   conception   d’Engels.
« Le capitalisme traditionnel est dès aujourd’hui largement dépassé, l’économie dirigée, partant collectiviste, s’impose de plus en plus et démontre chaque jour sa supériorité [2]. Nous sommes à l’âge du plan.
« Le grand débat qui s’est ouvert est dès lors entre le collectivisme socialiste, caractérisé par le maintien et l’authentification des grandes libertés conquises au sein de la société bourgeoise, par le respect de l’homme, en un mot — la machine pour l’homme ! — contre le totalitarisme bureaucratique, policier, militaire et technocratique dont nous avons sous les yeux un effroyable exemple.
« Je tiens que le socialisme ne doit plus être considéré comme l’objectif de la seule classe ouvrière, mais rallier, par l’intérêt et la compréhension,   des  masses  sensiblement  plus   larges.  J’insiste notamment sur le fait que les cadres intellectuels (et techniques) de la société ont pour l’organisation en vue une importance vitale…
« Je tiens que les défaites du socialisme européen, accumulées depuis vingt ans et plus, ont eu leur cause profonde dans l’affaiblissement de la classe ouvrière par la technologie (et dans l’insuffisance intellectuelle des mouvements dont les cadres se sont laissés distancer par les connaissances en marche). Ces deux facteurs firent que la classe ouvrière conçue comme le principal levier politique se trouva être une classe en voie de décadence, de division, d’embourgeoisement d’une part et de disqualification de l’autre (chômage chronique), tandis que le mouvement socialiste versait dans l’abêtissement brutal et pratique en Russie, dans l’anémie cérébrale ailleurs. »

Les quelques paragraphes que nous venons de citer sont, en dépit de leur style télégraphique, tout un programme de recherches et d’études. Eparpillés dans le monde, un petit nombre de disciples de Karl Marx travaillent à la rénovation de la pensée marxiste, à son développement, à sa mise au diapason de notre époque. Avec eux, Victor Serge s’était attelé à cette tâche de longue haleine, et ses amis comptaient sur le précieux concours de sa féconde intelligence, de sa probité intellectuelle et morale à toute  épreuve.
Nous voici maintenant devant un tombeau prématurément ouvert, qui engloutit, avec un ami cher entre tous, un cerveau puissant, généreux et lucide. La disparition de Victor Serge est une perte irremplaçable  pour  la  pensée  socialiste.

(Janvier 1948).                                                Lucien  LAURAT.

Notes

[1]  Victor   Serge   était   en   effet entré   en   correspondance   avec   Karl   Kautsky, dont  la   compagne,   Louise,   nous  écrivait   le   18  février  1937 :   « Nous   avons  reçu le  Crapouilllot   (il   s’agit  de   l’opuscule de  Victor :   « De  Lénine   à  Staline ».  L.L.) ainsi   qu’une   gentille   lettre   de   Victor   Serge,   qui   nous   fait   adresser   son   livre Destin   d’une   révolution.   Il   nous  informe   que   le   principal   péché   de   Boukharlne serait   «de   s’être   inspiré   des   théories   réactionnaires   de   Kautsky»,   et   que   la Komsomolskaîa Pravda  (organe des jeunesses bolchevistes)  ajoute que ces théories sont   aussi   celles   de   Trotsky.   Donc :   Kautsky   –  trotskyste,   telle   est   la   dernière version digne de foi. Ils nous réservent donc toujours de nouvelles  surprises. Qui sait ce que nous apprendrons encore… ».
[2]  Cette  profession   de   foi   de Victor  Serge   en  faveur  de   l’économie  dirigée ne  doit   pas  être   interprétée   comme  une   approbation   du   dirigisme   pratiqué  chez nous   depuis   plusieurs   années.   Dans   une   iettre   datée   du   1er   septembre   1947. Victor  nous  écrivait  en  effet  ceci :   « Le  dirigisme  que  l’on   improvise  en  France n’a ni queue ni tête,  mais un corps tronqué d’avorton ; je crains qu’il  ne faste grand mal au principe de  l’économie planifiée,   dont il  constitue  le sabotage par compromis véreux, combines, etc.. ».

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