1948 Préface à Pannekoek [Díez]

Préface de Laín Díez à la traduction en espagnol de Lenin, filósofo d’Anton Pannekoek, éditée au Chile en 1948 par le Grupo de Estudios Materialistas [disponible en espagnol ici]

1 – Quelques années avant de tomber sous le fer assassin, Trotsky publiait son opinion sur la littérature marxiste dans les termes suivants :

« Dans les conditions actuelles, l’étiquette marxiste nous prédispose plutôt à la méfiance qu’à’ la sympathie. Intimement lié à la dégénérescence de l’Etat Soviétique, le marxisme des quinze dernières années est passé par une période sans précédent de décadence et de relâchement. D’instrument d’analyse et de critique, il est devenu un instrument d’apologie facile. Au lieu d’analyser les faite, il se préoccupe de sélectionner des sophismes au profit de clients haut placés. » [1]

Ce jugement, qui se réfère aux partis politiques liés au déroulement de ce qui fut pour un temps, avec ou sans raison, la « Rome du prolétariat », est sans doute unilatéral et incomplet. Unilatéral, parce qu’il ferme les yeux sur la renaissance du marxisme dans les groupes et les courants idéologiques qui se développèrent et qui luttèrent en marge de l’Etat Soviétique et en forte opposition à l’égard de panégyristes intéressés. Incomplet, parce qu’il situe le processus de dégénérescence à partir de la consolidation au pouvoir de la bureaucratie stalinienne. Mais dire que la décadence du marxisme est contemporaine d’une phase artificiellement isolée du déroulement qui culmine avec ce processus, ne témoigne pas de l’impartialité objective ni de la capacité, que Trotsky regrette tellement chez ses adversaires, d’utiliser le marxisme comme instrument d’analyse et de critique. Mais les raisons subjectives qui limitèrent l’horizon critique et la liberté de jugement du grand révolutionnaire et historien de Révolution russe ne doivent pas retenir notre attention pour l’instant.

2 – Dans son aspect idéologique, l’évolution du phénomène russe tire son origine de deux problèmes étroitement liés à la pratique de la lutte sociale : celui de la « conduite » du mouvement ouvrier, qui implique la thèse d’une avant-garde nécessaire, et celui de la conscience intellectuelle s’opposant à la conscience spontanée. Le premier problème est la conséquence du second, et tous deux alimentèrent les di eussions qui opposèrent Lénine et Rosa Luxembourg en une polémique mémorable. Il est inutile de dire que les faits donnèrent raison à Rosa Luxemburg et à …Trotsky qui, à l’époque, se joignait à elle dans la polémique contre Lénine.

3 – Le rapport entre la théorie de la conscience intellectuelle et celle de l’avant-garde révolutionnaire ultra centralisée, telles qu’elles sont exprimées dans Que faire ? et Un pas en avant, deux pas en arrière de Lénine, a été analysé avec une objectivité minutieuse par Sprenger dans sa Sociología del Bolchevismo, dont nous avons traduit récemment les chapitres les plus importants [2]. De l’analyse de Sprenger et autres, se dégagent les conclusions suivantes .

La théorie de la conscience intellectuelle est contradictoire. c’un part, Lénine adhère à la conception mécanique du matérialisme qui ne voit dans la conscience pasautre chose que le reflet du monde extérieur ce qui lui fait sous-estimer le rôle de la spontanéité dans l’Histoire ; d’autre part, dans sa conception de la conscience socialiste, celle-ci ne s’identifie pas au prolétariat mais â l’apport extérieur de l’idéologie d’une « élite » intellectuelle bourgeoise dont la mission est précisément de propager le socialisme de la classe ouvrière. Les luttes et l’expérience historique de cette classe ne comptent absolument pas dans le schéma léniniste, et la mission du prolétariat est de se laisser pénétrer par cette propagande et de servir d’instrument à un bureau politique, unique autorité capable d’indiquer les méthodes e les finalités de la lutte.

La théorie de la conscience intellectuelle est donc fondamentalement idéaliste, et son corollaire, le parti politique, avant-garde de révolutionnaires professionnels, soumis à une discipline stricte, obéissant à une direction centralisée, s’apparente par son idéologie et ses méthodes d’action au jacobinisme. Avec de tels antécédents, il n’est donc pas surprenant que le parti de Lénine arrivé au pouvoir se soit comporté comme la version russe d’une dictature jacobine.

4 – Par contre, la théorie de la conscience spontanée est matérialiste. Ses racines idéologiques se trouvent déjà chez Marx ; elle se perfectionne avec Rosa Luxemburg et elle atteint sa maturité d’expression avec Paul Mattick [3]. Elle exprime ce qu’il y a de spontané dans le mouvement de la classe ouvrière, dans ses créations et ses méthodes de lutte. Elle est le reflet, dans la conscience des combattants les plus sagaces et les plus réfractaires à l’entremise ecclésiastique du parti, du mouvement matérialisé par les soviets et les conseil ouvriers. Le développement de la théorie, enrichi par l’expérience des luttes sociales des trente dernières années, amène à des conclusions originales par ses conclusions immédiates et ses perspectives futures, l’organisation de la société communiste.

5- En relation avec le premier point, les « communistes de conseil » proclament leur opposition à l’Etat, au parlementarisme et à toutes le organisations de masse telles que partis politiques et syndicats centralisés, dans lesquelles ils ne se voient que les germes de nouvelles déviations hiérarchisantes et autoritaires, foyers de privilèges et de dictatures totalitaires. L’unité fondamentale est le « conseil d’usine », version occidentale du soviet, et qui eut un début de réalisation en Allemagne, vite étouffé par les efforts convergents de la réaction socialiste militaire et de la Troisième Internationale sous Lénine.

6- Quant au second point, comme il est possible d’organiser la production. en commun et la distribution sans recourir à un pouvoir central, sans un Etat, la solution des communistes de conseils est ingénieuse et théoriquement sans objections. Le système de calcul à base du temps moyen de travail comme unité comptable pour fixer la participation individuelle dans la consommation, satisfait les exigences égalitaires pendant la période de transition vers une économie d’abondance, avec un minimum de travail statistique et sans rétablir un système économique déguisé [4].

La formule qui condense le critère distributif présente une structure qui reconnaît implicitement la réalité de l’organisme social. De cette manière, elle réfrène les tendances d’un individualisme extrême exprimées par ces consignes : « la mine aux mineurs », « la terre aux paysans », et d’autres du même style, dans lesquelles pourraient se donner libre cours les vieux concepts d’appropriation, avec un grave danger pour l’existence même du principe communiste. Mais cette protection ne limite en aucune façon l’initiative et l’autonomie des diverses unités de production.

7- On comprend qu’une organisation de la société sans mécanismes politiques, sans action coercitive de l’Etat, composée d’unités relativement petites que sont les conseils, et ayant une grande autonomie, cette organisation, donc, doit présenter dans la pratique des tendances centrifuges, du moins pendant une phase transitoire de développement, qui pourraient créer des difficultés à une action d’ensemble quand celle-ci est rendue nécessaire par des projets de grande envergure et de longue exécution. Ces tendances ne peuvent être combattues par des moyens mécaniques ou externes. Renoncer à eux est le prix de la liberté au sein de l’égalité. Mais ceci impose l’urgence de fortifier les liens spirituels entre les membres de la communauté de producteurs. D’où l’importance d’une philosophie cohérente qui suscite une même conviction dans l’esprit de tous les associés au travail de création. Et cette philosophie doit ménager des normes de coexistence et une éthique de producteurs libres capable d’enraciner dans les consciences le respect de toutes les idées, et dans la conduite la pratique de controverses d’un ton social élevé. Il est opportun de citer Dietzgen : « L’homme individuel se sent incomplet, inepte et limité sous beaucoup d’aspects. Il a besoin de ses semblables et de la société pour se compléter. Par conséquent, s’il veut vivre, il doit laisser vivre. Les concessions mutuelles qui découlent de telles nécessités relatives sont la moralité même [5]. »

8- Nous avons résumé à grands traits les notions fondamentales du communisme de conseils. Considérant les concepts selon leur généralité décroissante, nous trouvons la succession suivante : matérialisme (philosophie’), spontanéité (théorie de la conscience sociale) communisme (théorie économique de la production) ; conseils ouvriers (théorie de la lutte sociale). Il est clair que dans leur propagande les communistes de conseils suivent le trajet inverse : du particulier et du concret au général et à l’abstrait, conformément à une méthode de saine communion sociale, et parce qu’en fin de compte il faut partager les données de la réalité immédiate, de la lutte élémentaire pour le pain quotidien, pour des conditions de vie plus humaines et pour les libertés individuelles, aujourd’hui tellement diminuées, afin d’arriver à une vision large et harmonieuse du monde, l’outil d’émancipation définitive.

9 – On comprend maintenant pourquoi le communisme de conseils a trouvé un écho sympathique dans les milieux anarchistes. L’opposition à l’Etat et au parlementarisme, le rejet de toute collaboration de classe et la négation des partis politiques, la position critique face aux organisations de masse hiérarchisées, tout cela devait inévitablement provoquer un rapprochement. C’était un marxisme régénéré, qui savait extraire de Marx ce que la passion et l’aveuglement politique des partis autoritaires laissèrent dans l’oubli et sans application. Comme d’autre part il se produit une évolution similaire dans l’anarchisme, après de longues années de stagnation idéologique, nous assistons aujourd’hui au spectacle d’un empressement sincère à établir des liens qui font augurer une synthèse prochaine et la réconciliation définitive des deux tendances de la Première Internationale qui résument toutes les luttes et les espérances de la classe ouvrière et de l’humanité [6].

10 – En conséquence, nous devons modifier le jugement critique de Trotsky noté plus haut à la lumière de celui de Karl Korsch :

« Dans les discussions fondamentales au sujet de la position intégrale du marxisme d’aujourd’hui, dans tous les grands problèmes décisifs, la vieille orthodoxie marxiste de Karl Kautsky et la nouvelle orthodoxie du marxisme russe ou léniniste, malgré les controverses passagères, mesquines et secondaires, seront liées solidairement d’une part, et toutes les tendances critiques et progressistes de la théorie du mouvement actuel de la classe ouvrière seront liées d’autre part [7]. »

Notes (édition Ayuso, Madrid 1976):

[1] Harold R. Isaac The tragedy of the Chinese revolution, Secker & Warburg, Londres 1938, p.XI.

[2] Rodolfo Sprenger El bolchevismo, Santiago de Chile, 1947.

[3] The Inevitability of Communism, Polemic Publishers, New York, 1935.

[4] « What is Communism », Council Correspondence, octobre 1934, Chicago.

[5] Josef Dietzgen « The Nature of Human Brainwork », dans The Positive Outcome of Philosophy, Ch.H. Kern & Co., Chicago 1928, p.158 (La première édition allemande est de 1969).

[6] Il y a de nombreux documents de ce nouvel état d’esprit dans les revues Freedom, Le Libertaire, Freie sozialistische Blâtter, Southern Avocat of Country Communism, La Obra (Buenos Aires.), etc.

[7] Karl Korsch Marxismo y Filosofía, p. 35.

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