1949-04 Positions socialistes en Grèce : Un autre son de cloche [Pivert]

Paru dans La Revue Socialiste N° 27, avril 1949. Il s’agit d’une réponse à l’article « Positions socialistes en Grèce » d’Odette Merlat paru dans la même revue.

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En vertu d’une certaine orientation politique dans les milieux socialistes, on continue à considérer le parti stalinien comme un « parti de gauche » et, par suite, ceux des socialistes qui ont été – et sont encore plus ou moins ouvertement – partisans de « l’unité d’action » avec les staliniens, comme des socialistes « de gauche ». Cette manière de voir se trouve exprimée jusque dans certains rapports officiels du COMISCO, pour qui le Parti socialiste grec E.L.D., de Svolos-Tsirimokos est incontestablement un « parti socialiste de gauche ». Cette position est le reliquat des erreurs passées, qui ont conduit le mouvement socialiste à la catastrophe dans toute l’Europe centrale et les Balkans. Comme elle n’est pas encore complètement éliminée des cercles responsables du COMISCO — et comme elle retarde, à une heure grave, la véritable unification démocratique et internationale du socialisme, nous croyons devoir nous élever contre cette erreur de jugement qui n’a que trop duré : à nos yeux, il n’y a de socialistes valables, quelles que soient leurs tendances, que ceux qui placent au premier plan le respect (au sens du mouvement ouvrier), des libertés fondamentales de l’homme, la libre détermination pour les peuples, le libre examen pour les individus. Ceux qui, contre le terrorisme stalinien, et sans abandonner jamais leurs positions de classe, ont lutté sans défaillance — et sans compromis, sont aujourd’hui qualifiés pour regrouper autour d’eux un véritable mouvement socialiste démocratique. Cette opinion nous a été dictée par l’expérience cruelle de ces quinze dernières années et surtout depuis 1937. Nous qui avons été dans le Parti S.F.I.O. à la pointe du combat pour l’unité d’action contre le fascisme, avec les ouvriers communistes, en 33 et 34, par exemple, nous avons compris que les staliniens avaient complètement tourné le dos à nos perspectives historiques à travers les procès de Moscou, les événements de Juin 36 en France, ceux de Mai 37 à Barcelone, à travers le Pacte Hitler-Staline, le partage de la Pologne, l’assassinat systématique des militants révolutionnaires par la Guépéou, etc… C’est pourquoi nous sommes et nous resterons aux côtés des militants du socialisme démocratique, en Grèce comme ailleurs, pour marquer notre solidarité avec leur lutte nécessaire sur les deux fronts, autant que pour des raisons d’efficacité socialiste que nous exposons ci-dessous.

La question essentielle.

La question qui se pose en Grèce, comme dans tous les pays soumis longtemps à la dictature, c’est avant tout celle de la restauration d’une atmosphère démocratique à travers laquelle le mouvement ouvrier pourra s’exprimer librement, reprendre contact avec le socialisme et le syndicalisme international, et puiser dans les besoins profonds des masses populaires les éléments de sa résurrection. Le peuple grec ne peut en effet se donner une véritable organisation socialiste qu’à travers une période d’exercice des libertés démocratiques: la voie insurrectionnelle lui est fermée, d’un côté par l’épuisement économique du pays, de l’autre par l’utilisation par les staliniens et au bénéfice de leur stratégie impérialiste des aspirations légitimes des masses vers la justice sociale.

Dans de telles conditions, le socialisme démocratique devrait apparaître comme un élément de regroupement non seulement de la classe prolétarienne, mais encore de tous les éléments de la population qui aspirent à la restauration de la paix et à la liberté.

Le rôle des staliniens.

Or, au cours de la période qui approche de son terme, celle du chaos économique et politique le plus total comme dans les régions qui ont été occupées par les nazis, les staliniens ont exploité au maximum les phénomènes de décomposition sociale qui favorisaient leurs entreprises. La Grèce était placée dans la zone d’influence britannique par les accords de Téhéran. Les staliniens qui avaient réussi à contrôler et à encadrer militairement la Résistance, lancèrent sur la Grèce leur première agression expansionniste. La décomposition politique de la bourgeoisie, incapable de sauvegarder l’indépendance du pays en face des nazis, et de résoudre les problèmes de la reconstruction économique et sociale après leur départ, avait créé les conditions d’une véritable révolution sociale. Mais il ne s’est pas trouvé alors de Parti socialiste de masse, à la fois démocratique et révolutionnaire, pour traduire par une politique audacieuse et réalisatrice, les aspirations populaires; le stalinisme, là comme ailleurs, s’était opposé de toutes ses forces à la naissance et au développement d’un tel parti, d’une part en assassinant les oppositionnels, d’autre part en domestiquant les opportunistes. C’est la carence d’un véritable mouvement socialiste démocratique et révolutionnaire — l’exemple autrichien est décisif à ce sujet — qui explique la virulence stalinienne, et celle-ci, à son tour, explique la croissance du danger de droite, le retour au pouvoir des monarcho-fascistes. Les deux crises de Mai 1944 (rébellion de l’armée et de la marine grecque) et de Décembre 1944, (Mouvement insurrectionnel à Athènes), marquèrent tragiquement l’état de tension entre les deux camps : les staliniens d’un côté, agissant sous le contrôle russe par l’entremise du parti communiste bulgare, les monarchistes et -fascistes d’autre part, utilisés par les forces impérialistes anglo-américaines. Entre les deux camps, la place d’un vrai parti socialiste aurait pu être décisive pour la clarification politique de la situation en Grèce. Malheureusement l’E.L.D. qui aurait pu être ce parti, a été tout le contraire. Notre critique de l’E.L.D. n’est donc pas dictée par des considérations sentimentales. Ce n’est même pas la condamnation d’une direction sans boussole. Car même si celle-ci reconnaît aujourd’hui ses erreurs et condamne le stalinisme, il ne dépend pas d’elle de faire oublier le préjudice causé au socialisme démocratique. Non, nous nous plaçons du seul point de vue du peuple grec, qui se forme une conscience politique nouvelle à travers de terribles épreuves et qui devra se forger un vrai parti socialiste à la faveur d’un processus démocratique nécessaire ; il ne suffit donc pas de changer le contenu du flacon en changeant l’étiquette du parti officiellement reconnu, il faut repartir de zéro et tout reconstruire.

La tactique des satellites staliniens.

La persécution contre les militants révolutionnaires et l’utilisation des opportunistes comme agents d’infiltration dans les milieux démocratiques sont des tactiques courantes pour les staliniens. S’ils étaient complètement isolés, tenus systématiquement à l’écart des masses démocratiques, considérés comme des éléments totalitaires subordonnés à une direction politique incontrôlable, il y a longtemps qu’ils seraient liquidés (comme en Autriche, ou en Norvège, ou en Grande-Bretagne).

En Grèce, hélas, ils ont trouvé à leur disposition un jeune parti socialiste sans expérience, fondé au cours de la Résistance, avec des hommes sans passé politique; le mouvement ouvrier grec avait été organisé, en 1918, sous l’influence de la révolution russe; à aucun moment, dans ce malheureux pays, les circonstances n’ont été favorables au développement d’un mouvement socialiste démocratique. A partir de 1924, des noyaux importants de communistes s’étaient séparés de Moscou. Des personnalités socialistes et démocratiques auraient pu encadrer un parti socialiste traditionnel. Mais la dictature de Métaxas, la guerre, l’occupation, l’organisation militaire et policière stalinienne, furent des obstacles infranchissables à la constitution d’un grand parti social-démocrate. Plus encore, la création de l’E.L.D., soi-disant parti socialiste, mais en réalité satellite du Parti Communiste grec, a terriblement compliqué les choses : A son Congrès de 1946, Tsirimokos, vantait les résultats « immenséments progressifs » que la Grève pouvait retir de l’expansion russe. Avec une telle erreur au départ, où pouvait-on aboutir ?

Ce sont les conséquences de cette situation qui pèsent aujourd’hui sur le mouvement ouvrier grec. Il vaut donc la peine d’en préciser les données, non seulement pour justifier notre opposition à la thèse défendue par Larock et Denis Healy lors de leur bref voyage en Grèce, mais aussi pour aider les militants socialistes anti-totalitaires plus nombreux qu’on ne croit ; ceux-ci sont heureusement groupés dans le comité hellénique du Mouvement socialiste pour les Etats-Unis d’Europe qui est en train de devenir le centre de ralliement de toutes les forces démocratiques grecques.

*

Voici donc quelques compléments d’information :

1) L’E.L.D. a soutenu la politique putchiste des staliniens en Mai et en Décembre 1944. Il a soutenu leur organisation de guerre civile. Il n’est donc apparu que comme un satellite stalinien lors de ces heures décisives.

2) L’E.D.L. a soutenu la politique stalinienne de sabotage des élections. L’abstention aux élections se comprenait de la part des staliniens, décidés à tenter le coup de force ou à entretenir la guerre civile, mais elle n’a rien de commun, sauf en cas de provocation fasciste, avec l’attitude d’un parti socialiste fidèle aux méthodes démocratiques. Une opposition, même parlementaire, peut jouer un rôle progressif. L’attitude négative de l’E.L.D. a empêché la formation de cette opposition; elle a donc canalisé des masses populaires désespérées vers l’insurrection, considérée comme unique issue.

3) L’E.L.D. a approuvé la formation du Gouvernement Markos : le prétexte de ne pas vouloir faire chorus avec la réaction contre les communistes ne tient pas ; on peut développer une ligne politique antistalinienne sans pour cela faire le jeu des réactionnaires ; tous les partis socialistes ont rencontré, ce problème ; or on ne les soupçonne même pas lorsqu’on écrit:

 (« Sur la formation du Gouvernement Markos : »)

… Parallèlement à la lutte  politique des partis, est née, pour grandir peu à peu et devenir un facteur autonome de la vie politique du pays, l’armée républicaine (de Markos). Même dans cette question, le centre a préféré garder une position moralement inacceptable en jetant contre Markos l’anathème de rebelle… Les vociférations du gouvernement causées par les déclarations de Porfyrogennis (il s’agit du discours au congrès de Strabourg du P.C. français — note du traducteur) nous font croire que le gouvernement, ayant promis à ses patrons la Grèce entière, craint de n’être pas en mesurede la leur livrer dans toute son intégrité.

(Interview de Tsirimokos au correspondant du quotidien communiste « Rizospastis. » à Paris).

La conséquence la plus désastreuse de cette attitude c’est que les monarchistes se sont emparés de la légalité démocratique, ils apparaissent comme les défenseurs de l’Intégrité territoriale de la Grèce ; et les travailleurs, exaspérés par la misère et la dictature, autant que par les deux terrorismes complémentaires, en arrivent à se détourner avec horreur de ce qu’on leur a présenté comme « socialisme » sous les auspices staliniens.

4) En politique extérieure, l’E.L.D. a encore plus gravement erré : a) il a exalté l’U.R.S.S. comme le pays socialiste dont l’expansionnisme est le signe de santé …socialiste… Voici le texte de référence :

Le rôle de l’U.RSS. et la ligne politique du parti socialiste E.L.D. : « Quel peut être le rôle de l’U.R.S.S. dans la nouvelle évolution de l’Europe ?… Nous attendons de l’U.R.S.S. qu’elle utilise la puissance et le prestige moral dont elle jouit auprès des masses européennes, pour la paix du monde. Si nous pensions, chers camarades, que la victoire de la Russie soviétique signifie autre chose que le progrès et la paix, nous ne serions pas socialistes et le rôle de l’U.R.S.S. ne serait pas socialiste. Nous attendons de l’U.R.S.S. qu’elle se mette à la tête des peuples européens pour sauvegarder la paix. Aussi affirmons-nous que l’U.R.S.S. et une « expansion rouge » constituent un facteur progressif sans limite ».

(Rapport de Tsirimokos au 1er Congrès-conférence du Parti. I Machi N° 77-1946)

Autre texte qu’on pourrait tout aussi bien trouver dans l’Humanité:

… En hiver 1941, Moscou-Epouvantail a été remplacé par Moscou-Espoir. L’admiration, la reconnaissance ont pris des noms russes. On les nomma Stalingrad… Avant la signature de l’armistice était né un nouveau Moscou-Epouvantail, mais cette fois sous de nouveaux traits. Le mépris pour l’impuissance des Soviets avait disparu (comment n’en aurait-il pas été ainsi ! !) le nouvel épouvantail était l’impérialisme soviétique. Il paraît que l’U.R.S.S. maintenant veut asservir le monde, le slaviser ! A Wall-Street se trouvent maintenant des milliers de Jeanne d’Arc de l’indépendance européenne… Partout il y a la « main russe », Surtout on la rencontre dans la volonté et l’action de la classe ouvrière européenne pour l’émancipation sociale. Le mythe du danger soviéto-communiste, de cette « invasion des barbares » en Europe constitue un effort pour transférer au dehors tout problème intérieur à chaque pays. Voici pourquoi la position dechaque homme envers l’U.R.S.S. constitue l’essentiel de sa conscience et de sa politique. Le Moscou actuel, l’U.R.S.S. de 1947 en tant que puissance qui n’a pas et ne peut pas avoir de buts impérialistes et qui a comme tous les peuples intérêt à faire échouer le plan capitaliste et faire avorter la guerre ; le Moscou qui contribua à la victoire antifasciste est devenu le garant de la paix…

(Article de fond de Tsirimokos, « I Machi », N° 394-47)

Enfin, sur le caractère du « socialisme » que symbolise l’U.R.S.S. aux yeux de l’E.L.D. :

…Nous sommes convaincus que celui-là peut aider à l’œuvre du renversement du capitalisme qui croit profondément.que Lénine avait raison… le seul caractère qu’on ne saurait contester à la révolution soviétique est son caractère socialiste.

(Article de Tsirimokos,  « I Machi », N° 341-46)

b) Le thème général de la politique de l’E.L.D. est bien connu: d’un côté l’impérialisme américain, de l’autre, la Russie socialiste; c’est le point de vue stalinien, très exactement:

…L’offensive de l’impérialisme américain n’est pas seulement dirigée contre l’U.R.S.S. mais en général contre le prolétariat et les forces progressives de tous les pays. Pour que l’Europe puisse exister en tant que troisième force elle doit se débarrasser de cette pression écrasante, de cette influence et viser à une entente avec l’U.R.S.S. pour régler avec elle les problèmes internationaux, faire front commun avec l’U.R.S.S. contre l’impérialisme américain.

(Résolution de la conférence du parti le 7-5-47. « I Machi », Nr. 401-47).

Les travaillistes à leur tour :

…Le bloc anglo-américain lutte pour le maintien du capitalisme et pour empêcher la socialisation de l’Europe. En s’alliant avec l’Amérique capitaliste le gouvernement travailliste n’empêche pas seulement la socialisation de l’Europe, mais il sacrifie aussi sa propre socialisation sur l’autel de cette alliance… Conséquence fatale : l’Angleterre socialiste co-agent des capitalistes américains qui veulent la troisième guerre…

(Article de S. Someritis, « I Machi », Nr. 354-47).

Les Américains, seuls, partagent le monde en deux :

… Il faut constater que l’évolution du monde pendant l’année écoulée est dominée par la doctrine Truman. Depuis 1947, tout ce qui a suivi était acceptation ou opposition à cette doctrine. Le plan Marshall est une conséquence plus convenable pour l’usage de la sentimentalité occidentale. La déclaration des neuf partis communistes est une réponse résolue et brutale à cela. L’impérialisme montra une tendance obstinée à séparer statiquement le monde. Vis-à-vis du camp noir de Wall Street et des néo-fascistes européens de discerner un camp rouge limité localement qu’on appelle « bloc oriental ». En dehors de cela tout mouvement social ou politique d’émancipation nationale est caractérisé comme intrigue russe qu’il faut affronter au nom du « nationalisme local » avec le secours empressé de l’Amérique. Cela est le mot des néo-fascistes alliés de l’impérialisme dans tous les pays. (Tsirimokos, « I Machi », 401-47).

Bellum Americanum… Il s’est créé un grand impérialisme: le capitalisme américain… Gigantesques sont ses forces. Gigantesques sont les crises qui le menacent. Gigantesques sont ses besoins. Gigantesques sont ses plans. Et gigantesques les obstacles qu’il rencontre. Les plus grands sont l’U.R.S.S. et la Démocratie… Cette U.R.S.S. constitue une anomalie. Contre elle : rassemblement de toutes les valeurs, et de la bombe et du Pape et de la liberté et du Dollar. Depuis Hiro-Hito jusqu’à Franco et plus encore, combien de nouveaux mousquetaires ! La bataille de l’Europe n’est pas la bataille de la démocratie occidentale contre le communiste mais la bataille des peuples contre le néo-fascisme.  Cette bataille du côté du néo-fascisme est soutenue et dirigée par l’impérialisme américain. Parce qu’elle est sa bataille. De différentes manières est organisée l’intervention impérialiste dans les affaires européennes. La démocratie ne peut pas être battue si les peuples ne perdent pas leur indépendance nationale… Il est facile d’intriguer contre la volonté des peuples en invoquant le danger de « servir les intérêts russes »… La Grèce tient la première place dans ce malheur. A cause de sa position géographique ou du destin de son évolution, il paraît facile de tenter l’expérience ici et de bâtir un avant-poste anti-soviétique… (Tsirimokos, « I Machi », Nr. 393-47. c)

Ainsi, de ce point de vue élémentaire et schématique, tout ce qui vient d’Amérique est mauvais, tout ce qui vient de Russie est bon pour le socialisme. Témoin l’appréciation de l’E.L.D. sur le plan Marschall :

Le Plan et la doctrine : …La position antisocialiste du plan Marshall n’a jamais pris l’aigreur de la doctrine Truman, bien que l’hostilité contre le socialisme fût claire dès le commencement… Cette position anti-socialiste eut de multiples conséquences en Europe encouragea les espoirs de l’oligarchie européenne et de toutes les forces de la réaction. De Gaulle en France, les néo-fascistes de toute espèce en Italie, Churchill en Angleterre, se sont vus encouragés dans leur polémique et ont cru que le moment était arrivé. De l’autre côté, du côté de la gauche, il était bien naturel de provoquer une vive réaction de toutes les couleurs, réaction qui, dans l’aile communiste, a pris une forme violente avec la déclaration de Varsovie, tandis que les thèses d’Anvers ne ne soulignent pas moins l’opposition des partis socialistes contre toute utilisation anti-ouvrière et anti-socialiste du secours américain. (Article de Str Someritis, « I Machi », Nr. 404-47).

d) En, conséquence, la notion de 3e force internationale, préconisée par le socialisme démocratique occidental est bafouée et ridiculisée comme dans la littérature courante des cryptos les plus caractérisés : Piétro Nenni, Alvarez del Vayo ou Marcel Fourrier.

Perspectives.

Nous voulons nous limiter à ces quelques traits du phénomène grec. L’E.L.D. est un parti dans le genre des petits groupes M.S.U. que suscite, partout où il peut, le P. C. qui a besoin de flancs-gardes. Il ne peut donc pas prétendre remplir la fonction nécessaire, historique, de regroupement de tous les éléments socialistes démocratiques et révolutionnaires.

Le P.C. prend pour cible principale de ses activités les partis socialistes démocratiques qui constituent en effet les seuls obstacles sérieux s’opposant à son expansionnisme politique et policier. Pour le combattre, pour le liquider, au sein de la classe ouvrière, l’influence stalinienne, si terriblement préjudiciable à une politique internationale autonome, il ne suffit pas de demander aux mêmes hommes (Tsirimokos et Svolos) de dénoncer les staliniens avec la même conviction qu’ils dénonçaient hier les socialistes d’occident. La solution ne peut être que dans la reconstitution, en dehors des dirigeants actuels de l’E.L.D., d’un parti socialiste démocratique soutenu et encouragé par tous les partis socialistes des vieux pays industriels. Pour commencer, le retrait de l’affiliation de l’E.L.D. au COMISCO doit faire cesser l’équivoque. Puis un Congrès contrôlé par une délégation socialiste internationale établira le programme et l’orientation politique du nouveau Parti socialiste unifié. Toute autre procédure laissera à l’écart, en dehors de l’influence socialiste internationale, des éléments prolétariens éduqués et des éléments intellectuels prestigieux, très attachés au respect des libertés humaines fondamentales. Les militants sincères de l’E.L.D. qui auront découvert le chemin de la démocratie socialiste à travers une expérience douloureuse, auront leur place, tout naturellement dans le nouveau parti où, dès que les circonstances le permettront, le fonctionnement normal de la démocratie intérieure permettra à tous de participer à l’élaboration de la tactique du Parti.

On a invoqué, à propos de l’appréciation à porter par le socialisme international sur l’E.L.D. le danger qui pourrait résulter de cette appréciation pour la liberté ou la vie même de ses militants. Nous ne voulons pas sous-estimer les périls qu’un régime de dictature fait peser sur n’importe quelle forme d’opposition. Mais précisément nos divergences avec l’E.L.D. proviennent du fait que nous n’avons jamais transigé, nous, avec les totalitaires de quelque masque qu’ils s’affublent. Tout le mouvement socialiste international s’est mobilisé, il y a 40 ans, contre l’assassinat légal de Ferrer par le roi d’Espagne, il y a 20 ans, contre celui de Sacco et Vanzetti par les « démocrates » américains. Ce qu’il y a de nouveau dans le mouvement ouvrier depuis quinze ans, c’est que, lorsque l’auteur du crime est Staline, de soit-disant socialistes, communistes, syndicalistes ou ligueurs des Droits de l’Homme, n’ont rien à dire. Les procès de Moscou, la persécution des avant-gardes socialistes par la Guépéou sur toute la planète, la destruction physique, calculée avec des raffinements féroces, des anarchistes comme Berneri, des révolutionnaires comme Andres Nin ou Kurt Landau, des socialistes comme Alter et Ehrlich, le coup de piolet dans le crâne du fondateur de l’Armée Rouge, à Mexico, L.D. Trotsky, tous ces crimes atroces, taillés à chair vive dans les cadres prolétariens par le plus cynique des Machiavels aux mains sales, sont passés presque inaperçus et la contre-révolution pouvait s’en réjouir, car Staline a été son meilleur allié. Nous sommes donc aujourd’hui comme hier aux côtés des victimes (de toutes tendances !) des régimes totalitaires de toutes couleurs, et nous refusons à la dictature d’Athènes le droit d’utiliser nos controverses pour allonger la liste des victimes.Nous voulons distinguer, enfin, les socialistes (ou les communistes) des agents russes. Nous parlons ici, nous en sommes persuadés, en plein accord avec les mouvements de conscience du socialisme international : il faut que cesse la guerre civile et la répression en Grèce, comme en Espagne. Il faut délivrer les millions d’esclaves des « univers concentrationnaires », en Grèce, comme en Espagne. Mais aussi en Bulgarie, en Pologne, en Hongrie, etc… et en Sibérie. La renaissance du mouvement socialiste démocratique en Grèce sera d’autant plus rapide que la solidarité socialiste internationale s’exercera plus active, plus ardente, pour écarter tout compromis avec les totalitaires et leurs complices. C’est pour cette raison que les militants grecs doivent réunir un Congrès de Reconstruction socialiste. A cause de leur politique équivoque, les dirigeants de l’E.L.D. ne sont pas qualifiés pour prendre cette initiative. Nous demandons au COMISCO de s’en rendre compte.

Notes:

(1) Dans le n » 24-25-20 de la Revue Socialiste, notre camarade Odette Merlat a publié une série d’informations et de conclusions qui avaient été présentées devant la Commission Internationale du Parti mais qui n’avaient pas reçu l’agrément de tous. [Note de la R.S.]

[*] COMISCO : Comité international des conférences socialistes, créé à Anvers en novembre 1947. [Note de la B.S.]


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